Ouvrir les yeux avec Margaret Harrison

Artiste résolument engagée, la Britannique Margaret Harrison s’est fait connaître dès ses débuts grâce à ses provocantes peintures féministes, qui lui ont valu la fermeture de sa première exposition à Londres, en 1971, à la Motifs Edition Gallery. Le Frac Lorraine lui consacre actuellement une rétrospective, d’envergure inédite en France, intitulée Margaret Harrison : Danser sur les missiles. L’exposition déployée au cœur de l’Hôtel Saint-Livier, à Metz, réunit une trentaine d’œuvres à la diversité surprenante, qui offrent une passionnante plongée au cœur de son travail. Peintures, dessins, installations monumentales sont autant de modes d’expression de cette artiste touche-à-tout, pour qui, si la forme est importante, le message qu’elle entend transmettre reste le moteur de sa pratique.

Captain America II, Margaret Harrison, 1997.

Convaincue que la création doit servir une cause, Margaret Harrison a toujours dédié son art à la défense des droits des femmes. Faisant avant tout entendre sa voix par la peinture, cette figure féministe majeure de la scène artistique anglaise, née en 1940, a été la fondatrice, en 1970, du London Women’s Liberation Art Group et s’est également jointe à de nombreuses manifestations. L’un de ses faits d’armes les plus célèbres est sa participation, en 1970, à un sabotage du concours Miss Monde au Royal Albert Hall de Londres : à l’époque enceinte, elle reste à l’entrée tandis que ses amis bombardent de tomates et de farine le présentateur, Bob Hope, tenu en partie responsable de la « déshumanisation » des participantes. Triste illustration d’une époque dominée par un machisme ambiant, la réponse des journalistes aux perturbatrices – « Vous êtes simplement jalouses car vous êtes laides », se souvient-elle – révolta la jeune artiste et lui inspira une série de dessins ironiques et accusateurs.

Good Enough to Eat, Margaret Harrison, 1971.

En 1971, ces derniers furent montrés pour la première fois à la Motifs Edition Gallery, à Londres. Parmi les œuvres, des dessins de pin-up allongées au milieu d’un sandwich (Good Enough to Eat) ou sur une banane (Banana Woman) sont autant de réparties lancées à un présentateur télé qui faisait référence aux femmes comme à des aliments. Considérée comme indécente au regard des mœurs de l’époque, l’exposition fut fermée par la police, un jour seulement après son inauguration. Dans une société alors dominée par un idéal stéréotypé de la virilité, les visiteurs, s’ils ne furent pas choqués par les images de femmes-aliments, perçurent comame insultantes et provocatrices les représentations de super-héros, tels que Superman ou Captain America, en talons et porte-jarretelles. Le clou du scandale fut le dessin représentant le fondateur de la revue Playboy, Hugh Hefner, en Bunny Boy (He’s Only a Bunny Boy But He’s Quite Nice Really), une pipe coincée entre les lèvres et portant pour seul habit un corset dont dépasse une volumineuse poitrine et un pénis-lapin.

From Rosa Luxembourg to Janis Joplin « Anonymous Was a Woman », Margaret Harrison, 1977-1991.

Tout au long de sa carrière, Margaret Harrison a défendu diverses causes féministes, sans pour autant jamais faire référence à son expérience personnelle à travers ses œuvres. Préférant au contraire s’effacer, elle offre à des femmes de tous horizons d’exprimer leurs souffrances à travers sa peinture. L’exposition du Frac Lorraine s’ouvre d’ailleurs sur une fresque, Anonymous Was a Woman, peinte en hommage à huit femmes entrées dans l’histoire pour avoir lutté afin de faire entendre leur voix. Parmi elles, Rosa Luxembourg, Eleanor Marx ou encore Janis Joplin. Ayant également à cœur de donner la parole à des anonymes, elle s’attaque à l’exploitation des femmes sur le marché du travail avec Craftwork (1980), projet pour lequel elle sollicite la participation de travailleuses et prostituées anglaises. L’installation (notre photo d’ouverture) est composée de mots imprimés sur des banderoles, d’extraits de livres, de citations sur la prostitution des femmes et d’un document audio enregistré avec l’English Collective of Prostitutes (Collectif Anglais des Prostituées). Une multitude d’éléments qui vient faire écho à la fragmentation du travail, que dénonce l’œuvre, qui fait disparaître les savoir-faire et crée une dépendance aux machines. C’est dans ce contexte de mondialisation et de développement des usines que de plus en plus de travailleuses anglaises se tournent à l’époque vers la prostitution afin de compenser un travail trop précaire en usine.

Série Beautiful Ugly Violence (détail), Margaret Harrison.

Dans la dernière salle de l’exposition, se déploie Beautiful Ugly Violence. Œuvre pensée pour sensibiliser le public aux violences domestiques, elle est composée d’une série de tableaux représentant divers objets – couteaux, bouilloire, revolver, marteaux, ciseaux, casseroles, etc. – simplement posés sur des draps. De ces natures mortes, à l’esthétique et à la technique remarquables, émane une certaine sensualité due à la mise en scène. Pourtant, si beaux qu’ils soient, ces instruments sont susceptibles d’être utilisés afin d’infliger coups et douleurs. Margaret Harrison dénonce ainsi la violence au cœur même du foyer, tout en levant le voile sur son paradoxe et son vice : sa gravité ne s’appréhende pas forcément au premier regard, ce qui la rend d’autant plus pernicieuse. Un constat que l’artiste traduit picturalement via des couleurs et une matière à la douceur ambigüe. Toute la série joue sur cette contradiction, le visiteur prenant plaisir à observer des images au discours brutal. Non loin, proposant une légère variation de ces tableaux, la seconde partie du projet superpose des dessins de ces objets banals à des extraits d’entretiens avec des prisonniers condamnés pour violence, qui pour nombre d’entre eux expriment leur honte. Si cette dernière n’excuse rien, elle permet une approche différente de leur geste. Par sa façon d’aborder un thème si sensible sans jamais montrer ni citer de témoignages de victimes, l’œuvre dérange et bouleverse à la fois. Comme l’ensemble du travail de Margaret Harrison. Le détour, assurément, s’impose par Metz.

Contacts

Margaret Harrison : Danser sur les missiles, jusqu’au 6 octobre au Frac Lorraine, à Metz.
Le site de l’artiste : http://margaret-harrison.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : Craftwork (1980), vue de l’exposition Margaret Harrison. Danser sur les Missiles au Frac Lorraine © Margaret Harrison, photo Fred Dott, courtesy ADN Galeria – Captain America II © Margaret Harrison, courtesy Nicolas Krupp, Bâle – Good Enough to Eat © Margaret Harrison, photo Fred Dott – From Rosa Luxembourg to Janis Joplin « Anonymous Was a Woman » © Margaret Harrison, photo Fred Dott / Collection de la Province de Hainaut – Dépôt BPS22, Charleroi / Courtesy ADN Galeria – Beautiful Ugly Violence © Margaret Harrison, photo Y. Collomb