Min Jung-Yeon ou la réconciliation à l’œuvre

Depuis 2015, le Musée Guimet donne régulièrement carte blanche à un artiste contemporain pour investir l’espace de la rotonde située au quatrième étage de l’institution parisienne. Dernière invitée en date, la Sud-Coréenne Min Jung-Yeon y déploie Tissage, une installation immersive et organique conçue spécifiquement pour l’occasion. Dessins grand format, appliqués aux murs ou suspendus, jeux de miroirs et effets de superposition composent une forêt à la fois étrange et harmonieuse, aux couleurs tour à tour douces et inquiétantes, aux traits minutieux et aux formes puissantes.

Maria Lund et Min Jung-Yeon.

Sous une large ombrelle tendue de miroirs, tout comme les parois circulaires du dôme du Musée Guimet, se dressent neuf immenses dessins figurant des troncs de bouleaux et laissant deviner la profondeur d’une forêt mystérieuse, habitée d’une créature dont on ne discerne qu’une partie du corps couvert de plumes. Ici et là, d’autres troncs de papier sont suspendus dans l’espace, tandis que plusieurs fins tuyaux métalliques tracent leur chemin par-dessus les lés. Si dans son travail, Min Yung-Yeon traite des questions du temps – l’artiste s’inspire notamment des recherches du physicien quantique Carlo Rovelli, pour qui le temps n’est, entre autres, pas linéaire mais relatif –, de la mémoire et de l’espace, elle s’appuie plus particulièrement sur la pensée taoïste et l’importance de la complémentarité des contraires. Le vide et le plein, l’équilibre et le chaos, l’organique et le géométrique, le noir et le blanc ou encore le terrestre et le céleste sont autant de duos qui nourrissent son œuvre, s’y entrelacent pour générer une nouvelle forme d’énergie. « Ce que vous voyez ici est la traduction artistique de quelque chose qu’elle porte en elle depuis longtemps ainsi qu’un aboutissement de recherches entreprises depuis un moment, glisse la galeriste Maria Lund, qui représente l’artiste en France. C’est un travail à la fois d’une grande minutie et puissant, où quelque chose de presque violent cohabite avec une extrême douceur. »
L’œuvre présentée est plus particulièrement née d’une réflexion autour de la notion de réconciliation. Celle de Min Yung-Yeon avec elle-même, comme celle vers laquelle semblent tendre les deux Corées. « Je suis arrivée en France en 2002, rappelle l’intéressée, et j’ai 40 ans. J’ai donc passé une moitié de ma vie en Corée et l’autre en France. Après avoir longtemps considéré que j’étais coréenne, j’ai enfin compris qu’une part de mon identité – le vécu est aussi important que la naissance – est à présent française. J’ai décidé de cesser de chercher à faire partie d’un “camp” ou d’un autre. D’où l’idée de réconciliation. Laquelle fait également écho à la situation politique entre Corée du Sud et Corée du Nord. Après 70 ans de guerre et d’opposition, il me semble qu’on est en train de bâtir la réconciliation. L’ambiance a beaucoup changé : pendant longtemps, on a espéré réunifier le pays, ce qui aurait nécessité un bouleversement idéologique d’un côté ou de l’autre, une mise à mal ou du communisme, ou de la démocratie ; maintenant, on se demande comment simplement faire la paix. Or, il faut pour cela accepter l’autre tel qu’il est, accepter la différence. C’est ce que j’ai cherché à traduire à travers mon installation. » Et ce qu’évoque également son titre, Tissage, qui implique un enchevêtrement d’éléments dont l’intégrité reste néanmoins préservée.
La présence du public fait par ailleurs partie intégrante de l’œuvre, qui évolue en fonction du déplacement de chacun et porte en elle une forte charge symbolique. Les miroirs reflètent ainsi –  « Et contiennent », souligne l’artiste – une scène multiple, en mutation, à l’image du mouvement permanent qui anime l’existence. Le motif des plumes, récurrent dans son travail, emprunte quant à lui à la mythologie chinoise, que s’est en partie appropriée le taoïsme, comme au chamanisme : il est question d’un poisson géant, se métamorphosant peu à peu en oiseau afin de gagner le ciel, mais tellement énorme qu’il lui faut attendre une tempête pour l’aider à s’envoler. « L’oiseau est ici posé quelque part dans la forêt. On ne peut en voir que le détail du plumage, car l’animal est trop grand pour être appréhendé d’un seul regard », explique Min Yung-Yeon. La plume est également liée aux rites funéraires traditionnels du sud de la Corée. « Je me souviens avoir été marquée, enfant, par un rituel conduit par un chaman. Tout au long de la cérémonie, qui avait duré une journée entière, il dansait, habillé de blanc et les bras prolongés de longues plumes faites de rubans de papier : il symbolisait l’oiseau montrant le chemin au mort vers l’au-delà. » Et si le bouleau, associé dans différentes cultures à la notion de sagesse et/ou de pureté, vient pour l’artiste figurer tout un chacun évoluant au fil de l’existence sans pouvoir se départir de traces de traumatismes anciens, la présence incongrue de tuyaux métalliques est une manière de générer une forme de perturbation, de coupure. « J’ai voulu introduire dans la nature quelque chose d’industriel, venant d’ailleurs. C’est aussi une façon d’évoquer la différence, de mélanger bon et mauvais souvenir, mais dans une volonté de créer une forme d’harmonie entre les différents éléments. » L’installation, qui révèle également un magnifique travail de dessin, est à expérimenter jusqu’en février 2020.

Contact

Carte blanche à Min Jung-Yeon, jusqu’au 17 février 2020 au Musée national des arts asiatiques – Guimet à Paris.

Crédits photos

Image d’ouverture : Détail de l’installation Tissage © Min Jung-Yeon, photo S. Deman – Toutes les photos sont créditées © Min Jung-Yeon, photo S. Deman

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