Les temps englués de Daniel Arsham

Etrange chose que de parler d’une exposition qui n’est plus visible. Qui a justement cessé d’être « exposition » pour un temps indéterminé, incertain… La situation sanitaire actuelle nous pousse sur la voie de l’expérimentation, de façon délibérée ou contrainte. Pour Moonraker, la carte blanche à Daniel Arsham au Musée national des arts asiatiques – Guimet, interrompue moins de dix jours après son ouverture par les mesures de reconfinement, ArtsHebdoMedias propose une expérience de projection mentale dans les couloirs du musée, en attendant que l’exposition ne rouvre ses portes au public.

Débutée le 21 octobre, Moonraker devait faire l’événement dans le monde de l’art contemporain qui scrute de près les actualités de l’Américain Daniel Arsham, et surtout pour le Musée national des arts asiatiques – Guimet (MNAAG) qui s’est préparé à accueillir des visiteurs d’un nouveau genre en donnant carte blanche à un artiste revendiqué de la pop culture. Au lieu de cela, l’exposition se trouve confrontée à une fermeture en raison de la deuxième vague de la pandémie dont la terrible fragrance envahissait toutes les rumeurs ces dernières semaines mais auxquelles personne ne voulait réellement croire. Mais plutôt que de tuer l’embryon dans l’œuf, il se pourrait que le contexte actuel offre à Moonraker une nouvelle dimension, étonnement visionnaire.

Vue de l’exposition Moonraker. ©Daniel Arsham, photo Manon Schaefle

Un voyage métatemporel vers l’inconnu

Artiste naviguant entre la sculpture, l’architecture et la performance et accoutumé des projets inattendus, avant-gardistes, aux allures souvent pharaoniques, Daniel Arsham a précédemment collaboré avec la marque Dior pour laquelle il a imaginé et produit la scénographie du défilé de la Fashion Week Été Homme 2020. Il a également créé Snarkitecture, une agence multidisciplinaire de design et d’art. Autant de développements qui l’ont poussé à transformer la carte blanche du MNAAG en une singulière carte de cristaux aux accents futuristes.
Pour Moonraker, Daniel Arsham présente sa nouvelle série de sculptures : des artefacts de statues emblématiques d’époques et de civilisations anciennes comme la Vénus d’Arles, un buste d’Hercule, une effigie du pharaon Psammétique II, un bouddha… Réalisées à partir des moulages extrêmement rares – et généralement intouchables – de l’Atelier de moulage de la Réunion des musées nationaux, ces sculptures ont ensuite subi différentes opérations de la main de l’artiste provoquant des irrégularités et marques distinctives par rapport à leur modèle. Fissures, amputations, marques de dégradations… Sa démarche consiste d’abord à détériorer ses productions pour simuler le passage du temps et ses altérations caractéristiques. La frontière entre le nouveau et l’ancien disparaît dans une confusion d’autant plus forte que les statues d’Arsham affichent des visages aux traits antiques.

Buste d’Hercule.

C’est seulement une fois les chairs de pierre scarifiées que Daniel Arsham le bourreau se transforme en protecteur, comblant et pansant des dégâts et blessures qu’il a lui-même générés avec de sublimes plâtres minéraux obtenus par un processus de cristallisation artificielle. On voit alors des bourgeons de calcite bleu naître dans la boîte crânienne fendue d’Hercule et une géode de quartz rose se former dans les entrailles béantes d’une divinité sans tête. Ces fissures composées de cristaux présumés précieux font émerger une vision alternative de l’écoulement du temps et de l’érosion qui ne sont plus seulement synonymes de délabrement – entendu d’un devenir-ruine, d’un déclin négatif et fatal – mais d’un cours d’évolution plus complexe à déchiffrer. Impossible de savoir si le fluide cristallin que Daniel Arsham injecte dans les membres de pierre, à l’instar du temps, agit comme un ultime anticorps qui fixe les choses dans l’éternité ou comme un poison aux effets dégénératifs.
On comprend que pour l’artiste, l’utilisation de ces matériaux inhabituels pour des formes sculpturales du passé – ces bustes en cristal de calcite bleu ou de quartz rose n’ayant pas d’équivalents anciens – n’est autre qu’un moyen de les projeter dans une ère non identifiable, non advenue et donc mystérieuse, ou encore de condenser dans ces mêmes objets des temporalités multiples, dépassant notre notion du temps chronologique. Ni passé, ni présent, ni futur mais plutôt tout à la fois.
Par le passé, Daniel Arsham a déjà exploité des procédés similaires sur des objets caractéristiques d’une époque ou d’une mode, point de départ de son esthétique uchronique ouvrant de multiples perspectives sur l’obsolescence, la mémoire, la permanence, les tendances, l’air du temps… On se souvient de sa série Future Relic, composée d’objets du quotidien (jeux vidéo, casquette de base-ball…) transposés en fossiles du futur grâce à un travail sur les matières, qu’il choisit toujours plus incongrues pour nous plonger dans une époque ultérieure, interrogeant la façon dont seront perçus nos vestiges par les générations futures. Sous ces métamorphoses à visée prophétique se manifestent quelques interrogations implicites mais obsessionnelles. Que sera demain ? Où allons-nous ? Quelle trace laisserons-nous ? Des interrogations qui ne sont pas sans faire écho à des enjeux actuels comme le réchauffement climatique, le spectre anticipé d’une catastrophe nucléaire, la crise sanitaire cette fois bien réelle… et qui désarçonnent l’idée même de futur.

Daniel Arsham, iconoclaste ?

Lors de sa récente exposition Paris, 3020 à la galerie parisienne Perrotin, Daniel Arsham passait déjà les codes muséographiques au crible de scénarios d’anticipation. Avec Moonraker, il creuse toujours plus loin son projet jusqu’à atteindre une nouvelle strate de pensée, et ceci toujours selon des procédés répétitifs, inlassables, qui ont fait sa marque. Cette fois-ci, lui est en effet donnée l’occasion d’investir la collection permanente du MNAAG et de distiller ses sculptures post-contemporaines qui créent volontairement la confusion parmi des œuvres illustres de l’histoire de l’art asiatique, des trésors d’archéologie. D’un double geste, par effet de ressemblance et de proximité entre les objets anciens et ses propres créations, il relie Egypte ancienne, Grèce antique, dynastie khmère… à un futur non daté et non situé, impactant directement la physionomie et le sens que l’on attribue aux reliques archéologiques exposées dans les galeries du musée.
L’entreprise comporte une violence latente, évoquant d’ailleurs le controversé Damien Hirst et ses animaux plongés dans des bains de formol qui les font passer à un autre état, à un autre statut. Avec Daniel Arsham, le cristal et la confrontation des genres jouent un rôle similaire, sauf qu’au lieu d’êtres vivants, il s’en prend à des productions considérées comme des icônes. Acte disruptif ? En tout cas, cela bouleverse incontestablement notre rapport à l’art et au passé, ainsi que la posture d’admiration passive qui serait leur corollaire.
Daniel Arsham, lui, semble évoluer dans son élément naturel au milieu de ces vestiges de civilisations d’un autre âge et géographiquement éloignés de sa Floride natale. Quand on l’interroge sur ses influences, l’artiste raconte sa découverte des Moais lors d’un voyage réalisé sur l’île de Pâques en 2011. C’est au contact de ces statues mythiques érigées comme d’étranges sentinelles sur l’île, fasciné et déstabilisé par leur aura, qu’il aurait eu une révélation encore aujourd’hui centrale pour sa démarche artistique.
Avec l’aval de la directrice du MNAAG, Sophie Makariou, Daniel Arsham s’amuse à produire des face-à-face inattendus entre les œuvres du musée et les siennes sous forme de choc des cultures. L’objectif est d’ouvrir un dialogue direct entre la collection permanente et ses ovnis sculptés. En mettant en présence sa reproduction d’un buste de divinité du IXe siècle aux côtés d’une statue authentique ressemblante mais qui date cette fois-ci du XIIe siècle, il parvient par exemple à questionner la notion d’influence. D’une certaine façon, la « vraie » statue d’époque est influencée par celle d’Arsham, sa version étant la copie d’un modèle antérieur à la première.

La Vénus d’Arles.

Sa Vénus d’Arles suscite, quant à elle, une rencontre entre Grèce et Inde anciennes, son déhanché faisant écho à celui d’un roi-serpent posé non loin d’elle. Par ailleurs, la Vénus d’Arsham, plus dégradée que l’originale exposée au Louvre, est en réalité plus proche de l’état dans lequel a été découverte la statue authentique avant d’être restaurée. La dégrader à nouveau est une façon de rappeler que les objets d’art ont aussi une histoire personnelle. Ce qui est montré dans les musées n’est pas toujours conforme à leurs originaux. Les moulages de l’artiste forts de leurs cristaux colorés sont à ce propos plus proches de l’aspect des statues anciennes dont on oublie souvent qu’elles étaient non pas blanches mais peintes avec des couleurs. En ce sens, Daniel Arsham n’est pas iconoclaste. Simplement, il dévoile les chefs d’œuvre dans leur vérité, hors de leur traitement muséographique qui emprunte finalement à des procédés de reconstruction subjectifs et à la narration. Pour la première fois, l’artiste expose d’ailleurs ses échauches de sculptures au crayon, qui s’avèrent remplies d’humour. Une façon de désacraliser l’art.

Le sens complexe de l’anticipation

Le passé et ses récits ne faisant plus autorité, est-ce pour cela que Daniel Arhsam choisit de se tourner vers le futur ? De fait, il a révélé la double facette de l’archéologie, entendue comme science mais aussi comme expérience fictive. Les barrières tombées, l’idée d’une « archéologie du futur » développée par l’artiste devient alors possible. Il imagine ce que pourraient être les collections des musées de demain. Reprenant certains des codes de l’archéologie, l’anticipation fonctionne par observation, collecte d’indices pris dans le passé et le présent, et tissages de scénarios imaginables, probables. Plus qu’une affinité pour la temporalité futuriste, l’anticipation est un moyen d’interpréter à la fois le passé, le présent et l’avenir.
Derrière la mystérieuse désignation de Moonraker, n’est-il finalement pas question de cela ? Ratisser la Lune – autrement dit, rassembler des bribes de l’ordre de l’imaginaire, de la prospection. Cela permet de confronter deux réalités parallèles : l’une historique, chronologique, terrestre et la seconde de nature spéculative. Car la Lune n’est pas un ailleurs absolu. Elle est un miroir qui reflète l’autre versant de la Terre, celui qui est invisible, implicite, non rationnel, étrange. Et Daniel Arsham nous ouvre la voie.
Et que nous disent ses sculptures prospectives ? Comme déterrées d’une couche de sédimentation en cristal qui n’existe pas encore, on retient de ces « reliques du futur » une beauté froide, pétrifiée. Il est particulièrement troublant de les considérer au regard de la situation de confinement, soit d’un présent figé menacé de s’évanouir dans le non-lieu. Dynamique et foisonnante, la production de l’artiste est cependant loin de tomber dans le désespoir.
Moonraker, cela désigne aussi l’ultime production de Daniel Arsham dans le cadre de sa carte blanche au MNAAG. A l’écart, dans l’espace de la rotonde, il a réalisé une installation qui présente son interprétation du jardin japonais (photo d’ouverture). Ce jardin zen, il l’a recouvert d’un sol en cristal bleu concassé qui nous plonge dans un espace-temps non balisé. Revisitant un lieu consacré à la méditation, il se pourrait que Daniel Arsham ancre sa démarche dans le présent, plus que dans tout autre temporalité, mais un présent dense, foisonnant, un présent dans lequel passé et futur, comme le dirait la philosophe américaine Donna Haraway, sont englués.

Daniel Arsham en visioconférence lors de la visite de l’exposition.

 

Contact

Carte blanche à Daniel Arsham-Moonraker, jusqu’au 25 janvier 2021, au Musée national des arts asiatiques-Guimet. Site de l’artiste.

Crédits photos

Image d’ouverture : vue de l’exposition Moonraker au Musée national des artsasiatiques–Guimet Lunar Garden, Daniel Arsham, 2020. ©Daniel Arsham, photo Claire Dorn, courtesy of the artist & Perrotin, les autres photos ©Daniel Arsham, photo Manon Schaefle.