Jusqu’au samedi 22 mars, le festival Safra’Numériques bat le rappel des amateurs d’art technologique. Organisé par Le Safran, scène conventionnée d’Amiens Métropole située dans le quartier Nord de la ville, il explore cette année l’infiniment grand de l’Espace et l’infiniment petit de la microscopie. Modèle à suivre, la manifestation festive et participative brise l’appréhension des uns et attise la curiosité des autres. Ici, les visiteurs sont particulièrement bien accueillis et la programmation de qualité n’a pas besoin d’un white cube ou d’un silence de cathédrale pour s’exprimer. Personne ne sait si Jules Verne reconnaîtrait toujours dans Amiens sa ville idéale, mais, à coup sûr, il saluerait le Safran comme un nouveau Nautilus, occupé à découvrir l’art de notre temps et à le partager.
Tout commence sur l’esplanade du Safran transformée en un espace d’accueil. D’un côté, des groupes se signalent à l’équipe responsable des publics, de l’autre des élèves s’installent pour déjeuner autour de tables exceptionnellement mises à disposition par les services municipaux. De chaque banc, les jeunes et leurs accompagnateurs ont vue sur des œuvres à la fois discrètes, manifestes, et intrigantes. Ceux qui viennent pour la première fois sont saisis de découvrir une culture poussant si ostensiblement en liberté, se souciant comme d’une guigne des critères et conventions établis. Ikbal Ben Khalfallah, au poste de directeur, et Cécile Welker, à celui de chargée de la programmation, sont à la manœuvre de ce lieu qui sait parler aux habitants du quartier comme au reste de la ville, aux passants comme aux amateurs d’art avertis. Ici, la programmation de qualité n’a besoin ni d’un white cube, ni d’un silence de cathédrale pour s’exprimer. Elle parle à tous, excepté peut-être à ceux de tous bords et de toutes conditions qui refusent de laisser leurs préjugés au vestiaire.

Sur la façade, des mots en grands caractères ou plus modestes opèrent une véritable mise en poésie du festival Safra’Numériques. L’émotion naît de l’accumulation d’hélium dans le cœur – L’âme demeure ainsi toujours en orbite. Les « haïkus » de Véronique Béland rappellent qu’il n’y a que par le langage que les choses existent et se transmettent. Dans ce lieu de théâtre élargi à la danse, à la musique, aux arts plastiques et numériques, les mots ont une place pleine et entière. Œuvre pour les uns, possibilité de communiquer pour les autres, ils viennent à notre secours quand l’œil ne sait plus ce qu’il voit. Entre deux barres d’immeuble, la Lune s’est levée. Si l’installation doit attendre la nuit pour répondre aux intentions lumineuses de l’artiste britannique Luke Jerram, elle fascine même en plein jour. A fortiori dans la ville idéale de Jules Verne – l’auteur y vécu plus de 30 ans avant de s’y éteindre en 1905. Ici, tout le monde connait De la Terre à la Lune, ce roman d’anticipation qui pourrait bien avoir inspiré la conquête spatiale du XXe siècle. La Lune est l’objet céleste par excellence. Le féminin de l’univers. Celui que les hommes n’ont eu de cesse de conquérir. Édifiant.

La porte du Safran n’est pas difficile à pousser : elle est toujours ouverte ! Certains viennent y boire un chocolat et discuter, tandis que d’autres participent à un atelier (ils sont nombreux), visitent des expositions ou découvrent un spectacle. Et parfois ce sont les mêmes. Depuis quelques jours, toutes les activités convergent et se concentrent sur le festival. Chaque année, il est l’occasion pour toutes les équipes de se rassembler autour d’une thématique. L’édition 2025 explore l’infiniment grand et l’infiniment petit. Une trentaine d’artistes, duos et collectifs sont impliqués dans la programmation qui se déploie dans les murs et en dehors d’eux. Ils créent pour l’occasion ou présentent des travaux renouvelés, jouent de la musique ou élèvent des robots, présentent des films proches du documentaire ou inventent des fictions. Les sens en éveil, chaque visiteur est invité à parcourir le Safran en quête des œuvres et des installations. Il monte et descend, chemine dans la pénombre ou débouche sous une verrière. La lumière circule, transforme la matière et transporte les imaginaires.

Tous les entre-deux sont habités. Créatures extra-terrestres, cosmonautes, engins spatiaux, constellations, planètes aux yeux ronds… distillent une précieuse bonne humeur. L’énergie est telle qu’elle ne redescend pas, elle porte la manifestation entière. Safra’Numériques est un partage d’art et de science, d’humour et de sérieux, de convivialité et d’apprentissage. L’objectif de la manifestation étant de provoquer une expérience sensible doublée d’un temps fort de médiation. Ainsi quelque 70 personnes, dont de nombreux étudiants et enseignants en art, sont mobilisées pour accompagner tant les scolaires que les autres publics et faciliter les échanges. De plus, des ateliers pour créer son jeu vidéo, explorer les technologies du futur, s’initier à certains logiciels ou programmes, des lectures et des rencontres viennent ajouter à l’effervescence. C’est bien joli tout ça mais il vous tarde certainement d’en savoir plus sur les propositions artistiques. En voici une sélection totalement subjective et destinée, si possible, à vous mettre en mouvement. Amiens n’est peut-être pas si loin.

La perception de l’astronome de Lucien Bitaux
Le visiteur entre dans l’installation immersive comme dans un cabinet de curiosités stellaires. Qui vit ici ? Qui est ce collectionneur fou qui nous invite à approcher ces différentes sources de lumière. Lucien Bitaux a adapté La perception de l’astronome (2022) pour Le Safran. Ses sculptures optiques – comme autant d’hommages à ses aînés de l’Op’art – jouent de leurs formes et facettes pour transformer les murs en une mystérieuse fresque que l’œil se plaît à contempler comme s’il y découvrait l’histoire de la formation de l’univers.

Oh Lord de Guillaume Marmin
Avec Guillaume Marmin, le Soleil apparaît dans la pénombre et ne la dissipe pas (Oh Lord, 2022). L’étoile majestueuse de notre galaxie est si liée à la destinée de la Terre qu’elle fascine autant qu’elle effraie. Son rayonnement influence les phénomènes atmosphériques, océaniques et terrestres, tout ce qui vit sur notre planète. Mais pour l’heure, le Soleil et son activité demeurent un sujet d’étude pour les scientifiques. La pièce est issue d’une collaboration menée avec l’Observatoire de Paris-Meudon et l’Institut de Planétologie et d’Astrophysique de Grenoble.

Quadrivium II d’Amélie Bouvier
Délicate et émouvante, Quadrivium II (2021), Amélie Bouvier s’inspire des travaux de Johannes Kepler (1571-1630), dont les lois décrivent les propriétés principales du mouvement des planètes autour du Soleil, et du quadrivium de Boèce, philosophe de l’Antiquité, dont le projet était d’énoncer les quatre voies menant à la connaissance (l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie). Plongée dans l’obscurité, l’œuvre joue la musique des étoiles selon un principe qui évoque celui de l’orgue de Barbarie ou de la boîte à musique.

En sortie, le scientifique de l’Espace : point sur la conception de Véronique Béland
Autre salle, autre machine. Plus inquiétante cette fois, est celle de Véronique Béland dont le titre à lui seul propulse dans la fiction. L’installation générative (2023) est composée d’un bras robotisé capable de reproduire en temps réel, avec un feutre sur du papier, les dessins conçus par un réseau de neurones artificiels nourri de milliers de plans de fusées, robots, sondes et autres véhicules envoyés dans l’espace depuis les années 1960. La « boîte noire » est-elle un objet magique au service de son propriétaire ou l’outil insensé d’un fou prêt à confier sa vie aux calculs d’une machine ? A nous de décider.

Pleurotes et Pleurotus de Julie Everaert
Pleurotes (2020) est une installation qui fait cohabiter des champignons vivants et des pleurotes modélisées en 3D. Les structures imprimées en PLA (bioplastique biosourcé et biodégradable) servent de support au mycélium. L’œuvre attire notre attention sur les champignons et leur écologie. Qui dirait que leur présence est indispensable à la survie de 90 % des plantes sur Terre ? Lire à ce propos les passionnants ouvrages du professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, Marc-André Selosse. Installées un peu plus loin, les photographies de la série Pleurotus (2020) s’intéressent aux pleurote roses, une espèce tropicale réputée résistante.

Biotic Game de Dominique Peysson
S’il me fallait décerner une palme, je l’offrirais à Biotic Game (2025) de Dominique Peysson. Sur le mur, l’image d’un monde microscopique aimante le regard. Le spectacle de la vie à l’échelle cellulaire est fascinant. D’aucuns s’arrêteraient là. Mais pas l’artiste-chercheure, qui invite à s’asseoir et à interagir avec le contenu de ce que l’on s’imagine être une boîte de Petri. Via une manette, le visiteur est aux commandes d’un mini-robot qu’il dirige au cœur de la culture de bactéries. Aussi étrange que cela puisse paraître, foncer sur des micro-organismes vivants ne rencontre qu’un succès limité. Dans la salle, certains ont peur de leur faire mal, d’autres ne veulent tout simplement pas les déranger. En revanche, tous restent scotchés à la chorégraphie de l’invisible dévoilé.

Beach machine de Miguel Miceli
Encore une étonnante proposition ! Que voit-on ? Une île de sable ocre lutte pour ne pas être effacée de la carte. Entourée d’eaux profondes dans lesquelles se reflètent quelques néons, elle est la proie de l’érosion qui peu à peu rend flous ses contours et menace de les dissoudre. En surplomb, un bras mécanique les redessine avec patience et méticulosité. J’imaginais qu’il y avait là une forme d’éloge de l’éphémère, une volonté de retenir l’instant. Mais il semblerait qu’il n’en soit rien. Beach machine (2021) de Miguel Miceli renvoie à cette manie que l’homme a de s’imposer dans le paysage, d’imprimer sa marque, de créer des plages là où il n’y en a pas. Bref, de maîtriser la nature.

Difficile de se quitter sans évoquer même a minima l’onirique Rivière-étoiles (2025) d’Onyo, l’émouvant Envol (2023)de Meriem Krikab, le magnifique ensemble de Nature Variability (2019) d’Amélie Bouvier et la très étrange Library of the Winds (2022) d’Hasseb Ahmed. Sans vous parler aussi de Simple Machines d’Ugo Dehaes, un spectacle empli d’humour et de robots danseurs élevés avec passion par l’artiste… Au fond du couloir, une porte est ouverte. Je penche la tête. Dans l’atelier de céramique, des jeunes créent sur des ordis. Le Safran est ouvert à tous et à tous les arts.

Infos pratiques> Safra’numériques, festival des arts numériques et nouvelles technologies, du 18 au 22 mars 2025, Le Safran, à Amiens. Entrée libre et gratuite (hormis les spectacles). A signaler que demain vendredi, le lieu sera ouvert jusqu’à 22 h et samedi jusqu’à 20 h.
Image d’ouverture> L’image a été prise à travers Kaléidoscope (2019) du collectif Les Yeux d’Argos. L’objet, que l’on croirait sorti d’un des livres de Jules Verne, est installé devant le Safran et délivre un paysage fragmenté, poétique et coloré, dont la lecture interroge sur la réalité et la nature de ce que l’on voit. Photo MLD








