Dans un paysage saturé d’événements, Offscreen Paris s’impose comme le rendez-vous le plus inspirants de la semaine parisienne de l’art. Dernier jour aujourd’hui. Foncez !
Pour sa quatrième édition, Offscreen Paris s’installe à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. A la fois majestueux et symbolique, ce cadre monumental confère au parcours imaginé par Julien Frydman une dimension presque spirituelle : celle d’une réflexion collective sur la puissance des images et leurs métamorphoses contemporaines. L’ancien directeur de Magnum Photos (2006-2010) et de Paris Photo (2011-2014) poursuit avec ce salon exceptionnel son entreprise de décloisonnement : faire de la photographie, de la vidéo et des arts visuels un champ commun, où l’image devient expérience.
Ni foire ni exposition au sens strict, Offscreen est une mise en espace curatoriale, pensée en dialogue étroit avec l’architecture, où chaque œuvre s’inscrit dans une forme de dramaturgie lumineuse. Chaque artiste, représenté par sa galerie, déploie une proposition singulière, contribuant ainsi à un parcours en immersion dans les œuvres. Cette 4e édition réunit une sélection enthousiasmante de 28 artistes, représentés par 6 galeries françaises et 21 galeries internationales.
Hommage à Jean-Daniel Compain, son co-fondateur disparu il y a quelques mois, elle met également à l’honneur l’œuvre de Shigeko Kubota (1937-2015), pionnière de l’art vidéo, présente, dans le cadre du programme « Acquisitions et Découvertes », des œuvres ou des recherches issues des collections du Centre Pompidou et du ZKM, et une sélection de tirages photographiques issus d’un ensemble de 47 plaques réalisées par Albert Londe en 1893, auprès du Dr Charcot.

Déployée dans le chœur de la Chapelle, la performance de Maria Stamenković Herranz transforme l’espace en un temps vécu. Intitulée In This Mortal House Building 3, elle se déploie à raison de huit heures par jour, et consiste en la construction progressive, réalisée les yeux bandés, d’une spirale à l’aide de 1440 briques crues. Sa destruction est prévue pour aujourd’hui, dernier jour de l’événement.

Ce qui impressionne, c’est la tenue intellectuelle et plastique du projet : Offscreen tient ses promesses. L’événement réussit à conjuguer rigueur conceptuelle, vision internationale et sens aigu du lieu. L’image, fixe ou en mouvement, y devient matière à penser et à ressentir. Pour partager notre enthousiasme, voici quelques images. Commentaires issus des cartels explicatifs des œuvres.

Le silence de l’installation vidéo You Shouldn’t Have to See This (7min 30s-boucle) souligne le moment d’empathie à la fois merveilleux et fragile que procure la vue d’enfants endormis. Mais cette scène provoque aussi un profond malaise. Yarema Malashchuk et Roman Khimei ont filmé des enfants ukrainiens qui avaient été déplacés de force en territoire russe puis rapatriés en Ukraine. On estime le nombre de ces enlèvements entre 20 000 à plus d’un million de cas depuis le début de la guerre russo-ukrainienne en 2014. Tout en attirant l’attention sur ce crime de guerre odieux, les artistes livrent un témoignage poignant sur l’enfance en temps de guerre.

Au début des années 1990, pendant cinq ans, l’atelier de Dorothy Cross était installé dans une centrale électrique désaffectée de la baie de Dublin. Cet espace fantomatique, rempli de panneaux de contrôle, de casiers, de casques de chantier, de lunettes de protection et d’outils, est devenu une source inépuisable d’images et de matière pour l’artiste à cette période charnière de sa carrière. Still Room est un autoportrait réalisé dans cet environnement. Entourée des débris de l’industrie, Cross se tient nue dans une pose de défi: semblant repousser les limites de son existence, son corps est un symbole de vie dans cet espace mécanique codifié par les hommes mais abandonné. Imprimée sur verre laminé en deux exemplaires, la deuxième édition de cette œuvre fait partie de la collection permanente du Musée irlandais d’art moderne.

Les autoportraits de Quentin Lefranc se questionnent sur l’enfermement, le retrait et l’impossibilité de l’image. Son visage est barré, écrasé après une tentative vaine de représentation totale, ou bien transformé en volume qui s’inscrit dans l’espace. Avec la sculpture en verre, Quentin Lefranc enferme son portrait grandeur nature, reproduisant le système de mesure du Modulor de Le Corbusier. Dans ces œuvres, il explore des aspects essentiels de sa pratique, tels que la question du vide et de l’effacement. Ces éléments nous permettent de porter un regard critique sur les différents médias utilisés par l’artiste et de réfléchir à l’emprise de notre propre corps sur l’espace.

Saline Notations (10 min, video) s’appuie sur un annuaire datant de l’époque coloniale britannique, The Daily Gazette (1962), qui recensait les résidents hindous de Karachi, très probablement partis du Sindh lors de la Partition de l’Inde. L’œuvre revient sur les migrations massives qui s’ensuivirent et sur les crises d’identité et d’appartenance engendrées par cette rupture historique. Reena Saini Kallat utilise le sel, à la fois comme matériau et comme métaphore, pour inscrire les professions et adresses de ces migrants hindous – évoquant discrètement leurs anciens rôles d’avocats, de propriétaires ou de commerçants – tout en effaçant volontairement leurs noms. Dans le cadre adjacent, leurs noms réapparaissent mais les détails professionnels et résidentiels sont effacés, invitant à une réflexion plus profonde sur l’effacement de l’identité qui accompagne les migrations de masse et sur la nécessité de reconstruire une vie ailleurs. Élément récurrent dans le travail de Kallat, le sel porte en lui les résonances de la subsistance et de la fragilité : il se dissout et retourne à la mer, soulignant la précarité de la vie humaine et le caractère mouvant de nos mémoires, individuelles comme collectives.

Zaktad (2023) est une boîte à souvenirs à taille réelle : la reconstitution d’un salon de coiffure dans le sous-sol squatté d’un immeuble de Cracovie, créé par la sœur de l’artiste après l’effondrement de la République populaire de Pologne. Marcin Dudek a démantelé l’espace et l’a reconstruit avec ses éléments et surfaces d’origine, en incorporant dans sa structure des cheveux humains collectés au fil des années. A l’aide de matériaux recyclés et de collages obsessionnels, il transforme ses archives personnelles en un environnement immersif qui interroge, le pouvoir, les rituels et la dynamique de groupe. Lieu de travail informel, d’échange et de survie, l’œuvre met en avant la résilience du travail et des soins des femmes dans les économies précaires. Des images d’archives fixes et en mouvement, éléments récurrents dans la pratique de Dudek, sont intégrées à l’installation, l’ancrant à la fois dans la mémoire personnelle et dans l’histoire sociale post-communiste.

Towards Another World réinvente les formes obélisques de deux monuments commémorant un même conflit, la guerre des Boers (1899-1902) : le mémorial de la guerre anglo-boer à Plymouth, en Angleterre, et le Monument aux femmes de Bloemfontein, en Afrique du Sud, qui rend hommage aux milliers de femmes et d’enfants morts dans les camps de concentration britanniques. Ces deux monuments révèlent les deux faces d’un même conflit à l’orée du XXe siècle. Dans l’œuvre de Sue Williamson, l’obélisque devient un monument en mutation: suspendu dans l’espace, drapé de tissus délicats, surmonté de branches calcinées, évoquant la politique britannique de la «terre brûlée». Des boîtes de chocolat moulées en résine, rappelant les cadeaux envoyés par la reine Victoria à ses soldats en 1900, y apparaissent comme des braises : éléments qui remettent en cause les récits établis et soulignent la persistance des héritages coloniaux.

Annegret Soltau est une pionnière de l’avant-garde féministe allemande dont l’œuvre, développée sur plus de cinquante ans, s’appuie sur des médiums variés. Partie de premiers dessins et eaux-fortes, sa pratique s’est rapidement élargie à la photographie expérimentale, à la vidéo performative et à l’installation. Au cœur de son travail se trouvent des thèmes récurrents : le féminisme, la politique du corps et la déstabilisation de l’identité féminine. Elle a inventé des techniques telles que la « couture photographique », le « photo-restitching » ou la photo-gravure, qui repoussent les limites de la photographie traditionnelle par des interventions à la main. Ses autoportraits déconstruisent les représentations féminines conventionnelles : elle fragmente et recompose l’image du corps à l’aide de fils et d’aiguilles pour rendre visibles la complexité émotionnelle, les conflits intérieurs et les contraintes sociales.

Les installations photographiques Bloodline de Carrie Schneider s’inscrivent dans une série en cours dans laquelle l’artiste utilise une immense chambre photographique à l’échelle d’une pièce entière, pour créer de grands tirages continus, ensuite disposés en plis souples et ondulants. De longs rouleaux de papier photosensible deviennent la surface où se rejouent des relations entre les figures féminines inlassablement répétées dans les images. Les sujets sont des personnalités bien connues de la culture populaire, dont beaucoup portent un nom proche de celui de l’artiste.

In the Fall, in the Rise est un ensemble de photogrammes-des images créées par l’exposition directe à la lumière d’objeis disposés sur du papier photosensible, qui révèle les empreintes de feuilles d’hévéa (l’arbre à caoutchouc). Avec cette œuvre, Thu-Van Tran confronte l’un des grands liens économiques entre la France et le Vietnam au XXe siècle: la culture intensive de l’hévéa, introduit depuis l’Amazonie par un marin français. Dans Echange de présents, l’artiste s’empare à la fois de la matière et du symbolisme du caoutchouc, pour souligner l’ironie amère de la notion coloniale d’« échange bienveillant ». Le titre, qui signifie « échange de cadeaux», critique la façon dont les récits coloniaux furent écrits depuis le point de vue des puissances occupantes.

Le Labyrinthe est une installation immersive construite autour d’une photographie en noir et blanc de Jérusalem datant de 1920. Ce panorama historique de la ville montre une diversité architecturale: les architectures arabe et ottomane se côtoient. Les dômes des mosquées, les synagogues et les clochers des églises bordent les ruelles étroites situées devant une vallée paisible et verdoyante. La scuipture en forme de labyrinthe, placée devant l’image, empêche toute vue directe, obligeant le spectateur à se déplacer, à changer de position et à accepter l’impossibilité d’avoir une perspective unique sur la ville. Conscient que son pays d’origine ne pourra jamais être simplement une « terre », Hazem Harb déploie un répertoire évolutif de techniques artistiques pour naviguer dans un espace qui a été morcelé et redessiné à bien des égards.

Le Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents présente How do you feel? (4 min 28s, monocanal) par Joel Quayson. Dans cette œuvre, l’artiste se place face à la caméra, en plan fixe, pour confronter deux facettes de son identité. D’un côté, une liberté flamboyante, parée de bijoux, de maquillage et d’une expressivite queer assumée ; de l’autre, l’image contenue du « jeune homme bien sous tout rapport », incarnée par la chemise blanche du gendre idéal. Cet équilibre précaire, à la fois troublant et vulnérable, révèle un moi pris entre des attentes contradictoires, renforcé par une voix off récurrente qui ne cesse de poser la question: How do you feel?
Pour en découvrir plus, il faut y aller !
Infos pratiques> Offscreen Paris, du 21 au 26 octobre 2025, La Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, 47, boulevard de la l’Hôpital 75013 Paris.
Image d’ouverture> ©Photo MLD

