Les bonheurs du jour de Yayoï Gunji

Après Mirror Flower, Water Moon, la galerie Catherine Issert accueille de nouveau Yayoï Gunji, dont les peintures de dimensions modestes avaient réjoui les visiteurs par leur poésie et leur spontanéité. L’artiste revient en ce lieu vivifiant dédié à l’art contemporain et récidive. Elle y présente notamment, en regard de nouvelles œuvres de petit format, de grandes toiles qui séduisent par leur délicatesse et leur authenticité. L’événement, nommé à juste titre A dream within a dream propose une série de tempera, fruits d’une observation sensible du quotidien. Déroulée comme un songe, cette suite révèle la beauté éphémère et jubilatoire des petits bonheurs du jour. Des hors-champ à découvrir à Saint-Paul-de-Vence jusqu’au 10 février.

L’art de Yayoï Gunji pourrait sembler essentiellement figuratif. Mais ne nous y trompons pas. Cette artiste ne vise pas la représentation en soi. Elle ne fait qu’y prendre appui pour atteindre un au-delà de la figure qui lui est propre, un espace-temps de l’ordre de l’intime dont elle seule connaît le chemin d’accès. De dessins en peintures, elle saisit des fragments de cet univers singulier et les restitue dans la spontanéité du geste. Ces arrêts sur images oniriques à la marge du réel s’adonnent à un jeu de superpositions et s’articulent dans un kaléidoscope de sensations. Yayoï Gunji, partant de la transposition d’un motif ayant interpelé sa mémoire sensible, déroule le fil de ses réminiscences. Jusqu’à atteindre le point d’orgue où l’empreinte laissée par ces moments particuliers libère l’authenticité d’une émotion. Surgissent alors d’une toile à l’autre des formes qui se diluent dans des évanescences de tons pastel et des êtres qui se fondent dans des transparences acidulées. Ou qui parfois se dissolvent dans des opacités profondes percutées par des tonalités flamboyantes. En arrière-plan, de larges baies ouvrent sur une nature triomphante qui répand sur le rêve, entre Orient et Occident, sa luxuriance et s’insinue dans les profondeurs d’une intemporalité troublante. Tandis que des architectures diaphanes taquinent la représentation et renversent les échelles et les repères, l’intérieur se déploie au dehors et l’extérieur prend possession du dedans : l’arbre japonisant devient plante d’ornement, la fleur méditerranéenne se métamorphose en papillon, le ciel s’accroche à la croisée et se mue en voilage ondulant sous une brise légère et la mer se change en miroir et se suspend à un mur.
Ainsi vont les œuvres de Yayoï Gunji. En liberté. A l’écart des sentiers balisés et hors d’atteinte des dictats d’école. Elles recourent à  la poésie du quotidien pour opérer leurs bienfaits et irriguer d’un peu de bonheur l’aridité du monde. Si ce n’était le temps et ses impondérables, Bonnard, Vuillard et Dufy pourraient en soupirer d’aise. A l’occasion de A dream within a dream, l’artiste, qui vit à Nice, livre quelques réflexions.

De la nuit, 2023. Tempera sur toile, 163 x 130 cm. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

ArtsHebdoMédias. – Comment avez-vous procédé pour la réalisation de cette exposition ?

Yayoï Gunji. – Lorsque je peins, je suis vraiment dedans, un peu comme dans un cocon. Mais ensuite, lorsqu’il s’agit de montrer les toiles dans un espace vierge, de les disposer pour les mettre en valeur, je ne sais jamais à l’avance comment cela va se passer, comment elles vont se comporter. Il y a à ce moment-là une réelle incertitude. Certes, le travail de peinture est réalisé. Mais le donner à voir dans une exposition, c’est passer à autre chose. Il faut rechercher la meilleure lisibilité pour chaque œuvre et les agencer de sorte qu’elles respirent et qu’ensemble elles créent une narration. Souvent les agencements envisagés ne fonctionnent pas et d’autres s’imposent d’eux-mêmes. Pour cette exposition, j’ai réalisé une première sélection en essayant de trouver des articulations. Ensuite, avec Catherine Issert, nous l’avons restreinte ensemble en ne retenant que les peintures qui pouvaient se relier clairement et entrer en dialogue. Une fois dans l’espace, les toiles prennent vie et révèlent un vocabulaire, elles suggèrent un fil rouge qu’il suffit alors de suivre. A la galerie, cela a été assez fluide, le feeling était bon et l’accrochage s’est fait d’autant plus aisément que le lieu est magnifique.

Ce qui frappe tout d’abord dans vos œuvres, ce sont ces oscillations entre transparence et profondeur qui semblent abolir les repères spatio-temporels. Cela donnerait presque à supposer que vous ayez peint plusieurs supports transparents et les ayez ensuite superposés sur la toile. Cela leur confère en tout cas une dimension onirique, un peu surréaliste, très poétique.

Je ne cherche pas forcément à être dans une représentation telle quelle. Je travaille effectivement sur plusieurs couches qui viennent nourrir la toile et parfois il y a des choses qui arrivent d’un jet. Le moment présent tel que je le ressens peut modifier mon geste, le rendre plus rapide. Cela dépend vraiment de l’état intérieur dans lequel je me trouve. Quand je commence un tableau, j’ai une idée de départ mais les choses viennent spontanément et s’inscrivent concrètement d’elles-mêmes sur la toile. Cette spontanéité est reliée à ce qui est enfoui en moi et relève de l’enfance. Les enfants dessinent de façon très libre et ce qui m’intéresse c’est justement de pouvoir traduire cela dans ma peinture, de revenir à cette sorte de liberté sans aucune restriction, sans aucun carcan. L’enfance est une étape de la vie extrêmement importante, déterminante, que tous les parents devraient veiller à préserver en laissant leur enfant s’exprimer et affirmer sa propre identité. Ma mère, qui était aussi artiste, a gardé beaucoup de mes dessins. Et quand je les regarde, je suis épatée et cela me réconforte lorsque je ne me sens pas vraiment dans mon élément. En les observant, je vois l’évolution à partir du moment où je suis allée à l’école. Le formatage a commencé là et les dessins sont devenus de plus en plus codifiés, avec une maison, un petit arbre, un chemin, des princesses. Ce que la petite enfance a déposé au fond de nous avant ce conditionnement tend à s’exprimer par l’art, que ce soit la musique, la chanson, la danse, la poésie, la peinture. C’est elle qui a constitué ce noyau dur, cette quintessence qui nous est propre et qui nous définit. C’est précisément cela que je cherche à exprimer. Quand je peins, je suis totalement absorbée et je peux vivre des moments gestuels dont je ne saurais ensuite expliquer le comment et le pourquoi. Lorsqu’un tableau est fini, il m’arrive de me demander comment je suis arrivée à ce résultat. Parfois, si une toile ne me satisfait pas, elle peut rester un an ou deux en gestation, j’y reviens lorsque ma vision s’est éclaircie et que m’apparaît précisément ce que je dois y faire. La peinture, c’est une sorte de petit miracle. Quand ça fonctionne ainsi, quand ça arrive, c’est extrêmement jubilatoire. Ce que je ressens à ce moment-là n’est pas facile à définir. Cela ne peut guère se relater, c’est au-delà des mots, c’est du pur ressenti. Cela se vit. Et pour moi, cela justifie la vie.

Hidden place, 2023. Tempera sur toile, 146 x 114 cm. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

Comment en êtes-vous arrivée à la peinture ?

J’ai d’abord fait des études à la Villa Arson à Nice mais une fois mon diplôme obtenu je n’ai pas poursuivi directement une carrière artistique. La transmission a son importance mais agit différemment selon la manière dont elle intervient. On peut évidemment se nourrir d’enseignements et de conseils mais il faut parallèlement pouvoir apprendre par soi-même. Evidemment, quand vous entrez dans une école comme la Villa Arson, où d’ailleurs ma mère Yoko enseignait la céramique, vous apprenez. Mais il ne faut pas que cela devienne un carcan. Ce ne fut pas le lieu où j’ai pu m’exprimer le mieux. Question d’époque, de tendance, d’affinités, peut-être. Lorsque j’ai suivi par la suite des cours aux Etats-Unis où j’ai travaillé sur le dessin d’observation et le design, j’ai perçu une ouverture d’esprit, une empathie vis-à-vis des étudiants et aucun a priori. Et ce fut pour moi très épanouissant. Il y avait un enthousiasme, même dans la critique, qui était constructif. Il y avait toujours une remarque positive pour aider à relever le travail. L’encouragement était permanent. Ça surprend et ça soutient ! Ça désinhibe aussi lorsqu’on est, comme moi, quelqu’un de très sensible qui absorbe tout. Je pourrais me définir comme une éponge car tout m’imprègne, aussi bien les choses positives que négatives. La sensibilité, c’est merveilleux mais c’est aussi parfois difficile dans la vie courante. En revanche, dans ma pratique, elle me donne une force pour mieux exprimer ce que je veux. On la considère souvent comme une faiblesse mais, dans ma peinture, elle est un outil, un support, un matériau, un médium. Elle a une importance capitale, elle structure et sous-tend tout mon travail. Elle me donne, comme dit l’adage, « une main de fer dans un gant de velours ». Après l’obtention de mon diplôme à la villa Arson, j’ai entrepris des études de langues orientales à Paris et notamment de japonais. Je suis d’origine japonaise mais je suis née à Cluny, en Bourgogne, en 1969, et je n’avais pas appris, enfant, cette langue. Je suis française mais dans mon esprit il y a quand même des empreintes de la culture japonaise.

Cela ressort à l’évidence dans la délicatesse de vos peintures.

Je ne saurais comment les définir. C’est plutôt le regard des autres qui relève cela. Oui, on me dit souvent qu’il y a quelque chose dans mon travail qui évoque la peinture japonaise. Sans doute est-ce ces empreintes qui influent sans que j’en sois consciente au moment où je peins. Après mes études de langues, je suis revenue à Nice et j’ai fait plusieurs métiers, j’ai travaillé dans le graphisme, j’ai dessiné sur ordinateur et palette graphique pendant trois ou quatre ans. Puis dans le textile et là je suis revenue à du concret, à des matériaux que je pouvais toucher. J’en avais besoin car travailler sur un écran, c’était un peu frustrant, il me manquait le ressenti du contact avec la matière. Ensuite, j’ai suivi une formation de maroquinerie et j’ai travaillé pour la Maison Hermès, dans un atelier près de Lyon. C’était un travail extrêmement minutieux. Humainement, ce fut une expérience extraordinaire. Il y avait un véritable esprit d’atelier. Cependant, au bout d’un certain temps, j’ai réalisé qu’il y avait un décalage entre le fait de faire les choses bien parce qu’on est dans l’artisanat pur et ce que pouvait réaliser mon imaginaire. L’artisanat consiste à répéter les gestes parfaitement et l’envie de sortir de cette répétition a grandi de plus en plus en moi. Et aussi, plus concrètement, la nécessité de préserver mes mains car la pratique artisanale les malmenait et je voulais les ménager afin qu’elles puissent continuer à me servir pour faire autre chose : créer. Car parallèlement, j’ai toujours continué à dessiner et à peindre, à pratiquer l’aquarelle, c’était et c’est resté ma liberté. Progressivement, la peinture est devenue une nécessité en soi qui s’est affirmée tranquillement, tel un besoin naturel. Elle constitue l’espace où je peux vraiment m’exprimer sans jugement, sans restriction. La peinture peut aussi agir comme une thérapie ou comme un coach qui m’encourage à oser plus d’audace pour m’exprimer. Par exemple, j’utilise beaucoup les métaphores, je peins des fleurs, je peins des arbres qui symbolisent pour moi les forces de la nature. Je cherche à capter ces énergies et à les transmettre à travers ma peinture. C’est cela ma liberté.

Shell tides, 2023. Tempera sur toile, 61 x 33 cm. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

Depuis toujours vous dessiniez et peigniez sur de petits formats et ce n’est que très récemment que vous avez abordé les grands formats ?

Effectivement. Il y a un peu plus d’un an, au cours d’une résidence en Bretagne, j’ai dû réaliser un panneau de grandes dimensions et j’ai donc été amenée à me confronter au grand format. Pendant un mois, j’ai disposé d’un grand atelier pour mener à bien cette mission, j’ai pu ainsi demeurer très concentrée et ça a été une expérience remarquable. Lorsqu’il m’est demandé de réaliser un travail avec des consignes particulières, j’aurais tendance à me rétracter, à me dire qu’elles ne me correspondent pas forcément et à me demander si je pourrais parvenir à les suivre. Mais là, tout s’est très bien déroulé car j’ai vite lâché prise et me suis « lâchée » moi-même. Passer au grand format a été un moment très fort. Il m’a fallu adapter le geste qui ne pouvait plus être tout à fait le même. Dans le dessin ou l’aquarelle, sur de petits formats, il doit être très maîtrisé, contenu. Sur un support de cinq mètres, c’est le contraire, il gagne en liberté, en spontanéité. Et en même temps, ce geste-là ne doit pas trop remplir. Si tout l’espace de la toile est rempli, il n’y a pas de vie dedans. Et ce qui m’importe, dans un dessin comme sur une toile, c’est de préserver la vie. C’est primordial. Passer au grand format ce fut accéder à quelque chose de vraiment différent. Il m’a fallu trouver comment conserver ce qui fait la singularité de mon propre geste tout en ménageant l’espace et l’authenticité de ce que je souhaitais exprimer. Après cette réalisation, j’ai eu envie de prolonger l’expérience et j’ai donc continué à travailler sur de grands formats qui sont pour certains présentés dans l’exposition.

Wataridori, 2023. Tempera sur toile, 41 x 33 cm. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

La lumière s’affirme d’une manière très particulière dans vos peintures, avec ces effets de transparence qui jouent avec la couleur. Quel rapport entretenez-vous avec l’une et l’autre ?

La lumière est primordiale. Je vais me baigner chaque matin et chaque fois la lumière est différente et donc les couleurs aussi sont différentes. C’est un cadeau gratuit, un véritable bonheur. C’est vraiment fantastique de pouvoir s’en délecter. La lumière du début du jour nous apprend que quoique nous ayons à surmonter dans la vie, elle reviendra toujours s’offrir à chacun d’entre nous, quoi qu’il arrive. C’est un incroyable présent que je reçois chaque matin avec une grande joie. Une joie qui remplit, qui fait du bien, qui restaure. Cela se traduit peut-être dans mon travail, je ne m’en rends pas bien compte. La lumière des matins d’hiver est incroyable, c’est l’une des plus belles que nous puissions avoir, en particulier ici à Nice, où elle donne aux ciels des couleurs aux reflets cendrés qui sont magiques. La couleur est révélée par la lumière et la couleur, c’est la vie. Lorsque je commence un dessin ou une peinture, je ne suis pas forcément un cheminement tracé à l’avance mais je choisis toujours trois ou quatre couleurs au maximum. Car la couleur est aussi un langage, comme une écriture, et il ne faut pas qu’il soit brouillé par trop de foisonnement. A partir de ces quelques couleurs, je vais obtenir des fondus, des nuances qui vont apporter une subtilité et créer une harmonie. C’est un processus très intéressant. La couleur possède un grand pouvoir de séduction et peut même exercer une sorte de fascination. Quand j’étais à New York et que je me rendais à Pearl Paint, un vieux magasin de beaux-arts qui se trouvait sur Canal Street, j’étais littéralement émerveillée par les alignements de couleurs produits par l’agencement des crayons, des pastels, des tubes et des pots de peinture. Lorsque vous voyez ça, cela agit sur vous comme une drogue. Dans la nature c’est pareil, c’est un véritable tourbillon. Cependant, dans la peinture, pour moi en tout cas, il ne faut pas que la couleur prenne trop d’importance. Dans ma pratique artistique, la couleur n’est ni gratuite, ni une fin en soi. Il me faut aller au-delà pour en faire quelque chose de singulier. Et c’est alors entrer dans une autre complexité.

A dream within a dream, vue d’exposition. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

Contact> Yayoï Gunji-A dream within a dream, du 16 décembre 2023 au 12 février 2024, Galerie Catherine Issert, à Saint-Paul-de-Vence.

Image d’ouverture> Le pavillon des rêves, 2023. Tempera sur toile, 200 x 180 cm. ©Yayoï Gunji, galerie Catherine Issert

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