L’humeur vagabonde du Frac Picardie

Dès sa création, en 1983, le Fonds régional d’art contemporain Picardie-Hauts-de-France, a choisi de s’intéresser plus particulièrement au dessin, à la pluralité de ses formes, et possède aujourd’hui une collection forte de plus de 1 300 pièces. Jusqu’au 29 juin, l’institution amiénoise présente Le hasard et le vagabond, deuxième volet d’un cycle de trois expositions offrant, tout au long de l’année 2019, un regard rétrospectif sur plus de trente ans d’observation attentive de l’évolution d’un médium qui, du mur au papier, en passant par la photographie et la vidéo, s’est inventé une multitude de façons de représenter le monde, mais aussi de saisir l’instant et de composer l’espace. Placé sous le commissariat de Laurent Busine, ancien directeur du Musée des Arts Contemporains (Mac’s) du Grand Hornu, en Belgique, et qui fut membre du comité d’acquisition du Frac entre 1995 et 2003, l’accrochage réunit une quarantaine d’œuvres de 21 artistes* entrées dans la collection au cours des années 1990 et 2000. Il invite à une déambulation à la fois libre et résolument ancrée dans la poésie.

Une Famille II, Jean-Michel Alberola, 1996-1998.

« Le vagabond, vous l’aurez compris, c’est moi !, lâche d’emblée Laurent Busine dans un grand sourire. Le hasard, c’est celui de la rencontre. J’aime beaucoup le paradoxe que Magritte énonçait en parlant de “hasard objectif”. C’est probablement, en deux mots, la chose la plus juste qui soit : le hasard n’est observé que s’il est attendu, si l’on a le désir de le voir apparaître. Car c’est à ce moment-là que, tout d’un coup, les choses se télescopent. Sinon, je pense que l’on passe toute sa vie à côté de ce que le hasard nous présente, mais que l’on n’aperçoit pas. » C’est dans cet esprit que le commissaire a construit le parcours de son exposition – « J’ai travaillé par tâtonnements, me laissant surprendre, tout en essayant de me mettre dans la position de quelqu’un qui découvre. » –, mû également par la volonté de mettre en lumière la diversité conceptuelle et formelle du dessin, « qui ouvre, de manière passionnante, à presque toutes les formes d’art possibles ». En témoigne ce néon rose qui accueille le visiteur, dévoilant à même le mur les contours ici d’une tête, puis d’une autre, là d’un profil, à moins, chuchote l’imagination, qu’il ne s’agisse de ceux d’un territoire encore à découvrir. Une Famille II (1996-1998) est une œuvre signée Jean-Michel Alberola, chez qui le dessin occupe depuis toujours une place centrale. A l’aide d’une simple ligne fermée, l’artiste s’appuie sur les notions de vide et de plein, d’intérieur et d’extérieur, pour créer un entre-deux ou l’intime et le collectif évoluent en parfaite harmonie. « Alberola est toujours un artiste intrigant, mais ce que j’aime particulièrement dans cette œuvre-là, c’est sa manière d’utiliser un matériau qui peut être parfois tellement vulgaire dans la rue, pour en faire quelque chose d’aussi juste », souligne Laurent Busine. Dans une petite pièce attenante, est projetée A is hotter than B (A est plus chaud que B), fruit d’une des expérimentations poétiques en lien avec le temps, l’espace et la lumière dont Edith Dekyndt est coutumière. En l’occurrence, l’artiste belge filme la dilution dans l’eau d’un petit bloc d’encre de Chine gelé – dans le titre de la vidéo, A désigne l’eau et B l’encre –, qui se réchauffe lentement au bout de ses doigts. L’image étant inversée, les formes s’élèvent en de complexes volutes dessinant des paysages en perpétuelle mutation.

Engrenages, Hubert Kiecol, 1997.

Un peu plus loin, une autre œuvre vidéo nous plonge cette fois dans l’histoire de l’art par un jeu merveilleux de mise en abîme. Reprenant l’idée du nu académique, Jeune femme au miroir (2007) de l’Espagnol Angel Vergara Santiago (notre photo d’ouverture) montre une jeune fille nue, de dos, tenant dans une main un miroir et dans l’autre une petite reproduction d’Autoportrait à la palette (1879) d’Edouard Manet – la composition fait par ailleurs référence à une autre toile du maître intitulée Devant le miroir (1876). La main de l’artiste, ici aussi, tient un rôle essentiel : d’abord munie d’un crayon, elle s’introduit dans le champ de la caméra pour venir « surligner » la silhouette du modèle, puis, à l’aide d’un pinceau qu’elle « trempe » dans la palette imaginaire constituée par le tableau de Manet, elle revient, touche après touche, en colorier le corps. « Pour moi, Angel Vergara propose une certaine version du premier dessin du monde, et il y en a d’autres encore au hasard de la déambulation », confie Laurent Busine, qui a disposé juste à côté une miniature picturale d’un artiste écossais du XVIIIe siècle, issue de sa propre collection et évoquant l’histoire contée par Pline l’Ancien, celle de la fille du potier Butades suivant, à la lueur d’une lampe à huile et à l’aide d’un charbon de bois, les contours de l’ombre de son bien-aimé projetée sur le mur. Jeux de correspondances et dialogues croisés se nouent ainsi d’un bout à l’autre du parcours. A chacun d’en saisir des bribes ou de nouer ses propres liens au fil de son humeur vagabonde.

Two of a Kind, Marlene Dumas, 1994.

Aux Engrenages (1997) de l’Allemand Hubert Kiecol vient ainsi, par exemple, répondre un extrait de la série Floréal (1998) de la Suisse Silvia Bächli : dans les deux cas, les formes rondes en noir et blanc évoquent tout aussi bien des rouages que des pissenlits, des cailloux ou encore des étoiles et, plus largement, le monde qui nous entoure. « Les dessins peuvent être bavards », souligne encore le commissaire de l’exposition, qui ne cache pas sa fascination pour la richesse des métamorphoses du dessin, « toutes plus étonnantes les unes que les autres ». Et d’inviter à découvrir l’ensemble créé, à l’aide d’un ordinateur, par Vera Molnár à partir de l’écriture de sa mère et de la déformation croissante constatée avec l’âge (Lettres à ma mère, 1988). A quelques pas, N° C10 (1987), de Jean-Luc Mylayne, est une installation composée d’un diptyque photographique, mettant en scène des oiseaux, deux facsimilés d’une pierre et d’un cadre abritant un texte et un plan du lieu dans lequel l’œuvre est présentée. « Jean-Luc Mylayne travaille avec des acteurs, qui sont des oiseaux, rappelle Laurent Busine. Tout est prévu avec minutie, jusqu’à la position exacte qu’adopteront les volatiles en vue du cliché. » Chaque étape de son travail pouvant nécessiter entre deux et six mois de préparation. C’est également du vivant dont part José María Sicilia dans En Flor (Floraison, 2000) : en passant à la presse des fleurs d’hibiscus glissées entre deux larges feuilles de papier, l’artiste espagnol délègue aux plantes la charge de déterminer à la fois la forme et la couleur de l’œuvre, ce grâce au « jus » de leur propre représentation. Citons encore, pêle-mêle, le dessin fait à partir de cheveux de l’Italien Giuseppe Penone, celui réalisé avec la main et par la main du Mexicain Gabriel Orozco, les jeux de mots visuels d’Anne-Marie Schneider, les liens complices noués par l’Américaine Nancy Spero (1926-2009) avec les écrits d’Antonin Artaud ou encore l’appel à la réflexion sur l’altérité lancé sans détour par Marlène Dumas. C’est d’ailleurs par une œuvre de l’artiste sud-africaine que Laurent Busine choisit de clore l’exposition. Two of a Kind (Faire la paire, 1994) évoque deux figures féminines, l’une au visage noir, scarifié à même le papier, l’autre à l’allure plus douce, voire enfantine. Il émane des deux silhouettes autant de points communs que de dissemblances, comme si, dans les bras l’une de l’autre, elles cherchaient à ne faire qu’une. « Il y a dans ce dessin à la fois de l’amour et un côté tragique. Or, dans les circonstances actuelles, peut-être n’est-il pas mal de donner un petit objet de réflexion au visiteur sur le point de repartir. » On ne saurait qu’abonder en ce sens.

Lettres à ma mère, Vera Molnár, 1988.

* Avec Jean-Michel Alberola, Silvia Bächli, François Bouillon, Edith Dekyndt, Erik Dietman, Marlene Dumas, Hubert Kiecol, Micha Laury, Vera Molnar, Matt Mullican, Jean-Luc Mylayne, Gabriel Orozco, Giuseppe Penone, Anne-Marie Schneider, José Maria Sicilia, Nancy Spero, Elly Strik, Walter Swennen, Didier Trenet, Raoul Ubac et Angel Vergara Santiago.

La BD en fête à Amiens

L’affiche de la 24e édition des Rendez-vous de la Bande Dessinée d’Amiens est signée Enrico Marini.

Ce week-end des 1er et 2 juin se tient la 24e édition des rendez-vous de la Bande Dessinée d’Amiens. Organisé par l’association On a Marché sur la Bulle et se déployant sur les 5 000 m2 de la Halle Freyssinet, le festival offre chaque année l’occasion de croiser quelques grands noms de la discipline comme de découvrir de nouveaux talents. François Schuiten et l’équipe de Blake et Mortimer (Thomas Gunzig, Jaco Van Dormael et Laurent Durieux), Enrico Marini, Zeina Abirached, David Prudhomme, Léa Mazé, Jean-Louis Tripp et Claire Fauvel sont parmi les 90 invités de la programmation 2019. Outre les traditionnelles séances de dédicaces, plusieurs expositions, ainsi que des ateliers thématiques pour tous les âges (concerts dessinés, dessins en live, lectures pictosignées, etc.) sont proposés tout au long du week-end. Certaines expositions, présentées dans des lieux partenaires comme la Maison de la Culture, seront prolongées jusqu’au 30 juin, chaque week-end d’ici-là étant ponctué de nouveaux rendez-vous et animations. Plus d’informations sur https://rdvbdamiens.com.

Contact

Le hasard & le vagabond, jusqu’au 29 juin au Frac Picardie-Hauts-de-France.
Chaque samedi, le public est convié à différents temps de rencontre s’articulant autour de l’exposition en cours. Pour consulter le programme détaillé des rendez-vous à venir, cliquez !

Crédits photos

Image d’ouverture : Jeune femme au miroir (détail), 2007 © Angel Vergara Santiago, photo S.Deman – Une Famille II © Jean-Michel Alberola – Engrenages © Hubert Kiecol, photo S. Deman – Two of a Kind © Marlene Dumas – Lettres à ma mère © Vera Molnár, photo S. Deman