Quand l’œuvre se partage en profondeur

Après l’exposition à la Maison des arts d’Antony en 2015, voici de nouveau réunies les peintures d’Elisabeth Walcker et Jörg Hermle. Alors qu’il y a quatre ans, elles se présentaient séparément sur deux étages, c’est ensemble qu’elles s’exposent aujourd’hui à La Tannerie, à Houdan, et en compagnie des toiles, céramiques et créations textiles de Nili et Moreno Pincas, de Léa Stansal et Pierre Dessons. « L’association Regard Parole présente les œuvres de six artistes qui ont la particularité de former trois couples. Six artistes qui ont su maîtriser, affirmer et garder leur vision du monde, probablement s’en nourrissant mutuellement sans que l’autre, l’aimé(e), n’infirme et corrompe la fraîcheur de la pensée plastique de chacun, chacune », précise le peintre Marc Giai-Miniet, co-fondateur de l’association et initiateur de l’événement. Ainsi, les œuvres se côtoient dans un esprit jubilatoire n’ayant renoncé à rien et surtout pas au bonheur du partage. A découvrir jusqu’au dimanche 1er décembre.

Elisabeth Walcker et Jörg Hermle.

Sur le dépliant annonçant l’exposition, ils apparaissent côte à côte, le sourire aux lèvres et l’attitude complice. Elisabeth Walcker et Jörg Hermle, Léa Stansal et Pierre Dessons, Nili et Moreno Pincas. Six artistes, trois couples, sont à l’honneur des cimaises de La Tannerie, ouverte à Houdan en 2010. Présentant une splendide hauteur sous plafond rendue possible par la présence d’une mezzanine en lieu et place d’un second étage, la galerie associative offre un bel espace d’accrochage permettant d’accueillir de grands formats tout en ménageant la possibilité de présenter des travaux plus intimes. Dès l’entrée, le visiteur est saisi par l’intensité colorée des œuvres. Aux murs, les toiles toutes figuratives déploient des univers généreux aux histoires singulières. A gauche, des arbres sont comme hantés par des âmes. A droite, des scènes foisonnantes font entendre la vie et le cirque. En face, un triptyque à la narration surréaliste surprend l’œil. Réparties dans l’espace, sur des socles et dans une élégante vitrine, les personnages d’une mythologie toute personnelle sortent de la bouche d’un poisson ou dorment installés dans une feuille. A l’étage, une foule compacte est assise dans l’herbe et un être vert à la tête orange possède des lianes de fil en guise de mains et de pieds.

Miroirs, Moreno Pincas.

Si chacun des six artistes a pu choisir en toute liberté les pièces qu’il voulait présenter, c’est que l’ensemble des œuvres est innervé en profondeur par le quotidien et les questionnements des hommes. Ici, pas de dissonance malgré des styles plus qu’affirmés, reconnaissables. Peut-être qu’à bien y regarder (sans se pencher sur les cartels), il est possible de définir que telle toile ou telle sculpture est née des mains d’une femme. Grâce probablement à un regard moins caustique sur le monde et à des formes plus tendres. Bien malin en revanche, celui qui découvrirait, sans rien lire, ni savoir à propos des œuvres, qui partage la vie de qui ! « Marc Giai-Miniet nous a demandé d’écrire de courts textes sur notre travail et sur la manière dont chacun vit sa création, explique Elisabeth Walcker. Il cherchait à définir d’éventuelles oppositions, mais aussi des points communs à l’intérieur des couples et souhaitait voir également comment chacun d’eux se comportait face aux deux autres. » Tous étaient là le jour du vernissage, racontant ce que les œuvres ne disent pas : l’étonnant ordinaire de ceux qui partagent à la fois leur vie et la nécessité de créer.

Poisson vert, Nili Pincas.

« Tous les six, nous nous connaissons depuis longtemps. Moreno, Pierre, et moi sommes nés la même année, en 1936. Eux en août et moi en septembre ! », raconte Jörg Hermle, qui longtemps a fait atelier commun avec Elisabeth, son épouse. A cette époque, l’un comme l’autre n’y était pas en permanence, ce qui permettait à chacun de jouir de moments de complète tranquillité. « Nous avons des rythmes très différents. Par exemple, j’aime écouter de la musique, surtout à certains moments, Jörg pas du tout. Plutôt désordonnée, j’ai besoin d’avoir tout à portée de main. Avec Jörg, il faut que tout soit rangé de manière stricte. Et puis, il y a aussi une question de rythme. Dans la création, il ne faut pas être dérangé pour rester concentrer. Mais quand on est deux, il y a toujours un moment où l’autre doit bouger ses toiles… Nous avons toujours été conscients de tout cela. » Depuis une dizaine d’années, les deux peintres font atelier à part, tant à Paris, où ils demeurent, que dans le Lot, où ils se ressourcent régulièrement. « C’est important pour nous de respecter, je n’irai pas jusqu’à dire le secret, mais plutôt le côté intime de l’atelier. Nous faisons attention à ne pas interrompre l’autre, à ne pas surgir de manière intempestive dans son espace. » Avez-vous remarqué des changements quand vous êtes à la campagne ? « Quand je travaille un thème bien installé, non, mais dans la phase de recherche, ce n’est pas tout à fait la même chose. Je tiens forcément compte de la lumière ou des couleurs environnantes », répond Jörg. « Quand je suis dans le Sud-Ouest, je m’occupe peut-être davantage de la maison et donc moins de ma peinture. De manière générale, nous avons toujours respecté le temps de l’atelier. Celui qui a quelque chose à terminer le fait et c’est l’autre qui prépare le dîner ! », enchaîne Elisabeth.

Le jardin, Elisabeth Walcker.

Avez-vous pour habitude de parler ensemble de votre travail ? De vous le montrer ? « Pas vraiment. La plupart du temps nous découvrons nos toiles à l’occasion d’expositions. Il m’arrive incidemment d’interroger Jörg quand j’ai un problème. L’inverse n’est pas vrai. Je pense que tu n’aimerais pas que j’interfère ? » « Pas trop, c’est vrai. J’ai l’impression que ça me perturbe. » La conversation s’engage sur une anecdote, un avis demandé et une réponse mal comprise. « Je préfère travailler dans mon coin », s’amuse Jörg. Dans l’atelier d’Elisabeth Walcker, une nouvelle série est en train de voir le jour. Elle reprend le thème de la ville sous un nouvel angle, celui des foules et des migrations. Au mur de La Tannerie, une impressionnante toile (220 x 650 cm) de Jörg Hermle réalisée en un seul tenant et plusieurs fois – le peintre a préparé un châssis et tiré d’un rouleau 2,5 mètres de toile, puis a peint, laissé sécher, enroulé et ainsi de suite ; peignant sans revoir le début, juste en reprenant à partir d’une petite bande laissée accessible pour raccorder la couleur – montre des Parisiens assis les uns à côté des autres au jardin du Luxembourg. La foule, un sujet commun ? « Nous nous rejoignons effectivement sur certains thèmes mais qui arrivent par des biais différents. » Cela aurait pu être intéressant de voir ces foules côte à côte ? « Mes toiles ne sont pas terminées et l’idée était de montrer le travail que chacun réalise indépendamment de l’autre, non de trouver forcément des points de convergence », précise Elisabeth.

Déroulement, Jörg Hermle.

Alors vos peintures n’ont rien à voir l’une avec l’autre ? Des sourires naissent de la candeur de la question. « Nous sommes tous les deux des peintres figuratifs qui traduisent un univers émotionnel et personnel, mais aussi les échos de ce qui nous entoure. De ce point de vue, nos peintures ont quelque chose en commun bien que formellement différentes. Je travaille à l’acrylique, avec des sablages, et au fusain. Jörg, à l’huile. Il porte une culture germanique, jusque dans la poésie de ses images. Rien de tel ne pourrait naître chez moi. Ma culture est plus douce, moins expressive. Cependant, l’un comme l’autre, nous nous intéressons au monde et aux préoccupations humaines. » Pour finir, est-ce difficile de vivre entre artistes ? Est-ce un handicap au développement de l’œuvre de l’un et/ou de l’autre ? « Financièrement, c’est un handicap ! Mais il y a beaucoup de points de convergence possibles », remarque Jörg avant de laisser la parole. « Il y a un partage profond des choses qui nous intéressent vraiment comme le théâtre, la musique, la mise en scène… Nous sortons régulièrement pour apprécier cela ensemble et, évidemment, parlons aussi beaucoup de peinture. » Alors aucune compétition ? « Non. Jörg est plus connu que moi et même si je souhaiterais l’être davantage, j’aimerais que lui aussi le soit. » Une dernière citation* nous est offerte par Marc Giai-Miniet dans le texte de présentation de l’exposition intitulée simplement, Trois couples d’artistes : « Dans cette partie qui se joue à deux, à laquelle participent le désir, la passion ou un amour apaisé, il arrive que l’un comme l’autre s’accomplissent dans la création. »

* Citation extraite de l’ouvrage intitulé Les couples mythiques de l’art, d’Alain Vircondelet, Beaux-Arts Editions, 2011.

De gauche à droite : Mina les oiseaux par Pierre Dessons et tapisseries signées Léa Stansal.
Contact

Trois couples d’artistes, jusqu’au 1er décembre, La Tannerie, Houdan, le vendredi de 14h30 à 19h, le samedi et le dimanche de 10h à 12h30 et de 14h30 à 19h.

Crédits photos

Image d’ouverture : Vue de l’exposition Trois couples d’artistes © Pierre Dessons, Jörg Hermle, Nili Pincas, Moreno Pincas, Léa Stansal, Elisabeth Walcker, photo MLD – Elisabeth Walcker et Jörg Hermle © Photo MLD – Miroirs © Moreno Pincas, photo MLD – Poisson vert © Nili Pincas, photo MLD – Le jardin © Elisabeth Walcker, photo MLD – Déroulement © Jörg Hermle, photo MLD – Mina les oiseaux © Pierre Dessons, photo MLD – © Léa Stansal, photo MLD