Sous le périph’, le musée caché de Lek & Sowat

En 2010, les graffeurs Lek et Sowat ont investi en toute discrétion un supermarché abandonné de 40 000 m2 dans le Nord de Paris. Pendant un an, ils ont œuvré au quotidien avec vigueur et invité quelques dizaines d’artistes à les rejoindre dans l’aventure. Résultat : une ode au tag en un lieu baptisé Mausolée, où une peinture radicale recouvre les murs. Accessible à tous du 22 novembre au 30 décembre 2025. Et peut-être plus !

Le sanctuaire clandestin ouvre enfin ses portes ! Il faut prendre rendez-vous par petits groupes pour pénétrer ce lieu légendaire que le monde passionné d’art urbain rêvait de visiter. Non loin du vacarme de la circulation de la porte de la Villette, là où le bitume parisien s’effiloche et la précarité sociale est durablement installée, un ancien supermarché de 40 000 m2 s’offre enfin aux regards des curieux, mais sous condition. Longtemps muré, l’endroit insolite fut pendant quinze ans le secret le mieux gardé du graffiti français. Hétérotopie du duo Lek & Sowat, Le Mausolée, baptisé ainsi par les artistes mêmes, fut le théâtre d’une aventure artistique faite d’urbex et d’intensité créative pour une poignée d’artistes mis dans le secret. « J’ai un attachement particulier à cet endroit, dit Lek. Enfant, j’allais y faire les courses le week-end avec mes parents. Quand le supermarché a fermé en 2008, j’ai tout de suite vu qu’il était squatté par beaucoup de monde. C’était trop dangereux d’y rentrer seul, j’ai donc attendu. En 2010, quand le squat a été vidé, j’ai enfin pris le temps de chercher un accès… »

Le duo d’artistes Lek & Sowat. Photo ABK

À l’époque, les deux compères qui entament leur collaboration, transforment cet antre délaissé en résidence artistique sauvage. Pas d’autorisations, pas de public, ils l’investissent seulement la nuit, entre poussière et liberté des murs nus. Peu à peu, ils invitent des amis artistes urbains à investir l’espace brut, parmi lesquels Seth, Jayone, Bom.k, Katre, O’Clock, Gris1… Au bout d’un an, le résultat forme une cathédrale exceptionnelle de béton tapissée de nombreux tags déstructurés dans l’espace en fonction des bâtiments, des carcasses d’automobiles, de quelques fresques posées ça et là, d’installations éphémères, et d’histoires superposées. Un palimpseste composé de peintures, de ruines et de cendres, de passages de vie et de rébellions assumées, où l’esthétique hybride du « garbage » et de la couleur maîtrisée, loin d’exercer une quelconque tension, s’épanouit et rythme la déambulation. « On s’était mis en tête d’organiser notre exposition idéale, de réunir les différentes générations et familles graphiques du milieu pour créer quelque chose de commun. Nous sommes surpris et heureux de pouvoir, 15 ans après, partager ça avec le public », précise Sowat.
Loin du white cube institutionnalisé des musées et galeries, le Mausolée a toujours cultivé sa clandestinité dans un esprit de liberté. Jusqu’ici, on n’en découvrait qu’un film hypnotique, monté image par image, et un livre publié aux Éditions Alternatives. L’adresse restait, elle, confidentielle, véritable secret chuchoté entre initiés, ancrant l’art urbain dans ce qu’il a de plus littéral : un art qui colle au béton et à la clandestinité.

Vue du Le Mausolée, musée créé par le duo Lek & Sowat. ©Photo ABK

Depuis cet automne 2025, le mythe s’entrouvre au grand public, mais par petits groupes et sur réservation, conditions de sécurité obligent. Grâce à la Ville de Paris, au soutien du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, à l’association RStyle, et à la ténacité du duo artistique, l’antre légendaire sort enfin de l’ombre. Du 22 novembre au 30 décembre, le public est invité à s’équiper d’une lampe torche (ou à défaut d’un smartphone avec batterie chargée) pour plonger dans les entrailles de ce temple du street art. On y déambule, en suivant le guide pour ne pas se blesser, en progressant à travers les traces de l’histoire : amoncellements d’objets en tous genres, jouets cassés, carcasses rouillées, lettres jamais envoyées, vestiges d’existences relevées avant d’être balayées. Ce décor post-apocalyptique n’a rien d’une mise en scène : il témoigne d’un Paris souterrain parallèle et poétique, où des vies sont passées.
La visite, d’une heure et demie environ, tient de l’initiation. On y pénètre comme dans une mémoire collective. Chaque mur, chaque colonne raconte la lente appropriation d’un espace atypique, celui d’un bâtiment devenu œuvre totale. Le graffiti y perd son statut de simple trace furtive pour devenir matière archéologique. Car ici, les couches de peinture se superposent comme des strates géologiques, racontant quinze années d’interventions sauvages, de dialogues secrets entre artistes et ruines modernes.

Vue du Mausolée, musée créé par le duo Lek & Sowat. ©Photo ABK

Qu’on se le dise, ce Mausolée-là n’a rien de funéraire, il jaillit au contraire comme une célébration de la vitalité de l’art urbain, un antidote au vernis institutionnel, un coup de pied post punk à l’organisation élitiste rigide et hiérarchisée, plus à l’aise dans les salons léchés que dans les expéditions atypiques. L’expérience s’apparente à une descente dans le ventre de Paris : là où des laissés-pour-compte ont squatté en marge de l’activité des artistes. Y règne une atmosphère moite, sombre, chaotique, mais vivante et sans compromis. Et dans cette obscurité à peine trouée de quelques ouvertures, les œuvres s’offrent comme un manifeste célébrant l’énergie irrésistible de la rue, un cri d’existence.
Thomasine Zoler, Meuh et Eloïse Bernard, les fabuleux guides de cette expédition jouent les archéologues contemporains en décryptant quelques mythes du lieu et en éclairant certains symboles, tout en informant les néophytes sur les codes du graffiti. Pour la Ville de Paris, cette ouverture relève presque de l’événement historique : jamais un projet de cette envergure, né dans l’illégalité, n’avait été restitué au grand public dans sa forme originelle. C’est un peu comme si l’on visitait une version urbaine et punk de la grotte de Lascaux, un site préservé dans son jus, où les graffitis remplacent bisons et empreintes de main.

Vue du Mausolée, musée créé par le duo Lek & Sowat. ©Photo ABK

L’ironie veut qu’après avoir été muré pendant une décennie, ce mausolée de béton devienne l’un des musées les plus incroyables du moment. Le visiteur, lampe à la main, n’observe pas, il explore, trébuche, respire la suie, découvre l’art dans sa version la plus organique. C’est du street art sans filtre, sans cartel, sans audio-guide, tiré de l’ADN qui lui a donné son nom aux origines, et qu’il n’aurait peut-être pas dû modifier.
L’expérience inédite risque d’être éphémère puisque le site devrait être réaménagé dans les années à venir. Mais c’est aussi cela, le génie du projet : rappeler que la beauté de l’art urbain tient à sa disparition annoncée. En refermant la lourde porte de métal, on garde en tête cette impression rare d’avoir traversé un mythe. Et nul ne peut s’empêcher de rêver à un avenir pérenne pour ce site unique. Le Mausolée, c’est le souvenir d’un Paris parallèle qui refuse de mourir. Et si l’on ressort couvert de poussière, c’est peut-être le prix à payer pour avoir touché, ne serait-ce qu’un instant, l’âme brute du graffiti.

Vue du Mausolée, musée créé par le duo Lek & Sowat. ©Photo ABK

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Image d’ouverture> Vue du Mausolée, musée créé par le duo Lek & Sowat. ©Photo ABK