Les jubilations de la matière à Carros

La scène belge des arts visuels a pris ses quartiers de printemps sur la Côte d’Azur. Au moment même où la Présidence du Conseil Européen est assurée par la Belgique, le Centre International d’Art Contemporain, situé à Carros, a offert à la plateforme bruxelloise Artesio (1) de venir investir ses espaces. C’est ainsi qu’une exposition d’envergure intitulée Matières premières – The Belgian Collection a pris corps aux portes de Nice, dans l’imposant château médiéval qui veille depuis des siècles sur la vallée du Var. Jusqu’à la mi-temps de l’année, Philippe Marchal, président d’Artesio et commissaire de l’exposition, propose aux Azuréens et à leurs hôtes de venir y découvrir la création contemporaine belge. Cette manifestation née de rencontres et de passions partagées entre acteurs de l’art de nos deux pays est l’occasion de se rappeler que Belgium, aussi et particulièrement, is Art (2). Un rendez-vous dans un lieu hors du temps à ne pas manquer.

Il n’y a pas de hasard
Il n’y a que des rendez-vous
Paul Eluard (3)

Le corpus de l’événement a été constitué à partir des œuvres d’une cinquantaine d’artistes belges, reconnus ou encore émergents. Dense et conséquent, il offre de fait un panorama exceptionnel sur la création belge actuelle et en confirme tant la richesse que le dynamisme. Comme l’annonce l’intitulé de l’exposition, le focus est mis sur les matériaux qui, selon Philippe Marchal, « oscillent entre un profond attachement à l’égard du réel et une propension féconde à l’imaginaire ». Se trouve ainsi posée par le biais des œuvres exposées la question des origines et de l’exploitation des matières dans les arts visuels. Et par suite, du processus de transformation en tant que cette alchimie particulière qui fait œuvre d’art.
A travers le prisme de leur propre regard, les artistes présents apportent chacun une contribution particulière à l’ensemble qui prend de la sorte des allures de kaléidoscope, et donne à voir l’infinie variété de ce que produit l’inventivité de chacun. Curieusement, cette profusion d’œuvres comme autant de transformations improbables fait advenir à l’évidence l’essence même, le noyau dur de la matière mise ici dans tous ses états. L’intérêt qu’offre l’art contemporain belge est ainsi décliné dans une sobriété joyeuse entre la beauté brute des matériaux et l’élégance de leurs transformations. Et cela va sans dire, l’humour, incontournable, est de la partie.

Belgium is -Art-ificial since 1830 Johan van Geluwe, 1980. Impression offset. Collection Jean-Marie Stroobants ©Photo Jean-Marie Stroobants

Dans les deux salles du rez-de-chaussée et le majestueux pallier, un surprenant Cabinet des Belgitudes rappelle à qui l’aurait oublié que le surréalisme et la Belgique sont demeurés intimement liés. Pour le meilleur, ici, à Carros, sans rien céder au pire. Les 17 Ramollissements, une impression Offset de Pol Bury et La Belgique, c’est du gâteau (2023), une peinture sur biscuits de Jean-Roch Focant ou encore La Belgique a des ailes (2015), une technique mixte sur képi militaire de Romina Remmon en sont de désopilantes illustrations. Tout comme, parmi d’autres, les propositions de François de Coninck ou de Gérard Fromanger.
Plus haut, aux premier et deuxième étages,  supports et médiums de tout poil se confrontent d’une salle à l’autre dans une suite colorée et réjouissante : du bulgomme à la soie en passant par le feutre et les métaux usagés, des emballages de bonbons aux déchets plastiques ou aux fossiles de fougère, de la résine au plexiglas, à l’aluminium, au bois et à la pierre, d’assemblages inattendus d’outils, de tissus et d’objets du quotidien en compositions-dentelles de chambres à air, les fruits de cinquante imaginaires à nuls autres pareils se rejoignent et tiennent un discours dont la cohérence procède de leur singularité même autant que de la constante qui les relie : la transmutation de matériaux triviaux en œuvres d’art.

La Belgique, c’est du gâteau, Jean-Roch Focant, (2023). Cabinet des Belgitudes. ©Jean-Roch Focant

Il conviendrait de pouvoir s’arrêter sur chacune d’elles pour dégager les chemins de traverse empruntés par l’imagination et la créativité de leurs auteurs. Ainsi le Fragile Bulgomme (2017) de Fabienne Chrystin, une installation de quatre mètres de haut entièrement composée de graciles fragments de bulgomme qui s’épanouit somptueusement, suspendue dans l’imposant escalier du château tel un lustre Murano aux pétales d’opaline. Ou encore sa Gourmandise (2023), une longue tapisserie réalisée avec des emballages de bonbons qui se pose là en flash-back d’instants de plaisir jubilatoires de l’enfance. Le travail de cette artiste est empreint d’une grande délicatesse et renvoie à la simplicité des petites choses du quotidien, à ce que Georges Perec appelait l’infraordinaire. La plasticienne le développe et le déroule comme un prolongement de ses ressentis et de ses émotions de tous les jours et y retranscrit en mode narration picturale la trame de sa réflexion et de son introspection.

Détail de l’installation Fragile bulgomme, Fabienne Christyn, 2017. Collection Philippe Marchal © Photo Studio Artesio, Bruxelles

Récupération/transmutation encore avec Les Fougères fossilisées (2022). La gravure de Habib Harem témoigne de ses préoccupations sur l’écoulement du temps et de la marque qu’il imprime aux objets, en l’occurrence des morceaux de vieilles plaques de gravure. Comme le précise Bérangère Bouchat dans le catalogue de l’exposition, Habib Harem « se réapproprie la lente métamorphose que le temps impose au métal en transposant ces fragments rouillés sur papier. Dans un premier temps le graveur se fait récupérateur, collectionneur de pans de métal rouillé qu’il choisit pour la vie, l’histoire qui les habitent tout autant que pour leur valeur plastique et esthétique. La volonté et la raison affrontent alors le caractère brut, rude, écorché de ce matériau afin de le graver et de lui donner le format et la planéité souhaités. Dans un second temps viennent l’encadrage et l’impression sur ce support si fragile, si noble et si doux qu’est le papier au regard de l’âpreté de la tôle rouillée. L’approche est alors toute en nuances, en finesse, guidée par la sensibilité de l’alchimiste ».
Non loin, l’Echelle de Sisyphe (2015), une longue sculpture de Xavier Rijs s’élance à l’assaut d’un invisible sommet. Réalisée à partir de bois de poirier et de bois flottés, elle semble proposer au spectateur avec une élégance malicieuse de la gravir sans surcharge égotique pour atteindre allègrement l’apesanteur. Et qui sait, la plénitude. Les propres réflexions de l’auteur – qui se revendique sculpteur d’arbre – décrivent mieux que tout commentaire l’orientation de ses recherches :

 « Si on regardait le ciel des arbres, on ne planterait pas de drapeaux.
Terre et ciel seraient perdus s’il n’y avait pas l’arbre pour les relier.
Sculpter l’arbre, c’est rechercher les lois de la légèreté universelle.
Aller au cœur de l’arbre. A l’essence. A la naissance. Au big-bang du fruit.
Je sang le silence de la sève.
La sculpture d’arbre est une quête errante, une rêverie de sève ».

Autre matériau mais concordance des sensibilités, Le Poids des ans (2006), de Renée Rohr, une sculpture à l’esthétique bien ordonnée réalisée avec des lambeaux de chambre à air en caoutchouc. Dressée tel un étendard, elle pourrait bien poser LA question essentielle s’il en est. Sa partie supérieure, aérienne, agence des entrelacs aux tracés délicats. Elle semble prête à s’animer de légers frémissements sous l’effet de la brise de tous les possibles, réels ou illusoires. Tandis que sa base, constituée d’un lourd écheveau de fibres entremêlées, paraît tendre inexorablement vers le bas. La pesanteur et la grâce ? Une métaphore des forces antagonistes mises en tension par notre usage du monde entre l’urgence à négocier un virage éco-responsable en épingle à cheveux et une réalité plombée depuis des décennies par la boulimie d’un système de surconsommation en voie d’implosion ? Entre les velléités des esprits avisés mobilisés face à l’atonie du catastrophisme et la toute puissance des tenants de l’hyper industrialisation ? A chacun sa vision. Mais quelque soit le filtre, le recours au caoutchouc, symbole d’extractivisme mais aussi de malléabilité, ouvre des pistes sur l’horizon d’une œuvre portant à réflexion. Potentiellement, sur nos choix de vie et les responsabilités qu’ils engagent dans un monde en pleine mutation. Devant ce Poids des ans, Michelle Wilmet pousse ainsi l’analyse : « Le symbolisme des formes […] nous amène à nous positionner, à opter pour la sécurité cocoon ou l’audace de la liberté, l’ouverture par la créativité ». Et donc in fine à trancher, dans l’intimité d’une conscience éveillée. Mais tous partis pris confondus, la composition de Renée Rohr demeure semblable à un étendard levé. Qui donc annonce un événement. Celui que pourrait suggérer la teneur oxymorique du matériau, entre rigidité et plasticité : notre entrée dans l’Anthropocène et la nécessité de changer de paradigme.

Le poids des ans, Renée Rohr, 2006. Collection Philippe Marchal ©Photo Studio Artesio, Bruxelles

Plus haut, avec Terra Nova (2005), Didier Neeffs opère un retour aux origines par l’usage de la matière primordiale : la terre. Prélevée autour de la maison où il vit, elle devient la substance de son travail de transformation. Puisant l’inspiration dans sa relation aux paysages alentour, il la broie, la mélange à des pigments, des cendres, des craies et autres matériaux, la malaxe et l’applique sur des supports en bois. « Je l’étale et la façonne, j’y mets l’empreinte de mon humanité et la porte à la verticale. Cette nécessité de toucher la terre et de la transformer de mes mains me donne-t-elle accès à une parcelle de ma propre vie qui ne soit déjà entièrement labourée ? […] C’est au travers du contact direct et sensuel que surviennent des échanges entre la substance, moi-même et le temps. C’est ma terre nouvelle, ma “Terra Nova” ».  
A proximité, la surprise guette toujours aux cimaises avec le Sans titre (2015, notre image d’ouverture) de Léa Tridetti. Là, ce sont des fragments de pages d’annuaire qui tiennent lieu de fibres à une tapisserie d’une facture singulière. Cette plasticienne multidisciplinaire a assigné sa démarche dans le renouvellement à perpétuité. Mue par la recherche incessante de nouveaux moyens d’expression, elle s’emploie à relever les défis qu’elle se choisit en détournant de sa fonction première tout ce qu’elle appréhende. Pour le plaisir de la (re)création. L’étonnement se poursuit avec Sans titre (2012) d’Adrien Versaen, un assemblage de torpilles à bois et son pendant Sans titre (2013), une sculpture faite d’un assemblage de serrures anciennes. Récupération/assemblage/transformation, ici encore l’équation est résolue de façon magistrale.
Et au final, la couleur triomphe. La Ronde des pains (2015), un disque rose vif à hauteur d’homme réalisé par Arlette Vermeiren est un patient assemblage un rien flashy de papiers de bonbons. Un pastiche glamour des réseaux réalisé avec des reliefs édulcorés joints les uns aux autres dans une mise en lien gourmande et légère à la fois. A l’aune de la belgitude.

La ronde des pains, Arlette Vermeiren, 2015. Tapisserie, papiers d’emballage, diamètre 110 cm. Collection Philippe Marchal ©Photo Studio Artesio, Bruxelles

(1) Cité par Philippe Marchal, commissaire dans l’introduction du catalogue de l’exposition
(2) www.artesio.art
(3)  Titre d’une œuvre de Johan van Geluwe, 1980.

Avec des œuvres de Krista Autio, Silvia Bauer, Marina Bouchei, Philippe Briade, Fabienne Christyn, Thibaut Claessens, Louis Daliers, Amalia De Lorenzi, Bénédicte de Meeus, Nadine Dewart, Hughes Dubuisson, Betsy Eeckhout, Claudine Evrard, Françoise Giaiotto, Maxime Gougeon, Jérôme Jasinski, Habib Harem, François Huon, Françoise Hustin, Anne-Marie Klenes, Antonia Lambele, Lucas Leffler, Mireille Lienard, Isabelle Linotte, Charlotte Marchal, André Navez, Didier Neeffs, Ghita Remy, Romina Remmo, Xavier Rijs, Renée Rohr, José Sahagun, Colette Schenk, Jean-Marie Stroobants, Monique Transon, Léa Tridetti, Marinda Vandenheede, Hubert Verbruggen, Arlette Vermeiren, Adrien Versaen, Jérôme Wilot Maus, Janise Yntema

Et au Cabinet des Belgitudes : Michel Barzin, Pol Bury, David Clement, François de Coninck, Jacques Dujardin, Jean-Roch Focant, Gérard Fromanger, Gal (Gérard Alsteens), Paul Gonze, Jack Keguenne, Benoît Mallon, Patrick Marchal, Romina Remmo, Jean-Marie Stroobants, Monique Transon, Johan van Geluwe

Infos pratiques> Matières premières- The Belgian Connection, du 3 février au 16 juin 2024, Centre international d’art contemporain (CIAC), Château de Carros, place du Château, 06510 Carros.

Image d’ouverture> Sans titre, Léa Tridetti, 2015. Tapisserie, pages d’annuaires téléphoniques. Collection Philippe Marchal ©Photo Studio Artesio, Bruxelles

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