Raphaëlle Peria & Fany Robin à la surface du paysage

Duo lauréat du prix BMW Art Makers 2025, l’artiste Raphaëlle Peria et la curatrice Fany Robin nous offrent, à l’occasion de ces nouvelles Rencontres de la Photographie, une incroyable odyssée entre paysage et mémoire. Un travail qui mêle la photographie, le dessin et la gravure, et traite avec mélancolie, mais aussi belle poésie, de la triste disparition de notre patrimoine végétal.

Fêtant ses quinze ans de partenariat avec Arles, le prix BMW récompense une œuvre davantage plasticienne que purement photographique. Saluons cette audace qui ouvre chaque année sur l’une des expositions les plus curieuses des Rencontres, loin de certains hommages ou classiques rétrospectives auxquels l’évènement nous a depuis longtemps habitués. Ici, il s’agit bien de célébrer la jeune création, dont Raphaëlle Peria est l’une des chefs de fil, plasticienne avant tout, qui s’intéresse à la photographie comme support de mémoire et l’exploite tel le peintre se plaît à recouvrir sa toile. L’artiste, pour le moins singulière dans sa pratique, s’attache à gratter, ou pourrait-on dire sculpter les images, pour, comme elle le définit elle-même, « emmener la photographie vers le relief ».
Revenant à l’un de ses plus anciens souvenirs, quand, enfant, elle vivait sur la péniche familiale, Raphaëlle Peria a décidé pour la première fois, et tout spécialement pour ce projet consacré aux platanes du Canal du Midi, de ne pas travailler sur ses propres photographies, mais d’exploiter des images d’archives réalisées par son père et sur lesquelles elle apparaît bien souvent. Une histoire personnelle bien sûr qui, par la force des choses, devient universelle à nos yeux, devant l’arrachage de ces arbres bicentenaires que Napoléon avait fait planter pour mettre ses soldats à l’ombre, et qui appartiennent de ce fait à notre grande Histoire du paysage français. Creuser, arracher, sculpter, l’idée d’aborder le passé et de revenir au blanc, couleur de l’oubli, est toujours la même, celle qui habite l’œuvre de l’artiste dans sa détermination à redessiner les images par un précis et précieux effacement.

Le reflet de ce qu’il reste, Raphaëlle Peria, BMW Art Makers

Véritable installation qui se déploie sous les voûtes du cloître Saint-Trophisme, la Traversée du fragment manquant nous invite à une exploration à travers le temps, une immersion totale au cœur des images retravaillées se jouant des échelles et des perspectives, des opacités et des transparences. Raphaëlle Peria a choisi de travailler alternativement le support papier et le support Plexiglas, ce qui l’a obligée, dit-elle, à reconsidérer et adapter son geste face à la rigidité de ce nouveau médium. Aussi, notre vision sans cesse se trouble, notre œil se perd face à ces changements de formats, semble se noyer dans la brillance de grands écrans aux reflets mordorés, pour lesquels l’artiste a choisi d’utiliser un papier cuivré, en référence aux champignons qui dévorent cette nature en apparence si fière et pourtant si fragile. Les silhouettes longilignes des troncs s’assombrissent, s’estompent alors jusqu’à disparaître dans le décor d’impressionnants tableaux devenus icônes végétales. Le paysage s’évanouit à force de pénétrer et d’avancer dans cette nature désenchantée, à la fois décomposée et recomposée, sous les traits acérés de la jeune sculptrice.
Le dispositif imaginé par les deux complices redimensionne totalement l’espace en créant grâce à une architecture de bois judicieusement organisée, un parcours à même de nous faire ralentir le pas et nous arrêter sur chaque image comme autant de cadres ou de stations témoignant de la lente dégradation des écosystèmes qui s’opère chaque jour sous nos yeux. Les paysages se superposent et se confondent à travers temps et époques, et le travail d’orfèvre de certains panoramiques, au sens propre comme au figuré, sublime l’instant tout en témoignant de l’irréversible déclin de notre territoire du vivant. Et l’art, encore une fois, tente de conjurer les maux de notre société en y puisant les traces mnésiques d’une beauté que nous n’avons pas su préserver.

Vue de l’exposition Traversée du fragment manquant de Raphaëlle Peria et Fanny Robin, Rencontres d’Arles 2025.

Infos pratiques> Traversée du fragment manquant, exposition de Raphaëlle Peria, curatrice Fanny Robin, BMW Art Makers/Rencontres d’Arles, Cloître Saint-Trophisme, Arles. Jusqu’au 5 octobre 2025. L’exposition sera reprise à Paris Photo du 13 au 16 novembre 2025.

Image d’ouverture> Sur les berges, les platanes 2, Raphaëlle Peria, BMW Art Makers.