Subtile et puissante, l’odeur est une empreinte invisible qui sculpte nos souvenirs, nos émotions, notre perception du monde. De l’effluve délicat du sous-bois après la pluie à la suavité d’une glycine en fleur, des volutes sacrées de l’encens aux accords savamment composés d’un parfumeur, les « Parfums de nature » nous invitent à une immersion sensorielle et culturelle. Insaisissables mais profondément ancrées dans la mémoire, ils interrogent nos liens intimes avec l’environnement, traversent la philosophie, la science et l’art. Ils sont un langage à part entière, à la fois sensible, symbolique et universel. Les premières Conversations sous l’arbre de 2025 proposent un voyage inédit où science, histoire, art et imagination se mêlent pour redonner au sens olfactif sa juste place, inviter à sentir autrement, plus pleinement et plus librement. Ces rencontres réunissent les 24 et 25 avril, au Bois des Chambres, Annick Le Guérer, anthropologue et historienne des odeurs, de l’odorat et du parfum, Jean-Claude Ellena, parfumeur et écrivain, Fabrice Chemla, chimiste et professeur à Sorbonne Université, ainsi que l’artiste Karine Bonneval. A cette occasion, cette dernière nous raconte sa relation avec les plantes et le périmètre art & science occupé par son œuvre.
ArtsHebdoMédias. – L’art comme les plantes occupent une place importante dans votre vie. Les clés de cet intérêt ont-elles été forgées dans l’enfance ?
Karine Bonneval. – L’histoire commence à La Rochelle. Cette ville où je suis née était également celle de mes grands-parents. Ma grand-mère maternelle avait un jardin plein de fleurs, très esthétique, auquel elle prodiguait ses meilleurs soins et qu’elle aimait beaucoup. Nous y cueillions des roses, des hortensias, des heuchères, qu’elle appelait par son nom commun « le désespoir du peintre ». Parce que, soi-disant, impossible à dessiner. Avec mon grand-père, elle avait un autre jardin au bord de la Sèvre niortaise, destiné à la culture potagère et maraîchère. Nous y allions souvent. Le rapport avec les plantes y était encore plus direct : il fallait brosser les cornichons, ramasser les asperges, mettre les mains dans la terre… Il y avait donc un côté facile et un autre plus laborieux. Une proximité qui a développé en moi une double approche à la fois sensible et concrète. Mon autre grand-mère, quant à elle, habitait dans le centre-ville à 10 minutes à pied du Musée Lafaille. A l’époque, il était encore dans son jus : un muséum d’histoire naturelle à l’ancienne avec la salle des animaux empaillés, celle des coquillages, un cabinet de curiosités, des pierres mais aussi des bocaux renfermant des monstres dans de l’alcool ! C’était parfois effrayant mais j’étais fascinée. Tant et tant que j’y allais très souvent, au point de ne plus avoir à payer le billet d’entrée. Tout le monde me connaissait. Précision importante : l’institution possédait une exceptionnelle collection d’art océanien. J’étais complètement subjuguée par cet art, par ses registres très étranges avec des fougères arborescentes, des peintures naturelles… Un rendu que j’adorais et qui est resté exemplaire pour moi. Aujourd’hui encore, ma bibliothèque en témoigne, avec sur ses étagères nombre de livres sur l’art des Vanuatu ou des Nouvelles-Hébrides. Dès qu’une expo se présente, j’y vais ! Si j’avais habité à Paris, probablement que la fréquentation des grands musées m’aurait impressionnée, là il n’en fut rien. Les matériaux utilisés, les pratiques artistiques, tout me semblait à ma portée. Il y avait des choses tissées, nouées, des objets avec des plumes. Un univers que je ressentais fortement. Il y avait aussi une très belle bibliothèque scientifique avec des livres qui racontaient les expéditions d’Humboldt et Bonpland du XVIIIe siècle. Je me souviens y aller encore alors que j’étais aux Beaux-Arts d’Angoulême. Bien sûr moins souvent. Il faut comprendre que bien avant d’apercevoir le versant moins glorieux de l’histoire de La Rochelle avec le commerce triangulaire, j’avais eu le temps d’être impressionnée par cette esthétique de l’exploration, avec ses artefacts extraordinaires et leurs histoires.
Comment l’idée de devenir artiste vous est-elle venue ?
J’ai toujours dessiné. Ma mère rit encore en pensant à mes enseignantes de maternelle qui voulaient toutes conserver mes dessins. Feuilles et crayons me suivaient partout. Dès que j’ai gagné en habileté, j’ai construit des univers, jusqu’à remplir ma chambre. Je construisais beaucoup à partir de toutes les boîtes que je collectais, qu’elles aient été destinées à des Smarties ou à des œufs. Tout ce qui était en volume et en carton faisait l’affaire. Le tout relié par des brins de laine ou des bouts de scotch ! Mes constructions ressemblaient à des villages dans lesquels de petits personnages pouvaient évoluer. J’aimais assembler, construire ce décor, beaucoup plus que jouer à l’intérieur. Très vite, j’ai eu l’idée d’entrer aux Beaux-Arts. C’était une évidence bien qu’il n’y ait aucun artiste dans ma famille. Comme j’étais bonne élève, mes parents ont accepté à condition que j’obtienne un « vrai » bac. J’ai opté pour le B (économie) et pris des cours de dessin en plus. C’était formidable. L’endroit très vivant, toujours rempli de jeunes et de musique. Je m’y suis sentie à ma place et j’y ai appris les bases, travaillé la technique. Cela a facilité la constitution d’un dossier pour postuler en école d’art. J’ai été admise à Angoulême, dans la section arts graphiques. Les stages en entreprise se sont chargés de me faire comprendre que là n’était pas ma voie : j’ai détesté travailler en agence de pub. DNA (diplôme national d’art) en poche, je suis entrée au Arts décoratifs de Strasbourg. C’est là que j’ai commencé à dériver ! Dans le sens de la dérive telle qu’entendue par les situationnistes, de celle qui devient créative au hasard. A l’occasion des Journées du patrimoine, je suis allée à l’Opéra du Rhin, qui a ses propres ateliers de fabrication de costumes, dont les chaussures. J’ai visité l’atelier de botterie, qui m’a fait comprendre que les souliers étaient des sculptures à part entière. Il n’en fallut pas plus. Durant trois ans, j’étais étudiante à l’école des Arts décoratifs et à mi-temps stagiaire du maître bottier. Dirigée par Olivier Lerch, la section « objets » des arts déco où j’étudiais s’orientait vers l’installation, version art contemporain. Nous étions à un moment de bascule où des savoir-faire artisanaux pouvaient passer à l’art mais ce n’était pas facile. Les gens ne comprenaient pas ce que je faisais. Peu importe, j’ai continué les deux cursus en parallèle jusqu’à savoir bâtir une chaussure à la main de A à Z.

Quel(s) lien(s) voyez-vous entre l’art et la science ?
A Strasbourg, j’ai rencontré de vrais scientifiques. Notamment, Philippe Obliger, décédé l’an dernier, un scientifique spécialiste des cactées au jardin botanique de Strasbourg et un artiste. J’ai travaillé avec lui pour mes pièces de diplôme car lui aussi avait une pratique artistique de greffes de cactus et avait été à l’affiche de l’exposition La serre, jardin du futur à la Cité des sciences et de l’industrie, en 1997. Un bon compagnonnage s’est établi entre nous. Par ailleurs, j’ai fait la connaissance d’un étudiant en génétique qui travaillait sur la mouche drosophile. Grâce à lui j’ai commencé à visiter des labos. Le hasard existe-t-il vraiment ? Après le diplôme, je me suis un peu éloignée de l’univers des sciences. Je travaillais sur le corps et fabriquais des pièces qui se portaient. Mon intérêt s’est toujours porté sur les relations que nous entretenons avec tout ce qui n’est pas nous. D’abord avec les autres êtres humains, puis un jour avec les plantes. Je les aime depuis toujours, mais quelles étaient mes relations avec elles ? L’histoire de La Rochelle m’a poussée à travailler sur la plante exotique et la manière dont nous la colonisons de manière générale. Je m’interrogeais sur mon amour des serres, des jardins botaniques. Un livre, Royaume de l’artifice, de Céleste Olalquiaga m’a beaucoup aidé à mettre des mots sur l’articulation entre cette esthétique, une époque, et ma curiosité de la botanique. En 2012, j’ai fait une conférence avec Gilles Clément et Karen Houle. La philosophe de l’éthique de la plante canadienne m’a expliqué que les plantes avaient une manière d’être, une manière particulière d’interagir avec leur environnement. Plutôt que de continuer à chercher des ressources dans les livres historiques ou botaniques, j’ai décidé d’aller à la rencontre de scientifiques. J’ai eu beaucoup de chance, c’était l’époque des premiers appels à projets en Art & Science de la Diagonale Paris-Saclay.
Quelle est votre définition de la nature ?
Comme Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, je n’adhère pas à la séparation nature/culture. Je ne pense pas qu’il y ait d’un côté le biotope, les plantes, les animaux…, bref tout ce qui est vivant en dehors de nous, et de l’autre les humains. Je n’aime pas une certaine définition fourretout de la nature dont nous serions exclus. Depuis une vingtaine d’années maintenant, ma pratique artistique tend à démontrer que nous sommes la nature, que nous en faisons partie. Philippe Descola pointe très justement que dans diverses cultures le mot « nature » n’existe pas puisqu’il est impensable de séparer les humains des autres entités naturelles. Je vais donc plutôt parler de biotope ou d’environnement et expliquer que nous sommes toujours en interrelation avec eux. En 2000, je suis allée en Guyane française et, pour la première fois, je suis entrée dans sa forêt. J’ai eu un choc, pas uniquement dans le sens esthétique mais par tous les sens mis en action. La sensation d’entrer dans une entité vivante était incroyablement intense et aussi un peu effrayante. Cette expérience a fait évoluer mon regard et m’a incitée à comprendre pourquoi notre société oppose « nature » et « culture ». L’Europe tient à distance cette « nature ». Elle parle du jardin, du champ cultivé, de la forêt avec de jolis sentiers, bref, d’une nature domestiquée, qu’elle met en opposition avec une « nature » dite sauvage, peu accueillante et potentiellement dangereuse. Ce sont ces points que je n’arrête pas d’interroger. Autant de notions remises en cause par bien des anthropologues, car même la forêt primaire n’est pas totalement sauvage, car les hommes y ont pénétré et cultivé depuis toujours – en dehors des endroits extrêmes trop hauts ou compliqués à atteindre. La forêt primaire a co-évolué avec les humains.
Et pourquoi vous intéressez-vous plus précisément aux plantes ?
Il est difficile d’avoir de l’empathie pour une plante car son être est tellement différent du nôtre. Elles sont comme des extraterrestres sur Terre ! C’est plus simple envers les animaux car ils nous ressemblent par certains aspects, notamment parce qu’ils sont doués de mouvement et réagissent à notre approche. Les plantes sont bien différentes. Bien que complètement entourés par elles, nous ne les voyons pas. Nous les avons invisibilisés. Elles ne sont pas perçues comme des êtres vivants. Les notions de domestique et de sauvage sont aussi intéressantes à questionner à partir de la plante. J’ai eu la chance de travailler avec Sergio Dalla Bernardina, anthropologue de la nature à l’EHESS et à l’université de Brest. Il a écrit un texte sur des pièces que j’ai réalisées pour une exposition à La Maréchalerie en 2012, et qui compare le caniche à la plante en pot et le tigre à la plante sauvage ! Finalement, ce qui me gêne dans le mot nature, c’est la notion de domination de l’humain qu’il induit. Pendant ce temps, on mange les plantes, on dépend d’elles pour notre oxygène, on vit en complète intrication avec elles… et on les ignore ! Ce constat est à interroger, à mettre en évidence.

Comment naissent vos dispositifs artistiques ?
Si seulement, je le savais ! Le travail avec des scientifiques favorise l’esprit d’escalier. Exemple. M’intéressant à la respiration des arbres, j’ai appris que ces derniers respirent par tout leur organisme, des feuilles aux racines. L’information m’a amenée à réfléchir au sol, cet inconnu sur lequel nous vivons et qui abrite la moitié du corps des plantes. J’ai alors interrogé des pédologues, visité leurs laboratoires. Croiser des scientifiques, c’est découvrir d’autres questions, souvent plus fondamentales, et mettre les siennes à l’épreuve de la discussion. La manière dont le scientifique va analyser son objet d’étude est également édifiante. Les écophysiologistes, par exemple, vont dans la forêt mettre des outils de mesure sur les arbres, les pédologues font des trous dans la terre et la goûtent. C’est très concret. De nombreuses pré-analyses sont fondées sur les sens et la connaissance. Rien qui puisse décourager un néophyte. Arrivent ensuite l’étape « laboratoire », qui n’est pas toujours synonyme d’outils high-tech. Les scientifiques sont souvent obligés d’inventer des dispositifs pour créer de nouvelles expériences, des « bidouilles » très inspirantes. Chaque dispositif artistique émerge de tout cela, il est une sorte de co-construction issue du terrain, des discussions, et de l’imaginaire. Un imaginaire nourri par la littérature, les voyages… Citons les livres de J. G. Ballard, auteur de science-fiction anglais qui, dans les années 1960, a écrit de nombreuses et courtes nouvelles incluant des plantes et travaillant beaucoup la notion de temps. Il faut dire que s’intéresser aux plantes, c’est tomber dans une temporalité différente de la nôtre.
Comment travaillez-vous au quotidien avec les plantes ?
J’ai quitté la région parisienne depuis 15 ans pour la Région Centre-Val de Loire où j’habite désormais, en pleine campagne. Ne pas avoir de jardin me manquait vraiment. Ce déménagement a eu lieu à l’époque où j’ai commencé à travailler avec les scientifiques. Ce qui n’est probablement pas un hasard. J’ai tout de suite observé la différence entre mon jardin laissé en libre évolution pour favoriser la biodiversité et, en face, le champ de céréales bien calibré, biberonné aux produits chimiques. J’ai au quotidien devant les yeux les deux types de nature évoqués auparavant. D’un côté, la cultivée, de l’autre, la libre. J’ai également retrouvé les saisonnalités avec toutes leurs nuances. Je prends le temps de regarder, d’être plus qu’avant dans l’observation. Et puis, il y a toutes les choses que je collecte dans le jardin, comme dans la mer. Des piquants de rosier à ceux des oursins ! J’ai toujours glané, même dans les squares urbains et travaillé avec les matériaux singuliers de mon environnement. Il faut dire aussi que dans cette région certaines personnes ont des savoirs ancestraux sur les plantes, une approche développée de manière empirique et souvent plus spirituelle. Je suis installée dans le Berry, terre de sorcières, s’il en est. Une terre où certains parlent aux arbres. Beaucoup ont une approche, finalement, très animiste de la nature et cela m’intéresse énormément.
Vous allez prendre la parole lors des Conversations sous l’arbre intitulées « Parfums de nature ». Comment les odeurs sont-elles intervenues dans votre œuvre ?
Il faut revenir à cette installation de 2012, à La Maréchalerie, pour laquelle je voulais travailler sur les notions de sauvage/domestiqué et par conséquent naturel/artificiel. Les odeurs correspondaient à cette notion dans sa version invisible et instinctive. Passer par le nez donne accès à des zones du cerveau spécifique qui ne sont pas celles de la vision, par exemple. Cela m’intéressait de faire basculer la perception de mon installation vers d’autres sens. C’est pour la même raison qu’aujourd’hui j’utilise beaucoup le son. Faire appel aux odeurs dans une installation, c’est s’adresser plutôt à l’histoire personnelle et intime du visiteur, et moins directement à ses connaissances, à sa culture. Cette installation était composée de plantes augmentées d’ajouts artificiels. Je voulais mettre en avant le statut de la plante colonisée, au point que nous en oublions qu’elle est un être vivant. Mon souhait était que le spectateur puisse s’interroger sur le rapport ambigu que nous entretenons avec elle, montrer qu’un philodendron en pot acheté en magasin n’a plus grand-chose à voir avec le philodendron qui pousse dans la forêt tropicale. Pour cette installation, j’ai collaboré avec Aliénor Massenet, qui travaille à IFF (International Flavors & Fragrances), une très grande entreprise internationale de la parfumerie. A l’époque, elle construisait aussi des odeurs familières comme celles du goudron et du nutella pour tenter de stimuler des zones cérébrales de patients dans le coma. Aliénor avait une approche transversale de la création d’odeurs. Son vocabulaire m’impressionnait car je ne le maîtrisais pas du tout. Je me souviens d’être dans son bureau pour parler de ces notions de naturel et d’artificiel, et de l’entendre me dire qu’une odeur se construit comme une architecture ; et que ce que je voulais faire n’était pas facile. Il y eut plusieurs essais, car les premiers résultats ressemblaient à des parfums, alors que je voulais des sensations. J’avais construit une architecture éphémère dans La Maréchalerie. A l’extérieur, flottait une odeur de la forêt tropicale, de sous-bois humide, composée à 100 % de molécules synthétiques, fabriquées donc en laboratoire, et elle sentait bon. A l’intérieur, là où j’avais disposé les plantes augmentées de faux-cils, de fourrures, d’ongles… il y avait une odeur désagréable, mélange de cheveux sales et de plastique, une composition faite de 100 % de molécules naturelles végétales. La formule est dans le catalogue de l’exposition. La contradiction était saisissante et porteuse de sens.

Cette expérience vous en a-t-elle inspiré d’autres ?
Le pouvoir évocateur des odeurs m’intéresse mais les travailler demande d’avoir acquis les compétences d’un nez. Il n’est pas possible de s’improviser créateur d’odeurs. J’ai donc pris le parti de penser mes dispositifs à partir du bloc nez/bouche. Au Domaine de Chaumont-sur-Loire, l’an dernier, j’ai présenté une installation sur les pollens allergènes, ceux que nous cherchons à éviter et qui passent par le nez. Portés par le vent invitait à regarder la beauté de ces pollens sans être malade ou éternuer. Actuellement, c’est la terre qui m’occupe. La géosmine notamment, cette odeur symptôme d’une interaction des bactéries avec leur environnement, qui est émise pour nous inciter à remuer la terre afin d’offrir aux bactéries les conditions nécessaires à leur reproduction. Sans ce remue-ménage, pas de déplacement de spores ! Cette bonne odeur provoque du plaisir à nos narines, est-il pensable de manger la terre ? Pourrions-nous nous en nourrir comme la plante le fait ? En cherchant, j’ai découvert que des biscuits à la terre de Compostelle ont existé. Bien sûr, il s’agissait-là d’une consolation symbolique mais nous pouvons aussi constater que certains maux d’estomac peuvent être apaisés par ingestion d’argile. Ce qui est désagréable, c’est le sable sous la dent ! Concrètement, si elle n’est pas polluée, on peut en manger de petites quantités, surtout si on la fait cuire. J’essaie donc d’élaborer des gâteaux à la terre, ce qui nous permettra de manger littéralement le paysage. Grâce à la méthode de l’enfleurage, je prévois de fabriquer des biscuits à la terre, sorte de scones, que le public pourra tartiner de beurre au goût de feuilles ou d’herbes du territoire. Il y aura le 28 mai prochain, dans le cadre du projet 2km4_pour une écologie joyeuse, porté par l’association SIANA, une restitution de ces recherches lors d’un rendez-vous public sur le campus de l’université Paris-Saclay. Une dégustation itinérante sera proposée. Avis aux amateurs !
L’art peut-il nous aider à mieux considérer notre environnement naturel ?
Grâce au compagnonnage avec les scientifiques, j’ai désormais des intermédiaires qui me permettent de mieux comprendre les plantes et aussi de mieux les expliquer. J’interviens dans des lycées agricoles, donne des conférences, touche un public qui n’est pas seulement composé d’amateurs d’art. Mes dispositifs me permettent désormais de faire passer des notions d’écologie. C’est primordial aujourd’hui. Parler de la plante et de son écosystème, c’est parler de notre environnement, et donc de nous. Il est important d’essayer de faire évoluer le regard, d’apprendre de la plante. La comprendre, c’est la respecter et c’est aussi se poser des questions sur la manière dont nous interagissions avec elle et nous la consommons. Elle peut nous offrir un exemple à suivre. Ne serait-ce que par cet éloge de la lenteur et de la sobriété qui en sont l’apanage. Nos sociétés ont adopté des techniques qui les poussent à aller de plus en plus vite et à consommer tout autant, alors que les ressources pour les fabriquer sont, elles, finies. De son côté, la plante est autotrophe, elle élabore sa nourriture à partir de son environnement. Apparues sur Terre bien avant les humains, les plantes ont été obligées de composer avec cette immobilité, de créer la vie autour d’elle pour pouvoir perdurer. Une magnifique manière d’être, source géniale d’inspiration. La plante est beaucoup plus subtile que nous, mais très lente. Notre vitesse est en train de nous empêcher d’avoir la conscience de tout ce qui se passe autour de nous. Les plantes ne peuvent pas s’adapter à cette rapidité et aux changements brutaux. Pour prendre soin des humains, il faut d’abord prendre soin des plantes et de leur environnement, car c’est aussi le nôtre.

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, Parfums de nature, les 24 et 25 avril 2025, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art et le Festival international des jardins sont visibles jusqu’au 2 novembre. Site de l’artiste.
Image d’ouverture> Karine Bonneval en forêt. ©Photo Mehdi Harzallaoui

