Pour une écologie du dialogue avec Olga Kisseleva

À travers ses œuvres menées en collaboration avec des chercheurs, des musiciens, des danseurs, des artisans… et des représentants de populations autochtones à travers le monde, Olga Kisseleva s’intéresse à l’écoute et à la transmission de la communication des arbres. Son projet E.D.E.N. (Ethics and Durability for an Ecology of Nature) repense notre rapport à la nature et déploie une véritable éthique du lien qui nous unit à elle. De Biscarrosse à Chaumont-sur-Loire, du « musée à ciel ouvert » d’Echigo Tsumari Art Field, au Japon, à la Triennale d’art textile de Tsaritsyno – pour le catalogue de laquelle a été écrit ce texte –, en Russie, l’artiste tisse une écologie du sensible où la technologie devient médiatrice et l’art, un espace d’attention partagée.

Les œuvres d’Olga Kisseleva n’existent pas simplement pour le regard, mais parce qu’elles ajustent la place de l’homme dans son environnement. L’artiste montre combien il se reflète immanquablement dans ses créations et combien il peut les dompter. Peu importent ses atours innovants, chaque œuvre prône l’action, est l’étincelle d’un changement. Car l’art ne peut être indifférent au monde. Il se doit de le rendre meilleur. En 2012, un arbre va faire entrer l’artiste dans le bioart, cette part de l’art qui investit le vivant. Elle va proposer de rendre hommage à l’orme emblématique de ville de Biscarrosse, terrassé par la graphiose, non en érigeant un monument à sa mémoire, mais en lui offrant une descendance grâce à la collaboration de plusieurs laboratoires. Bioprésence initiera un travail au long cours qui amènera Olga Kisseleva du Kazakhstan en Australie, en passant par le Brésil, le Japon ou encore Israël.
Le projet d’un arbre est aujourd’hui celui de très nombreux autres : E.D.E.N. Un magnifique acronyme, qui veut dire Ethics and Durability for an Ecology of Nature, mais dont l’oreille n’entend que le synonyme de « paradis ». Le souhait de faire renaître un arbre s’est transformé en une certaine restauration du jardin d’Éden. Une volonté d’apprendre de cet autre vivant et de rétablir une relation apaisée entre lui et nous. Concrètement, les collaborations avec des scientifiques, et notamment ceux d’Orange, ont permis la réalisation de deux systèmes technologiques. Le premier recueille à distance les divers signaux émis par les arbres ; le second permet de les transmettre à d’autres individus. Des échanges rendus visibles et accessibles dans les espaces d’art grâce à divers dispositifs visuels.

EDEN, dispositif interactif, Echigo Tsumari Art Field, 2018. ©Olga Kisseleva

Chaque projet déclenche à la fois une analyse des données récoltées et une étude de l’environnement biologique, historique, sociologique, culturel…, des arbres choisis. Olga Kisseleva les considère comme des êtres vivants à l’instar des hommes, capables d’inscrire dans leur mémoire des événements, de communiquer entre eux, de s’aider à résoudre des problèmes… De territoire en territoire, l’artiste apprend non seulement d’eux, mais aussi des populations autochtones et de leurs récits. Sur le continent européen, les bouleaux, peupliers, chênes et autres platanes ne sont pas en reste. Ils livrent aussi leurs histoires, souvent plus contemporaines, complétées par la consultation de nombreuses archives. Dans tous les cas, les événements passés et leurs enseignements viennent offrir des pistes d’évolution positive. L’artiste s’interroge. La conservation/conversation serait-elle le meilleur moyen de prendre soin de la Terre ? Peut-on développer des outils favorisant l’extension de notre perception afin de mieux nous connecter à notre environnement ?
Si Olga Kisseleva part du principe que l’humanité a perdu l’essentiel des liens profonds et vitaux qu’elle entretenait avec la nature, elle n’est pas adepte d’un retour en arrière. Elle croit en une évolution technologique orientée vers une collaboration plus étendue et systématique entre les espèces. Prendre modèle est son credo. Il nous faudrait construire un biomimétisme destiné non pas à offrir à l’humain plus de confort, mais à lui permettre de vivre en meilleure harmonie avec lui-même et l’ensemble du vivant. E.D.E.N. est l’apport de l’artiste à cette grande ambition. Son projet cherche à savoir si l’incapacité des hommes à répondre efficacement aux défis écologiques ne viendrait pas du fait que la société contemporaine aurait oublié la notion d’interdépendance de tous les systèmes de la Terre, et cessé de considérer le vivant comme un tout. Dans cette perspective, démontrer aux hommes que comme eux les arbres communiquent est une manière de leur faire comprendre que la nature n’est pas un décor inerte ou un supermarché à dévaliser. La nature est notre environnement d’origine. Nous en sommes un des éléments constitutifs. La merveille n’étant pas de s’en être extrait, mais d’avoir su durant si longtemps entretenir un lien serré avec elle et, aujourd’hui, de tenter de faire évoluer nos interactions pour en préserver l’équilibre. S’il faut en choisir un symbole, alors l’arbre s’impose. Lui dont l’attitude exemplaire montre la direction à suivre : s’enraciner dans la terre pour tenter d’atteindre le ciel.

Lisp of Tree, 2021. ©Olga Kisseleva

Ainsi, Olga Kisseleva court la planète. Grâce aux scientifiques de son équipe, un dispositif (éprouvé depuis plus de 10 ans) lui permet de collecter diverses données de communication émises par les arbres, mais aussi de les transmettre. Il lui est donc possible d’en impliquer plusieurs, distants les uns des autres, dans le même projet. Comment ça marche ? Chaque signal étant physique, il est reçu, identifié, enregistré, analysé et envoyé, permettant qu’à l’autre bout du système il soit reproduit. Toutes les caractéristiques de l’échange peuvent l’être, plus ou moins facilement en fonction des outils qu’il est possible de déployer à tel ou tel endroit. Par conséquent, l’équipe s’astreint à restituer à l’arbre impliqué aussi bien les pressions physiques que les décharges électriques ou encore les émissions de gaz. Appareillés de manière identique d’émetteurs et de récepteurs, les arbres peuvent entamer un échange semblable à celui qu’ils pourraient avoir avec des spécimens plus proches.
Depuis le temps qu’elle étudie leurs communications, Olga Kisseleva sait que les arbres ne sont pas bavards comme les humains. Une réaction est émise toutes les trente minutes au plus, et peut se répéter durant plusieurs jours. Sachez qu’il faut parfois attendre longtemps pour observer une réaction à un signal, car l’arbre construit sa réponse dans la longueur et sans qu’elle soit obligatoire. Son environnement influence ses capacités à identifier les signaux et à y réagir. Certains se perdent, d’autres ne sont pas perçus. Néanmoins, les communications collectées sont utilisées par les scientifiques pour leurs recherches, et par Olga Kisseleva pour son œuvre. L’artiste imagine le moyen plastique le plus approprié pour nous donner à voir la vie enfouie au cœur des arbres. Tantôt des vidéos nous plongent dans des pulsations colorées, tantôt des séquences de lumière animent l’espace. Certaines œuvres nous rétropropulsent à l’ère des dinosaures, au temps de l’Égypte ancienne, tandis que d’autres suivent des chemins empruntés par Bouddha ou par Baba Yaga, laissent le visiteur sans voix au pied des bouleaux d’Auschwitz ou des peupliers de Babi Yar. Grâce aux arbres, c’est l’humanité entière qui ressuscite. D’autant que l’artiste a pris l’habitude d’associer des musiciens, chanteurs, danseurs, poètes et autres créateurs à son projet. Avec eux, elle expérimente toutes les voies du sensible pour rétablir le contact avec la nature et entre nous.

Vetrograd (Giverny), 2025. Musée des Arts Décoratifs Tsaritsyno. ©Olga Kisseleva

L’an dernier, pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire, Olga Kisseleva a pensé une nouvelle manière de mettre en évidence le langage des arbres. Elle a imaginé Armille, un étrange et mystérieux bijou qui, encore aujourd’hui, enlace un des arbres emblématiques du Parc historique du château, planté il y a 140 ans par l’architecte paysagiste Henri Duchêne. Pour le Centre d’art et de nature, l’artiste a réalisé cette mise en beauté inédite d’un dialogue entre ce cèdre remarquable et un de ses frères japonais, établi à quelque 10 000 kilomètres de lui dans le « musée à ciel ouvert » d’Echigo Tsumari Art Field. Un arbre bien connu de l’artiste, qui a participé, en 2018, à la célèbre triennale organisée sur l’île de Honshu, et dont le dispositif y est désormais visible de manière pérenne. Pour Armille, il s’est agi de s’attacher à certaines mesures plus qu’à d’autres : la composition de la sève, la dynamique de sa circulation et les relevés acoustiques liés à la croissance du tronc. Autant de données que l’artiste s’est empressée de transformer en cette objet inattendu, sorte d’alliance à passer au tronc de l’arbre. Composée de métaux caractéristiques de notre époque hyperconnectée, le bijou est un tressage de cuivre rose, matérialisant les données chimiques, de lithium beige, s’attachant à la circulation de la sève, et de néodyme gris, représentant les données dendrochronologiques. Le cobalt ayant été choisi, quant à lui, pour traduire en lettres runiques la « résilience menacée » des deux cèdres, par les changements climatiques planétaires.

Armille, 2024. Domaine de Chaumont-sur-Loire. ©Olga Kisseleva

Dans le prolongement de cette œuvre, Olga Kisseleva poursuit aujourd’hui ses recherches collaboratives. Une nouvelle Armille est née d’un travail d’interprétation mené avec une brodeuse, dans les environs de Moscou. Alliant langage des arbres au savoir-faire textile traditionnel, le bijou s’est métamorphosé. Devenu monumental et autonome, Résilience fragile associe un voile de mailles métalliques et des motifs brodés inspirés du vivant. Comme mû par des flux intérieurs, il semble chercher l’arbre autour duquel s’enrouler. Inscrite dans une véritable écologie du dialogue, cette œuvre tisse une relation sensible entre l’arbre, l’artiste et l’artisan, donnant forme à un échange où chaque geste prolonge une voix. Ainsi se poursuit l’engagement d’Olga Kisseleva à tisser des liens sensibles entre nature, technologie et geste humain, pour affirmer que toute forme de vie mérite écoute et attention.

Infos pratiques> Ve Triennale d’art textile contemporain, du 21 août au 10 octobre 2025, Musée des Arts Décoratifs Tsaritsyno, Russie.

Image d’ouverture> Résilience fragile (Babi Yar), 2025. Musée des Arts Décoratifs Tsaritsyno. ©Olga Kisseleva