Mises en tension photographiques

Jusqu’au 22 mars, TK-21 La Revue présente à la galerie Immix, à Paris, une exposition photographique. Emmenés par Martial Verdier, directeur de la rédaction et commissaire de l’événement, Céline Bonnarde, Guillaume Dimanche, Bernard Gast, José Man Lius et Yannick Vigouroux présentent des œuvres en tension, entre image documentaire et création plastique. Une rencontre avec les artistes est prévue le jeudi 6 mars de 18 h 30 à 21 h 30. ArtsHebdoMédias vous la recommande !

Dans Philosophie de la photographie Vilém Flusser développe la notion d’appareil comme un dispositif autonome qui décide seul de la forme de l’image et contraint le photographe. Le plasticien-artiste est celui qui s’exonère du « programme » pour transformer l’appareil en outil qu’il contraint à sa création. Quand la tension s’accumule, l’énergie finit par se libérer et de là naît la création. Accumulation, chemins et barrières…
Entraîné par ces forces d’opposition les cinq artistes cheminent dans l’imagination et l’espace, franchissent les barrières tant physiques que psychologiques et accumulent images, sensations, couleurs, ombres, souffles et inspirations. Partir de la notion de série photographique pour aller jusqu’à la suspension, la juxtaposition et la superposition. Ils construisent des histoires et nous accueillent dans leurs univers en rompant les barrières. La liberté est toujours pertinente.
Un cheminement de la photographie « référentielle » jusqu’à des constructions numériques et « virtuelles », en passant par le morcellement, la fragmentation, la reconstruction…

Cécile Bonnarde met en tension son histoire familiale dans ses photos à la recherche de l’intime

« Mes deux grands-parents paternels sont issus de la DDASS, abandonnés tous les deux, dès leur plus jeune âge. D’où je viens ? Cette question est, certes, banale, mais profonde. L’origine de mon nom de famille est celui d’une femme, celui de mon arrière-grand-mère paternelle, transmis par mon grand-père et mon père. J’ai longtemps ignoré cette histoire. Je ne conscientisais pas d’où je venais. Et puis un jour, l’envie et la curiosité m’ont poussé à faire des recherches généalogiques. J’ai ressenti le besoin de fouiller dans la mémoire familiale, mais aussi de figer photographiquement mes racines. Je voulais visualiser ma “constellation” géographique, avec moi comme point de départ, puis les lieux de naissances de mes parents et de leurs ascendants, principalement les femmes à partir de la troisième génération. Je suis allée photographier chaque lieu, que ce soit une maison, un hôpital, une ancienne clinique, des ruines ou un lieu-dit. J’ai parcouru des routes, découvert des paysages, que je ne connaissais pas. J’ai cartographié, pour ne pas oublier. Pour garder en mémoire les paysages que j’ai traversés ; les partager et les donner à tout un chacun, afin qu’ils deviennent une mémoire collective. C’est un travail au long cours, qui ne fait que débuter. Cette œuvre est un tout, mais chaque élément de ce tout est unique et existe par lui-même. »

Paysage Lurcy. ©Céline Bonnarde

Guillaume Dimanche est dans la tension du mouvement et de l’accident photographique et cycliste

« À moins que l’âme aille à la rencontre de ce que nous voyons, nous ne le voyons pas ; nous ne voyons rien, ni un scarabée, ni un brin d’herbe. » William H. Hudson

Photographe, artiste plasticien, vidéaste, designer graphique, Guillaume Dimanche est né en 1970 à Blois aux abords d’une grande forêt. Son travail en photomontage numérique, initié au début des années 1990, dès les prémisses de l’art digital, s’est transformé en une écriture esthétique particulière. Chaque objet, sujet ou personnage devient tableau, comme sacré. Il ne s’agit pas seulement de fixer un fragment ou un instant, mais une variété de moments, de durées et de détails. Il construit son image, couche par couche, pour montrer la complexité de la vie, des sentiments, comme des perceptions. Les machines digitales l’aident à faire résonner l’âme des objets, naturels ou créés. Son esthétique et ses œuvres questionnant le sens poétique du monde. Guillaume Dimanche livre une vision forte de la nature humaine, l’interroge précisément sur son implacable désir de surpasser la Nature.

Foëcy, 2024. ©Guillaume Dimanche

Bernard Gast : sans la tension des multiples personnalités et de la déconstruction du cinéma par le film qui (re)devient photographique

« Après des études de droit, d’histoire de l’art, d’arts plastiques et de philosophie (études psychanalytiques & esthétique), je deviens philosophe, psychanalyste, poète et plasticien. Ma création prend trois formes : l’installation-films (que je nomme Chambre Sensible) ; le dessin (sous pseudonyme Peter KOLèOM) et Peindre avec le Cinéma, ma démarche principale. Au cours des années 1980, je réalise peintures, installations interactives et performances à vivre. Depuis les années 1990, je crée des “peintures” avec les films du Cinéma. Ce retour à la Peinture par le Cinéma fait dire au conservateur Olivier Michelon que mon “œuvre est bien plus picturale qu’une Peinture” (1). Pour nommer cette nouvelle création consistant à dévoiler l’Esprit de la Peinture inscrit dans le médium Photo-Cinéma-Poésie, j’élabore alors plusieurs concepts esthétiques dont celui de Peinture avec le Cinéma (2). La critique américaine Ann Michalson écrit : “L’œuvre de Bernard Gast est entièrement issue de films et réalisée avec des pellicules 35 mm du Cinéma. Et même si sa création s’apparente à la Photographie, cet artiste inaugure une nouvelle manière de penser la Peinture à la lumière du Cinéma. Un nouveau concept esthétique est né : Peindre avec le Cinéma ! » (3)

(1) Olivier Michelon, Conservateur en chef de la fondation Vuitton
(2) Bernard Gast, Tout ça, c’est du Cinéma (2002), Edition GI
(3) Ann Michalson, Painting with Cinema by Bernard Gast, 2021.

Que vous dire encore ?, 2019. ©Bernard Gast

José Man Lius met en tension son histoire familiale et le rapport réalité/virtualité

« Projet immersif AKX V2 explore des fragments d’images, des portraits de personnes anonymes marginalisées, des récits historiques occultés, ainsi que les paradoxes mémoriels. À travers des glitchs numériques, des images générées par intelligence artificielle et des archives photographiques couvrant la période de 1890 à aujourd’hui, cette œuvre questionne la construction de notre mémoire collective dans un monde marqué par la globalisation, la décolonisation et la redéfinition des identités.
Questions centrales :
– Comment l’histoire est-elle façonnée par des prismes idéologiques ?
– Quelles perspectives les récits alternatifs offrent-ils pour réécrire le passé ?
– Comment les technologies contemporaines (IA, réalité augmentée) peuvent-elles enrichir la transmission de la mémoire ?
“… et si nous étions les figurants d’une Histoire qui nous dépasse ?”
En explorant les archives familiales placées en arrière-plan de l’œuvre, j’ai découvert des photographies qui transcendent les récits post-coloniaux pour révéler des trajectoires invisibles, oubliées ou éclipsées. L’œuvre réinterprète ces fragments d’images, oscillant entre mémoire et oubli, afin de repenser la transmission historique à l’ère du numérique et des récits manipulés. »

2024-12-23 à 18.05.17. ©José Man Lius

Yannick Vigouroux joue des tensions dans la photographie par une remise en cause des dogmes de l’image parfaite

« J’aimais me promener à la fin des années 1990 et dans les années 2000 au bord de la mer avec ma box 6 x 9 cm, cet appareil si léger, inoffensif (j’aime beaucoup l’idée que ce ne soit pas du matériel professionnel, sérieux), ne possédant pas de cellule pour mesurer la lumière, pas de diaphragme non plus… Je ne pouvais déclencher qu’au 1/50 s ou sur pause B. Plus de contrôle possible ou presque, je devais me soumettre à la lumière existante, me contenter de cadrer très approximativement dans le minuscule dépoli. Je faisais des photographies quand cela était possible ; j’avais le sentiment que, désormais, c’était en réalité le monde que je laissais entrer dans la boîte qui prenait lui-même l’image.
De ce parti pris de lâcher prise, résultent des vues intemporelles et immatérielles. Je ne crois pas à la vérité du document. Selon moi, le document ment toujours, l’imaginaire jamais. Je poursuis depuis 2010 ces littoralités à l’aide du film à développement instantané japonais Fuji Instax Wide dont le format rectangulaire convient bien au littoral. A l’ère de la multiplication des supports dématérialisés et des applications copiant les effets du Polaroid, ce dernier connaît depuis quelques années un fort regain d’intérêt qui fait plus que jamais écho à cette phrase de Jean Baudrillard : “Telle est aussi l’extase du Polaroïd : tenir presque simultanément l’objet et son image […] La photo Polaroïd est comme une pellicule extatique tombée de l’objet réel.” (Amérique, 1986)
Le procédé Polaroid accompagne ma pratique photographique depuis mes débuts, d’abord comme une pratique “parallèle”. L’idée était au début de “doubler” systématiquement mes prises de vue de manière plus onirique. J’éprouvais très fortement ce besoin. Le Polaroid était un peu le petit frère intimiste, témoin secret et mystérieux de mes essais artistiques : une sauvegarde en terrain familier et subjectif. Puis ce procédé est devenu au milieu des années 1990 une fin en soi. Aujourd’hui, le Polaroid est toujours, et plus que jamais pour moi, une fin en soi, grâce au film japonais Fuji Instax Wide qui peut au premier abord déconcerter le regard habitué aux effets “vintage” actuellement à la mode dans le film d’Impossible project, devenu ensuite Polaroid Originals (aux tons souvent sépias) et les filtres numériques proposés par exemple par Instagram : au lieu d’être floue l’image est piquée, les tons sont résolument réalistes. J’aime exposer ces miniatures – principalement des bords de mer, mon sujet privilégié – sous la forme de “constellations” fixées au mur sans cadre, variées et ondulantes, saturées de lumière. » Juillet 2023

©Yannick Vigouroux

Image d’ouverture> Vue de l’exposition, Galerie Immix, à Paris. ©Martial Verdier