Rêver le musée en couleurs, de Toni Morrison à Otobong Nkanga

Avec les sols, le corps et l’idée d’hospitalité, l’artiste plasticienne et performeuse nigérienne Otobong Nkanga fait du white cube un territoire où l’espace devient récit, une matière vivante où les voix tentent de raviver les mémoires, la réparation et le pardon en partage. De la carte blanche donnée à la romancière et dramaturge afro-américaine, Toni Morrison (1931-2019), prix Nobel de littérature 1993, au musée du Louvre (2006) autour du thème « Etranger chez soi »,  à la présence d’Otobong Nkanga en solo show, I Dreamt of You in Colours, au Musée d’Art Moderne de Paris, jusqu’au 22 février 2026, ainsi qu’une exposition collective, Embracing Grounds, dont elle est artiste et commissaire à la galerie In Situ, jusqu’au 28 février à Romainville, se dessine une lignée de femmes noires artistes qui reconfigurent le musée. 

L’exposition Dreamt of You in Colours (J’ai rêvé de vous en couleurs) articule une esthétique où corps, territoires et matières sont étroitement intriqués. Fragments de pierre, textiles, pigments apparaissent comme des condensés mémoriels : traces de déplacements, de blessures, mais aussi de possibles réparations. Le parcours n’illustre pas un récit ; il envisage l’exposition comme une matière vivante, traversée de flux et de métamorphoses. Le visiteur circule parmi des dispositifs combinant dessins, peintures, tapis, tapisseries, vidéo, installations et sculptures. Des lignes sinueuses semblent relier les salles.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine
Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. © Pierre Antoine

Les corps se fragmentent, se confondent avec des paysages minéraux ou végétaux ; la limite entre épiderme et surface terrestre se brouille. Cette porosité est centrale dans la pratique de Nkanga : elle met en relation organismes vivants et sols qui les portent, ressources naturelles et structures économiques qui les exploitent. Artiste conteuse autant que plasticienne, Nkanga opère comme une passeuse de récits matériels.

Elle traduit en formes sensibles ce qui demeure infra-discursif : vibrations d’un sol surexploité, persistances d’anciennes routes commerciales, mémoires inscrites dans la matière. Ses œuvres articulent différentes strates – mémoire, corps, territoires, ressources – en les faisant affleurer sous forme de lignes, de textures, de gestes. Le motif de l’extraction traverse de nombreuses pièces. Mines, carrières, sols entaillés renvoient aux industries minières et pétrolières et à leurs effets sur les existences ordinaires.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

Toutefois, l’artiste ne se limite pas à la dénonciation. Elle construit des scènes où coexistent beauté et chaos, fragilité et résistance. Une pierre peut signifier à la fois la destruction et la possibilité d’une autre histoire. Sable, pigments, verre, fibres sont envisagés comme des acteurs dotés de temporalités propres. La dimension performative irrigue l’ensemble, y compris en l’absence d’activation. Plusieurs installations semblent conçues pour accueillir un corps, un geste de partage ou de déplacement. S’y affirme la notion de care, récurrente chez Nkanga : soin porté aux corps, aux sols, aux histoires enfouies, par une véritable politique de l’attention.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. © Pierre Antoine
Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

Ses performances apparaissent comme des traversées de mémoires invisibles, soutenues par des scénographies où marche et danse tracent des surfaces de rémanence et de réparation. Le 9 octobre, jour du vernissage, Nkanga proposait la performance Soft Offering, qui peut être assimilée à une cérémonie de gratitude, inscrite dans une perspective mémorielle, celle de l’arbre. Avec sa sœur Utibe-Abasi Nkanga (queennkanga), parées de vêtements somptueux, elles portaient un dispositif constitué de plantes et d’arbres sacrés. Le déplacement était lent, rythmé de chants rituels nigérians ; l’artiste convoque sans doute ici la figure de « l’arbre de l’oubli », associé aux pratiques esclavagistes et à l’effacement forcé des identités.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. © Pierre Antoine

La performance, co-habitée par deux corps féminins noirs, fonctionne comme un dispositif de mémoire incarnée : rituel de deuil et de libération, hommage à la résistance des ancêtres déracinés, mais aussi réflexion sur la transmission matrilinéaire, dont les sédiments se disloquent ou se réinventent dans la mémoire diasporique. La sororité y devient vecteur de translation et de soin. Les tapisseries et grandes compositions murales structurent l’ensemble, chargées de signaux de préciosité tissés dans la trame du tissu, symptôme d’une volonté d’avancer ensemble, de tisser des liens entre des humains et des actions communes.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. © Pierre Antoine

Le dessin y est dense, minutieux, tendant vers la cartographie. Nkanga trace des réseaux de lignes de fuite, de points de contact et de fracture, sans offrir de territoire stabilisé. Les couleurs, profondes et saturées, maintiennent un équilibre entre douceur et inquiétude. Le regard est enveloppé autant que déstabilisé, contraint à renégocier sa position face à ces cartographies mouvantes. Une forme d’étrangeté parcourt cet univers, moins par des effets spectaculaires que par des agencements inattendus : corps, paysages, minerais, plantes coexistent dans les mêmes figures ; objets du quotidien – savon, pierres, tissus, verre, métaux – sont disposés comme des reliques rituelles. Installations, performances, dessins et vidéos s’interpénètrent, jusqu’à brouiller la frontière entre objet autonome et fragment de récit. Cette étrangeté ralentit le regard, invite à reconsidérer notre rapport au corps, à la terre, aux ressources, et met en tension des catégories héritées : nature/culture, matière brute/objet d’art, moderne/« primitif ».

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours, MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

L’exposition résonne avec des enjeux contemporains – crise écologique, héritages coloniaux, circulation des ressources et des corps – tout en se tenant à distance d’un discours théorique explicite. Ce qui prime est l’expérience d’un champ de forces où chaque matériau porte une charge affective et politique. Nkanga ne délivre pas de thèse ; elle propose des situations de pensée. Ses paysages sont à la fois géographiques et émotionnels, extérieurs et intérieurs. Cette manière d’occuper le musée par une programmation dense – exposition, performances, discussions – trouve un précédent dans l’invitation faite à Toni Morrison au Louvre : Commissaire invitée et prix Nobel de littérature, Morrison y avait conçu sur le thème d’« Etranger chez soi », un programme Corps étrangers : danse, dessin, film où lectures, conférences, interventions de musicien·nes et de performeur·ses faisaient entrer des récits noirs et diasporiques au sein de l’institution, transformée en scène polyphonique travaillée par d’autres histoires que celles du canon occidental.

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours, MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

Avec Otobong Nkanga, ce geste se rejoue sur un autre plan, celui des sols, des corps et des matières. Entre I Dreamt of You in Colours au Musée d’Art Moderne et Embracing Grounds à la galerie In Situ – Fabienne Leclerc, sa présence parisienne s’accompagne elle aussi d’une programmation « bruyante » : performances, interventions, formats proches de la master class. Nkanga donne de la voix – et ouvre une voie. Sa manière d’entrer en contact avec le public, dans une proximité presque pop, affirme que l’exposition est avant tout une expérience charnelle et relationnelle : ni la pérennité des œuvres, ni le catalogue ne sauraient se substituer à ces moments de présence partagée. De Morrison à Nkanga se dessine ainsi une lignée de femmes noires qui habitent l’institution, l’ajustent de l’intérieur et en font un espace de témoignage et d’hospitalité.

 

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours, MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

Cette logique de liens et de transmission se prolonge à la galerie In Situ – Fabienne Leclerc, où Nkanga orchestre l’exposition collective Embracing Grounds. Elle y apparaît non seulement comme artiste exposée, mais comme hôte-curatrice, invitant trois artistes dont les pratiques entrent en résonance avec la sienne : Kicsy Abreu‑Stable, Beau Disundi et Angyvir Padilla. Chacun·e, à sa manière, travaille une rhétorique des sols, des mémoires matérielles et des circulations. Le geste curatorial met en évidence une dimension structurante de la pratique de Nkanga : faire de sa propre visibilité un levier pour d’autres, substituant à la logique de compétition une économie de la générosité.

Vue d’ensemble Embracing Grounds galerie In Situ – Fabienne Leclerc, ©Photo Pierre Antoine
Vue d’ensemble Embracing Grounds galerie In Situ – Fabienne Leclerc, ©Photo Pierre Antoine

L’espace de la galerie devient un terrain commun, un ground où se croisent écologies des milieux, récits coloniaux et postcoloniaux, savoirs vernaculaires. Loin d’un simple group show thématique, Embracing Grounds fonctionne comme un réseau de résonances. Les œuvres ne s’alignent pas, elles s’enracinent dans un même sol conceptuel tout en affirmant leur singularité.

On pourrait lire dans cette configuration une mise en pratique de l’hospitalité telle qu’elle a été pensée de Derrida à Glissant : non comme accueil assimilateur, mais comme co‑présence de voix hétérogènes, reliées sans être confondues.

À la lumière de Jacques Derrida, cette hospitalité reste traversée par une tension entre cadre conditionnel – celui de l’institution, de l’économie de l’art – et désir d’ouverture inconditionnelle à d’autres récits. Avec Édouard Glissant, elle se comprend comme une poétique de la relation, où l’autre n’est pas rendu totalement transparent, mais conservé dans son opacité.

 

Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours, MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine
Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours, MAM Paris Musées 2025-2026. ©Pierre Antoine

En écho aux réflexions de Derrida sur les paradoxes de l’accueil et à la poétique de la rencontre chez Glissant, l’œuvre de Nkanga invite à repenser nos manières d’habiter le monde – avec les autres, et avec les sols que nous partageons.

En invitant d’autres artistes, Nkanga affirme ainsi une conception élargie du rôle de l’artiste : artiste‑passeuse, artiste‑hôte, artiste‑médiatrice. Elle ne produit pas seulement des œuvres, mais des contextes de rencontre pour des subjectivités et des récits minorés. Mises en regard, I Dreamt of You in Colours et Embracing Grounds révèlent la constance d’une pratique qui articule matière et relations, extraction et réparation, étrangeté et hospitalité.

Otobong Nkanga ©Photo Pierre Antoine

Otobong Nkanga y rend hommage à son mentor et amie, Koyo Kouoh, par une poésie écrite à la main accrochée seule sur du blanc, telle une empreinte indélébile, à la suite de sa disparition soudaine. Accompagnatrice de longue date, Koyo Kouoh était curatrice et directrice du Zeitz MOCAA à Cape Town (Afrique du Sud) et directrice artistique de l’édition 2026 de la Biennale de Venise. Le décès de Koyo Kouoh, curatrice d’origine camerounaise âgée de seulement 57 ans, a bouleversé le monde de l’art. Figure incontournable de la scène artistique africaine, son influence dépassait largement les frontières du continent.

Informations Pratiques >

1/ Otobong Nkanga, I Dreamt of You in Colours. Solo Show, du 10 octobre 2025 au 22 février 2026. Commissaires : Odile Burluraux & Nicole Schweizer. Musée d’art moderne à Paris. 11, Avenue du Président Wilson, 75016 Paris.

2/ Embracing Grounds, Group Show  du 11 janvier au 28 février 2026, avec Otobong NKanga, Kicsy Abreu, Stable Beau, Disundi, Angyvir Padilla. Commissaire : Otobong Nkanga. Galerie In Situ-Fabienne Leclerc, 43 rue de la commune de Paris 93220 Romainville.

 3/ Catalogue de l’exposition : Otobong NKanga, « I dreamt of you in colours » direction éditoriale, Odile Burluraux et Nicole Schweizer. Publication bilingue (français/anglais) Edition Paris Musées 192 pages

Visuel d’ouverture> Otobong NKanga, I Dreamt of You in Colours MAM Paris Musées 2025-2026. ©Photo Pierre Antoine