Mystères et vibrations
à Chaumont-sur-Loire

S’il est un rendez-vous à ne pas manquer, c’est bien celui auquel nous invite le Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire, qui rouvre ses portes aujourd’hui. Cette année encore, l’exigeante programmation saura faire l’unanimité dans les rangs du public. Ainsi, il découvrira l’intérêt de Giuseppe Penone pour les arbres, la méditation de Joël Andrianomearisoa autour du jour et de la nuit, les forêts vibrantes de Philippe Cognée, les livres cristallisés de Pascal Convert. Et aussi les herbiers fantastiques de Marinette Cueco, la bibliothèque végétale de Makoto Azuma, le faisceau de plumes d’Isa Barbier ou les époustouflants cristaux de Léa Barbazanges. Les œuvres de Sophie Lavaux, Bob Verschueren, Marc Nucera, Vincent Barré, Wang Keping et un hommage à Axel Cassel, disparu en 2015, complètent ce paysage 2020 de l’art contemporain ayant partie liée avec la nature. Enthousiasmant !

Chantal Colleu-Dumond, directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Il est l’heure de se mettre en route, de retrouver la quiétude heureuse et luxuriante du domaine de Chaumont-sur-Loire, qui rouvre ses portes au public aujourd’hui. Jusqu’au 1er novembre, la saison d’art propose aux visiteurs un regard unique sur la création contemporaine attentive à la nature. Dans ce lieu patrimonial, où l’histoire se raconte en continu, où le jardin est considéré comme une discipline des Beaux-Arts, une quinzaine de créateurs sont invités chaque année. Respectant le concept de la « juste place », leurs œuvres viennent s’insérer tant dans le château et ses dépendances que dans le parc historique et autres espaces extérieurs. Peintures, sculptures et installations émettent entre elles des résonances de formes, de couleurs ou d’esprit. Eveiller le regard, attiser la curiosité, permettre la contemplation, sont autant de défis que Chantal Colleu-Dumond, directrice de l’institution et commissaire de l’événement, se lance avec ardeur depuis la création du Centre d’arts et de nature en 2008. Avant de présider à la destinée du Domaine, elle a été en poste dans bien des endroits du monde, voyagé dans bien des pays. De ces expériences plurielles, son regard s’est enrichi et transformé à jamais. La diversité des arts et des cultures, mais aussi des paysages, des matières et des lumières, a enrichi son œil et rendu encore plus nécessaire la transmission de la beauté. Focus sur la programmation 2020.

ArtsHebdoMédias. – D’abord réputé pour son patrimoine et ses jardins, le Domaine de Chaumont-sur-Loire propose une programmation d’art contemporain depuis douze ans maintenant. Comment réussissez-vous l’osmose des publics ?

Chantal Colleu-Dumond. – Le Domaine de Chaumont-sur-Loire est un lieu de rencontre, voire de réconciliation, des publics. Se croisent ici des artistes, des collectionneurs, des professionnels du monde de l’art, et des personnes qui habituellement n’osent pas entrer dans une galerie ou un musée. Trouver un équilibre pour permettre à chacun de se sentir accueilli et lui donner envie de revenir est un défi qui a été relevé par les équipes du Domaine et qui aujourd’hui en fait sa spécificité. Notre objectif est que chaque visiteur puisse profiter de l’ensemble de nos propositions sans se sentir exclu par méconnaissance des codes ou des savoirs spécifiques liés tant au patrimoine, qu’au jardin ou à l’art contemporain. Ainsi, nous avons accueilli plus de 500 000 visiteurs en 2019, dont plus de 20 000 enfants. 50 % étaient issus du territoire régional et 30 % venaient d’au-delà des frontières nationales. Créer une programmation qui sache réunir tous ces publics est une mission essentielle pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire. Véritable aspiration à partager une utopie artistique et verte !

Chaque programmation d’art contemporain est le fruit d’un savant arbitrage. Quelle est la qualité obligatoire que doivent posséder les œuvres choisies ?

Elles doivent être en résonnance parfaite avec l’esprit du lieu. Esprit du lieu sur lequel je travaille beaucoup et qui fait que les visiteurs ressentent de manière consciente ou inconsciente une harmonie. Chaque œuvre doit se soumettre au concept de la juste place, c’est-à-dire trouver l’endroit où elle viendra s’inscrire naturellement dans le paysage ou dans l’architecture. Maintenir l’équilibre, respecter les lignes de force, cela favorise une meilleure réception des œuvres.

Chemin de vie, Bob Verschueren.

Comme toujours, les artistes invités sont d’horizons divers et de notoriétés différentes.

Effectivement, sont à l’affiche des artistes, femmes et hommes, de plusieurs nationalités, générations et disciplines. Ils sont éminents ou émergents, leur réputation est installée ou à consolider. Vous observerez que certains artistes sont présents pour la deuxième ou troisième fois. En effet, ce n’est pas rare que certains entretiennent un lien privilégié avec le lieu et souhaitent revenir. Accompagner la relation que ces artistes ont avec la nature est de notre responsabilité. Ils ont souvent besoin de ce suivi, de cette mise en lumière de leur travail, qu’ils n’ont pas forcément ailleurs. Chaque programmation est d’ailleurs l’occasion d’exposer des œuvres qui se déploient un peu en dehors des radars. Trop d’artistes remarquables n’ont pas la reconnaissance qu’ils méritent.

Commençons par l’une des têtes d’affiche de votre programmation, Giuseppe Penone.

La présence renouvelée de Giuseppe Penone est une évidence, tant son œuvre est un chant d’amour à la beauté de la nature et notamment des arbres. Nous allons exposer 30 dessins inédits ainsi que des gravures. Travail intitulé, Transcription musicale de la structure des arbres, que les visiteurs pourront retrouver dans un ouvrage signé Henry-Claude Cousseau. En plus de ces dessins à la profonde poésie, l’artiste présente deux grandes sculptures : Tra, un extraordinaire arbre ouvert installé dans la Cour de la ferme, et Respirare l’ombra – Respirer l’ombre – non loin du château. Les poumons de feuilles de laurier en bronze de cette œuvre résonnent incroyablement dans le contexte de la pandémie qui nous frappe, comme une surréaliste et douloureuse prémonition. De manière générale, beaucoup d’œuvres présentées, cette année, ont en commun cette capacité à décoder les messages secrets de la nature, à restituer les vibrations qui émanent d’elle.

Toile de Philippe Cognée, dans les galeries hautes du château.

L’invité des Galeries hautes du château est plutôt inattendu…

Il est vrai que Philippe Cognée est très connu pour ses paysages urbains et ses foules. Je suis son travail depuis toujours et ces thèmes de prédilection n’étaient pas propices à une invitation, mais les forêts découvertes à la galerie suisse d’Alice Pauli, à Art Basel, ont rebattu les cartes. Réalisées à la cire chauffée, puis écrasée, produisant sur la surface un effet flou, les toiles possèdent un fascinant caractère vibratoire. Influencé par la nature depuis son enfance en Afrique, Philippe Cognée a toujours cultivé une dimension naturelle et paysagère. Citons notamment les paysages vus à travers la vitre embuée d’une voiture, d’un train ou d’un autobus. Pour notre part, nous allons présenter une trentaine de toiles, dont des champs de colza qui évoquent un réel appréhendé comme à travers des larmes ou de la buée. J’aime la perception particulière de ces étendues colorées sous des ciels gris de plomb. Il y a également des broussailles denses et magnifiques. Certaines œuvres ont été réalisées tout spécialement pour l’occasion. Ce sont de grands tableaux de neige en noir et blanc. Le regard de Philippe Cognée sur la nature est troublant. Ses paysages au bord de la disparition sont sublimes.

Autre invitation surprise, Joël Andrianomearisoa, qui représentait Madagascar lors de l’édition 2019 de la Biennale de Venise.

Faire jaillir l’émotion est la préoccupation essentielle du travail de Joël Andrianomearisoa. Une recherche qu’il a développée au fil des années à travers différents mediums et matières. Ses œuvres les plus récentes font souvent appel au papier, au tissu et à lumière. Pour Chaumont-sur-Loire, il a investi 5 lieux mitoyens que nous appelons désormais les Espaces Agnès Varda, en hommage à l’artiste disparue l’an dernier, alors qu’elle y exposait. Andrianomearisoa y propose une réflexion sur la nuit et le jour. Le noir de l’installation exposée à la Biennale de Venise dialogue avec la blanche transparence de celle réalisée tout spécialement pour nous. La proposition est une véritable méditation poétique aux accents mystérieux.

Livres de Pascal Convert dans la bibliothèque du château.

Plusieurs artistes abordent par des versants différents le thème de la collection. Peut-être pourriez-vous commencer par Pascal Convert ?

Avec plaisir. Pascal Convert est un artiste de la mémoire. Plasticien, écrivain, réalisateur, il s’est penché notamment sur les lieux de souffrance. Souvenons-nous de son exceptionnel travail sur les bouddhas détruits de Bâmiyân, en Afghanistan. Toujours en recherche d’œuvres liées à la disparition, il utilise souvent la cristallisation, procédé qui consiste à verser du verre en fusion sur des objets. Peu à peu, la matière se transforme et se fige comme si elle retenait une âme. Pour Chaumont-sur-Loire, Pascal Convert a travaillé à partir de livres anciens. Ainsi cristallisés, les ouvrages semblent porteurs d’une mémoire vitrifiée, de pensées fantomatiques. Ils viennent prendre place dans le château, là où auparavant, se dressait la bibliothèque de la princesse de Broglie victime d’un incendie en 1957. Vrai hommage aux livres disparus. Cette préoccupation constante de la mémoire a poussé l’artiste à nous proposer une autre série de pièces cristallisées : des souches d’arbres abattus pendant la Première Guerre mondiale, dans la forêt de Montgé notamment. Certaines n’ont pas été recouvertes de verre, mais d’encre de Chine. Il a fallu mener un travail d’enquête approfondi et obtenir des autorisations pour « sanctuariser » ainsi ces souches protégées. Elles sont extrêmement belles. Il s’agit pour Pascal Convert de célébrer la mémoire de ceux qui ont souffert dans les tranchées de 14-18.

L’esprit de collection souffle aussi sur les œuvres de Makoto Azuma et de Marinette Cueco…

En effet. Connu pour ses incroyables installations florales, Makoto Azuma a conçu pour nous une collection de fleurs. Habituellement présentées dans de la glace, elles sont pour l’occasion conservées dans de la résine – l’exposition dure 6 mois. Leur incroyable apparence de fraîcheur est saisissante. Installées elles aussi dans une bibliothèque, elles se présentent comme les élégantes locataires d’un cabinet de curiosités botaniques. Pour sa part, Marinette Cueco collecte depuis toujours toutes sortes de végétaux rares et familiers. Feuilles, pétales comme pistils sont ramassés, sculptés, tressés, collés, tissés… A Chaumont-sur-Loire, l’artiste présente de fantastiques herbiers, tableaux naturels d’une indicible beauté. Par les vertus de l’accumulation, du réordonnancement formel et chromatique, elle nous entraîne dans un univers fascinant où les nervures des limbes ressemblent à des veines, les feuilles rappellent des empreintes de doigt, le dessin des algues suggère des deltas, les pétales évoquent des blessures… Cette œuvre laisse émerger l’universalité des formes. Marinette Cueco est un trésor vivant.

Installation de Sophie Lavaux dans le château.

Parlons maintenant de deux artistes qui travaillent à l’accumulation de formes légères et délicates : Isa Barbier avec ses œuvres de plumes et Sophie Lavaux avec ses installations de terre cuite.

Travaillant la plupart du temps in situ, Isa Barbier déploie dans l’espace des installations aux matériaux légers organisés en formes géométriques, architecturales ou dynamiques. Pour le château, sous le pont-levis, elle a choisi de réaliser un bélier de lumière composé de plusieurs milliers de plumes blanches d’oies et de goélands. Des plumes qu’elle considère comme des atomes en mouvement permanent. L’œuvre d’une insaisissable légèreté vient en contre-point des imposantes poutres de Kounellis. Magique ! Si le travail de Sophie Lavaux est bien différent, il partage une même délicatesse. L’artiste réalise des sculptures de terre cuite, fragiles et dures à la fois. Posées sur des miroirs, elles composent avec leur environnement un subtil jeu de reflets.

Il y a aussi Cristaux. Flirtant avec la science, la proposition de Léa Barbazanges compte parmi les plus étonnantes.

Cette installation convoque le fragile, le délicat de la nature. J’ai découvert le travail de Léa Barbazanges à la Fondation Fernet-Branca, il y a deux ans. Il s’intéresse aux différents états de l’eau : solide, liquide et gazeux, mais l’artiste préfère conserver le mystère sur les métamorphoses qui s’opèrent et les tableaux qu’elles engendrent. L’éclat des minéraux y dessine des scènes semblables à celles provoquées parfois par le givre sur les vitres des fenêtres. A la fois géométriques et organiques, les décors s’épanouissent en des arborescences, des fractales inouïes. Le résultat est sidérant de beauté.

Faisceau d’Isa Barbier dans l’Office du château.

Passons maintenant, aux sculpteurs dont les œuvres sont visibles en extérieur.

Il y a d’abord Bob Verschueren. L’artiste revient avec une œuvre de 25 m de long, installée dans une clairière à proximité du cimetière des chiens. Comme à son habitude, il s’intéresse à l’éphémère du végétal. Ses sculptures ne sont pas faites pour durer. Elles nous interpellent et distillent une certaine philosophie de la vie. L’installation réalisée pour Chaumont-sur-Loire utilise des arbres du Domaine qui ont rendu l’âme, accomplissant pour eux une ultime métamorphose. Vincent Barré, quant à lui, revient avec trois couronnes tressées qui enserrent trois arbres, attributs de bronze honorant la nature. De son côté, Marc Nucera utilise avec virtuosité la tronçonneuse pour créer des formes absolument admirables. Plissés et torsions se jouent de l’ombre et de la lumière. Alors la matière dure des cyprès, cèdres ou platanes se pare de fluidité. Ses sculptures sont visibles dans trois lieux différents : les écuries, les Prés du Goualoup et le parc historique. Il faut maintenant souligner la présence renouvelée de Wang Keping. Pour cette nouvelle apparition, il a créé in situ plusieurs sculptures, complétant l’extraordinaire collection d’oiseaux de bois sombre installée dans l’Asinerie. A l’étage du même bâtiment, les visiteurs peuvent admirer des œuvres d’un artiste que je souhaitais inviter depuis longtemps : Axel Cassel. Disparu prématurément, ce sculpteur très inspiré par le mouvement de l’eau et des nuages travaillait tant le bois, que le bronze ou la céramique, comme on peut également le voir dans les Ecuries.

Ce tour d’horizon montre des échos, des résonances. Les œuvres ne forment plus des entités singulières, mais un ensemble solidaire du lieu. Que cherchez-vous en priorité ?

Je cherche à transmettre au mieux leur densité poétique, à favoriser leur pouvoir de suggestion. Ensuite, il ne m’appartient pas de penser ou de ressentir pour le public. Il y a une citation de Mallarmé que j’aime beaucoup : « Tout poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef ». Il me semble qu’il en va de même pour les œuvres d’art. Chacune d’elle est un mystère, dont le visiteur est libre de chercher ou non la clef, mais je suis sûre que son pouvoir d’évocation reste longtemps dans les imaginaires, même après la visite.

Les oiseaux de Wang Keping, dans l’asinerie.
Contact

Saison d’art 2020, du 16 mai au 1er novembre au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire.

Crédits photos

Image d’ouverture : Arbres de Giuseppe Penone, dans la Cour de la ferme. ©Giuseppe Penone, photo Eric Sander, photos de la toile de Philippe Cognée ©Philippe Cognée, portrait de Chantal Colleu-Dumond ©Eric Sander, Chemin de vie de Bob Verschueren © Bob Verschueren, photo Eric Sander, Livres de Pascal Convert ©Pascal Convert, photo Eric Sander, installation de Sophie Lavaux ©Sophie Lavaux, photo Eric Sander, Faisceau d’Isa Barbier ©Isa Barbier, photo Eric Sander, Les oiseaux de Wang Keping ©Wang Keping, photo Eric Sander