Lou Reina : performer sans scène, sculpter le soi

Lauréate du Prix du Jury Paris 1 – AMMA pour l’art contemporain 2025, Lou Reina déploie un univers singulier qui s’empare du masque comme outil de narration, d’auto-détermination et de résistance. Formée aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Tatiana Trouvé, l’artiste mêle dessin et céramique pour inventer un vocabulaire plastique inédit à partir de cet objet. Funéraire, magique, théâtral, médical… le masque traverse les siècles et se transforme sans pour autant quitter l’imaginaire collectif. Avec Lou Reina, il perd de sa fonction de dissimulation pour être un puissant moteur de création. HyperFard est présentée à Sorbonne ArtGallery. L’exposition est en accès libre mais il faut s’inscrire. Idem pour le vernissage, qui aura lieu le mardi 3 juin à partir de 18 h 30. Venez nombreux !

Naissance d’une série et d’un personnage

HyperFard est le fruit d’un travail de longue haleine, amorcé lors d’un échange universitaire à Venise il y a près de deux ans. C’est dans cette ville au patrimoine théâtral unique, imprégnée du folklore carnavalesque et des masques de la Commedia dell’arte, que Lou Reina a conçu le cœur de son projet : une série de masques incarnant les multiples facettes d’un personnage polymorphe, alter ego éclaté en de multiples visages et identités.
Modelé en céramique, chaque masque porte en lui une émotion, une histoire, une voix. Il n’est pas pensé comme un simple objet décoratif, mais comme une entité latente, suspendue dans une vitrine qui devient scène miniature. Flottant entre immobilité et présence, il instaure une tension entre la sculpture et la performance, comme en attente d’une activation, d’un rôle à jouer.
Cette mise en scène brouille les frontières : entre décor et œuvre, corps absent et présence symbolique. Chaque vitrine devient une scénographie en soi, où le masque, figé mais expressif, évoque un monde à la fois fantasmé et référencé. On y reconnaît des influences mêlées : la culture burlesque, la tradition drag, les archétypes théâtraux. Le tout compose un langage visuel singulier, situé à la croisée des temporalités, genres et cultures.
Le titre HyperFard résume l’essence même de cette proposition. Le « fard » – maquillage, camouflage, artifice – devient ici une surcharge expressive, une excroissance volontaire, un geste plastique et politique. Le préfixe « hyper » accentue cette idée d’intensité : une identité surjouée, une fiction plus vraie que nature. Pour Lou Reina, ce fard est tout sauf anodin : il s’inscrit dans une démarche d’affirmation de soi, héritée notamment de la culture drag, qu’elle cite comme une de ses principales sources d’inspiration.

Portrait de Lou Reina par Emma Voulfow.

Une culture drag assumée

L’artiste la revendique comme une influence directe dans sa pratique, tant sur le plan esthétique que politique. Le drag, par son exagération volontaire, détourne les codes de genre, déconstruit les normes sociales, et pousse à leur point de rupture les archétypes dominants. Lou Reina cite ainsi la figure emblématique de Divine, personnage culte du cinéma de John Waters, incarnation d’une féminité débridée et irrévérencieuse.
Elle évoque également la présence forte et complexe de Dalida, ou encore les héroïnes flamboyantes des films d’Almodóvar. Toutes ont en partage certains traits de caractère : des femmes qui parlent fort, dansent, brillent, ne s’excusent jamais. Cette énergie méditerranéenne traverse le travail de Lou Reina, en écho à ses propres racines franco-espagnoles.
Mais l’artiste ne se limite pas à des figures du passé : elle insiste sur la richesse de la scène drag contemporaine, notamment dans ses formes les plus minoritaires et radicales. Elle cite le cabaret Vénus Noire, espace de création où des artistes afro-descendantes s’approprient les codes du drag pour les détourner, les transformer en outils de lutte et de visibilité.

Fixité sculpturale et potentiel performatif

Si le masque est central dans cette exposition, c’est autant en tant qu’objet qu’en tant que symbole. Chez Lou Reina, il ne cache pas : il révèle. Il ne fige pas mais ouvre des possibles. Interrogée sur son potentiel performatif, l’artiste souligne que les pièces ne sont pas conçues pour être portées – trop lourdes, trop éloignées de la morphologie d’un visage humain. Elles sont pensées comme des présences, des sculptures habitées.
Cependant, Lou Reina confie être tentée d’« activer » un jour ces figures. Créer ces masques est déjà, pour elle, une manière de se raconter sans se montrer, d’inventer un espace d’auto-performance différée. Elle aspire à ce que ses personnages finissent peut-être par l’incarner, à leur tour.

HyperFard, Lou Reina. ©Photo lx Dartayre

La narration entre spontanéité et introspection

Lou Reina ne conçoit pas ses masques comme des objets figés ou conceptuels. Sa démarche est avant tout intuitive, enracinée dans l’expérience sensible. Elle puise dans son quotidien, dans ses émotions, dans des fragments de vie qu’elle transforme en motifs, en textures, en ornements. Chaque pièce est unique : certaines sont tatouées, d’autres ornées d’objets glanés, toutes racontent une part d’elle-même.
Cette dimension narrative traverse l’ensemble du projet. En sculptant ces masques, Lou Reina explore des facettes d’elle-même qu’elle ne souhaite pas ou ne peut pas toujours incarner dans son propre corps. Elle déploie ainsi une galerie d’alter ego qui interrogent les frontières de l’identité : où commence le « moi » ? Où s’arrête le rôle ? Peut-on être plusieurs en même temps ?

Une réflexion sur l’identité, entre soi et l’autre

Au cœur de l’exposition tient donc une interrogation sur l’identité et ses représentations. Le masque, traditionnellement associé à la dissimulation, devient ici outil de révélation, de réinvention, voire d’émancipation. Il permet à Lou Reina de jouer avec les limites du soi, d’embrasser la multiplicité, d’habiter des espaces hybrides entre l’individuel et le collectif, le réel et la fiction. Cette proposition résonne fortement avec notre époque où les questions de genre, d’apparence et de visibilité occupent une place centrale. HyperFard revendique la fluidité, l’ouverture, la possibilité de se transformer sans se trahir.

HyperFard, Lou Reina. ©Photo lx Dartayre

Infos pratiques> HyperFard-Lou Reina, du 3 juin au 19 juin 2025 à Sorbonne ArtGallery, 12 place du Panthéon, 75005 Paris (Galerie Soufflot). Le vernissage aura lieu le mardi 3 juin à 18h30. L’accès à La Sorbonne est gratuit mais nécessite une inscription préalable. Pour obtenir votre entrée, cliquez !

Image d’ouverture> HyperFard, Lou Reina. ©Photo lx Dartayre