Selig, une jeune peinture !

Le Musée d’Art Contemporain (MAC) de Lyon accueille actuellement Sylvie Selig. L’accrochage est un événement. Âgée de 83 ans, l’artiste ne laisse entrevoir son âge qu’au nombre de citations cultivées repérables dans les œuvres exposées. Autour de River of no Return, une impressionnante toile de 140 mètres de long, gravitent de nombreuses autres créations : broderies sur textile, peintures, dessins, sculptures… Un univers qui ne supporte pas la redite et explose de créativité. A découvrir jusqu’au 7 juillet 2024.

Dans un monde où les frontières entre l’art traditionnel et l’ère numérique se fondent de plus en plus, Sylvie Selig s’impose contre toute attente. L’artiste, découverte sur Instagram par les commissaires de la Biennale de Lyon en 2021, est l’invitée du Musée d’Art Contemporain de Lyon et présente aux visiteurs son approche singulière du dessin, de la peinture d’où émanent la modernité et l’audace de ses associations de techniques.
Et nous avons le choix.

Vue de l’exposition Sylvie Selig, River of No Return au macLYON. ©Sylvie Selig, photo Juliette Treillet

L’exposition accueille le public avec une immense toile qui a donné son nom à l’exposition, River of no Return, 140 m de long et 2,20 m de hauteur (2012-2015), sorte de fresque à la mémoire de l’histoire de l’art et de ceux que Selig nomme sa famille. Montrée pour la première fois, l’œuvre, acquise grâce à un financement participatif par le MAC, est repliée sur elle-même, visible donc des deux côtés et installée en sinusoïdes, un parti pris d’Isabelle Bertolotti, la directrice de l’institution et commissaire de l’exposition, en accord avec l’artiste. Outre l’impossibilité de disposer d’un espace d’une telle longueur, le choix de ce pliage tout en courbes favorise la flânerie dans l’espace du musée et l’attention à la narration représentée. Chaque « tableau » fait allusion à une situation sociale ou à l’histoire de la peinture. La fresque accompagne et supporte un récit au sens propre et figuré. L’œuvre est recouverte d’inscriptions en anglais, sous forme de bandelettes, phylactères qui entourent les scènes dans lesquelles Selig a inscrit des dialogues entre les Boys (ses personnages de la famille) et un personnage féminin.

Sylvie Selig, River of no Return (détail), 2012-2015. ©Sylvie Selig, DR

Par petits groupes, ils ont l’air de converser en toute innocence, saynètes qui ne sont pas sans rappeler la tradition du XVe siècle lorsque Masaccio représentait plusieurs fois saint Pierre dans le Paiement du tribut. Les phrases y sont imaginaires, disloquées, suivant des raccourcis ou des étendues intemporelles, un discours désarticulé inspiré cependant par des textes de Beuys, de Dante, de Tolkien ou de Bob Dylan. Ces éléments de langage contribuent à prendre la mesure des différents repères intellectuels qui jalonnent le storytelling de Sylvie Selig. Le deuxième aspect narratif est celui de la peinture elle-même qui se déroule selon un trajet, sorte de land art pictural, propre à la conversation en face-à-face. Le spectateur est invité dans l’œuvre, les personnages sont presque à l’échelle 1 et le paysage ni plausible ni impossible est juste suffisant pour que le visiteur se sente convié à des commentaires aussi oniriques qu’inquiétants parfois.

Vue de l’exposition Sylvie Selig, River of No Return au macLYON. ©Sylvie Selig, photo FC

Originaire de Nice, Sylvie Selig a parcouru le monde, et a su évoluer sans concession aux normes ou habitudes des périodes qu’elle a traversées, tout en n’ignorant rien de l’actualité plastique. Mais ce qui la distingue vraiment de ses « coturnes », ce sont les torsions faites à l’orthodoxie de monstration ou d’exécution. Ses dessins d’hybrides humains, d’animaux ou de végétaux, leur facture inspirée des grisailles, ses sculptures de petits personnages vêtus de chiffons, tous repoussent les limites de la représentation du réel. L’invention va bien au-delà de croisements culturels et d’habitudes sociales jusqu’aux supports multiples ne respectant aucune norme : simples draps piqués sur une barre de bois, patchwork de dessins qui évolue au fur et à mesure qu’elle coud les morceaux entre eux. Elle associe à ses dessins des broderies parfois brutes parfois délicates qui viennent les compléter, on y trouve des broderies faites avec de menus os, qui attachés les uns aux autres, forment des cages thoraciques ou des squelettes en témoignage d’enfantements imaginaires. Les os cousus dans les dessins relèvent aussi bien de l’organicité interne du corps que de la planche d’anatomie stricte alors que tout est mis en place en faveur d’un onirisme du sujet. Vie et mort invitent le spectateur à réfléchir sur la nature même de l’existence et les parallèles sont constants : représentations vs éléments réels, personnages nombreux mais à l’échelle d’enfants, et quand ils sont dessinés, les personnages sont précis mais de facture ancienne, chargés d’expressions parfois monstrueuses.

Sylvie Selig, The Burden of Life, 2023. Feutre, broderie, os et plume sur toile de lin, 140 x 89,5 cm. Collection de l’artiste. ©Sylvie Selig, photo Zlata Teplyshova

Ce qui compte n’est pas vraiment ce que l’on voit, c’est-à-dire les anecdotes perceptibles, mais tous les détails, tous ces éléments qui occupent le reste de son œuvre et contribuent à restituer une identité à chacun des personnages qui apparaît ou à chacune des situations décrites. L’histoire qu’elle a imaginée entre deux garçons et une fille en promenade est un support-ersatz pour livrer ses différents avis en matière d’histoire de l’art. L’œuvre de Sylvie Selig transcende les frontières de la forme et de la matière pour offrir une épopée qu’elle invente entre ces deux jeunes gens et une jeune fille plus téméraire, embarqués sur un esquif à la rencontre de 140 personnalités. Les époques ou les territoires des artistes cités s’entrecroisent, s’articulent selon des intérêts plastiques ou narratifs, tour à tour attestés par des attributs, la citrouille attentive de Yayoi Kusama, l’Araignée-mère de Louise Bourgeois qui semble narguer les présents du haut de ses pattes. Elle écrit à ce sujet : « Une fois de plus, nos vagabonds furent saisis par une vision stupéfiante : souriant avec facétie, une femme d’un certain âge, irréprochable, se tenait debout sous une gigantesque araignée métallique. Hypnotisés, les Boys s’enquirent : qu’est-ce donc que ce colossal arachnide ? Ce doit être sa “Maman”, répondit la fille-qui-savait-tout ». Le parcours de la toile peut se faire à l’aide de feuillets traduits en français qui reprennent les écritures inscrites dans la toile.

Vue de l’exposition Sylvie Selig, River of No Return au macLYON. ©Sylvie Selig, photo Juliette Treillet

Ce petit groupe de personnes, qui après avoir pris un verre ont embarqué, sont mal fagotés et ne sont pas sans évoquer le thème conjoint de l’Arche ou de l’ivresse de Noé. En réalité l’artiste a imaginé un naufrage collectif de la centaine d’artistes qu’elle cite dans la fresque, leurs têtes tombant à l’eau une à une… parce que Sylvie Selig aime bien « quand ça finit mal », ce qu’elle imagine comme une eucatastrophe qu’elle emprunte à Tolkien dans son essai Du conte de fées. Le préfixe grec « eu » signifiant « bon », cela renvoie à une catastrophe positive !* Est-ce alors une manière de nous parler avec humour de sa reconnaissance tardive, voire de rebondir sur les thèmes iconographiques traditionnels des naufrages qui ont émaillé la peinture du Moyen Âge jusqu’à nos jours ? Cela associé aux incises du réel que nous renvoient l’actualité de l’immigration ?
Des séries de dessins sur textiles aux sculptures, toutes sont enrichies avec une précision étonnante. Les dessins au feutre ou à l’encre, exécutés sur des toiles neuves, bistres ou claires, fines ou plus épaisses montrent des humains hybridés d’oiseaux ou de végétaux, chargés de figures oniriques ou menaçantes, représentés par de savants modelés, (Daphnée, 2023) parfois en rouge, parfois en grisaille. Les détails de texture et les modelés rendent compte de la sensualité des corps dignes de planches anciennes. Finalement malgré la modernité de facture dans ses œuvres et l’audace d’utilisation des supports, son travail ne cesse de faire des allers-retours entre les citations contemporaines et les références plastiques aux pratiques traditionnelles. Un peu malgré elle, semble-t-il, pour ce qui est de l’aspect plastique qui, sans être revendiqué ressortit à l’habitude de talentueux apprentissages.
Sylvie Selig a une fraîcheur d’exécution que l’on constate dans des gestes rapides pour la fresque, la spontanéité des figures sans visage, des situations suggérées plus que nommées, mais que l’on constate aussi dans la succession mi-onirique mi-cadavre-exquis des situations de « sa famille » (Weird Family). Il reste un contraste flagrant entre la fresque à l’huile de facture plus simple, dont l’exécution a pris trois ans, et la précision inouïe des dessins aux feutres. Les sculptures ou plutôt les personnages en volume s’accordent à établir un lien graphique coloré et inattendu entre les deux, en apportant quelques indices d’un travail plus brut, orné de détails multiples.

Vue de l’exposition Sylvie Selig, River of No Return au macLYON. Série Weird Family. ©Sylvie Selig, photo Juliette Treillet

Alors que le monde de l’art continue d’évoluer et de se réinventer, Sylvie Selig se distingue comme une force créative à voir, apportant fraîcheur, innovation et profondeur à la scène artistique contemporaine. Son utilisation innovante des médiums traditionnels, eux-mêmes associés à l’écriture, qui jalonnent les situations dépeintes, fait de son travail une proposition continue de mondes possibles. Elle témoigne en cela d’un esprit critique sur la société contemporaine et d’un engagement sans redite dans la créativité.

*Les feuillets mis à disposition du public sont écrits en anglais sur la toile et traduits en français sur papier par Emmanuelle Favier.

Sylvie Selig, Boys don’t cry, 2019. Feutres sur lin, 125,5 x 113,8 cm. Collection macLYON. ©Sylvie Selig

Contact> Sylvie Selig, River of no Return, du 8 mars au 7 juillet 2024, MAC Lyon.

Image d’ouverture> Sylvie Selig dans son atelier, 2024. ©Photo Brigitte Bouillot

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