Les esquisses du graffiti font le mur à l’Urban Art Fair

A la manière de la Fashion Week, la grand-messe de l’art contemporain bat son plein cette semaine à Paris, avec l’ouverture de la Fiac, d’Art Elysées, d’Asia Now, de l’Urban Art Fair… Dans sa version 2019, l’UAF propose des expositions dans quelques galeries de la rue de Turenne, au cœur du Marais. Le 19 abrite SKETCHES, une proposition que les amoureux du graffiti savourent avec intérêt. Et pour cause, elle rassemble quelques dizaines d’esquisses et dessins préparatoires des murs peints aux premières heures du genre. Ici, T-Kid, Hondo, Darco, SUN7, Moze…, que des grands noms, dialoguent comme ils le faisaient en ville dans les années 1980, mais à coup de crayons à papier et feutres à l’eau. Célébrant la phrase de Diderot : « Les esquisses ont communément un feu que le tableau n’a pas (1) ». L’exposition est signée Valériane Mondot, spécialiste du Graffiti européen et américain et créatrice de Taxie gallery, galerie d’art urbain nomade depuis 2001. Rencontre.

ArtsHebdoMédias. – SKETCHES rassemble un certain nombre d’artistes de la scène du graffiti old school, qu’est-ce qui vous a donné envie de les réunir et pourquoi avoir choisi l’angle du sketch ?

Valériane Mondot. – Le sketch (esquisse, ndlr), c’est l’essence même de cet art, de tous les arts en fait. Il s’agit du début de la création d’une œuvre. Pour un artiste du graffiti, le sketch est aussi le dessin préparatoire d’un mur. Une étude de ses propres lettres et de son flow. C’est par le trait que l’on reconnaît le talent d’un artiste. Quelle que soit son expression. Je trouve magnifiques les traits de crayon, les ratures, les inscriptions, en rapport ou non, avec le dessin. Pour moi, ils constituent également des œuvres vivantes, des témoins d’un moment dans la vie de l’artiste. Le meilleur moyen d’y lire ses évolutions, ses recherches, son histoire…

Valériane Mondot.

Depuis quand préparez-vous cette épopée du graffiti ?

Depuis 20 ans ! J’ai toujours aimé le sketch. Les premiers à m’avoir marquée sont ceux de Zeky (OC / MCZ) puis ceux de T-Kid 170 datés de la fin des années 1970, que j’ai découverts en réalisant une de ses expositions en 2004. Il avait alors ressorti tous ses carnets de croquis. Ensuite, j’ai poursuivi ma quête auprès des artistes que je côtoie. En piochant dans leur histoire, dans leurs livres. C’est peut-être aussi égoïstement pour moi, une manière de posséder un tag… comme ceux que j’aime dans les rues. Seul le sketch conserve cette énergie du tag jeté sur un mur. Mais l’idée d’une exposition dédiée uniquement au sketch date de l’année dernière. L’objectif est de dévoiler au public, amateurs comme collectionneurs, le travail en amont des artistes du graffiti. Montrer que rien n’est dû au hasard, qu’il peut y avoir des heures de recherche et beaucoup de papier pour réussir une seule lettre, un seul personnage, ou une attitude de B-Boy, par exemple. SKETCHES permet de montrer que les artistes du graffiti sont des artistes comme les autres.

Lettrages ou persos, à peine esquissés ou aboutis, sur quels critères avez-vous retenu les dessins pour donner une cohérence à la monstration ?

Vue de l’exposition SKETCHES.

Il m’a été difficile de choisir ! J’avais envie de tout montrer. Mais je me suis arrêtée sur des artistes dont j’aime particulièrement le travail, la démarche et l’évolution. Et que je sais importants au niveau historique. Cette exposition m’a beaucoup appris sur eux. Certaines esquisses m’ont permis d’approfondir ma connaissance de leur travail et de leur talent. Dans le cadre d’Urban Art fair, Yannick Boesso, l’organisateur, nous a installé dans une petite boutique. L’idéal. Les murs sont recouverts de haut en bas de dessins, tel un cabinet de curiosités. J’ai réussi à installer 95 % de ce que j’avais envie de montrer à cette occasion, dont une petite partie de ma collection privée. J’aime cette idée de patchwork, de cadres et de tailles différents, de couleurs, de noir et blanc, de crayons, de propreté ou de jeté et cette absence de place pour mettre un cartel, un nom ou une date. Personne n’est davantage mis en valeur qu’un autre. On s’arrête juste sur ce qui nous interpelle. Il faut passer du temps pour tout voir. Un escabeau est à disposition pour admirer ceux qui sont très haut !

Le sketch pouvant être considéré comme le parent pauvre de l’œuvre finale, pourquoi alors présenter ces dessins comme des pépites du graffiti ? Citons notamment, cette esquisse à peine visible et pourtant si reconnaissable de T-Kid, l’un des pères du graffiti, ou celle d’Hondo, qui lui aussi peaufine son style depuis une trentaine d’années.

Sketch signé T-Kid.

Pour l’esquisse de la fin des années 1970 de T-Kid, c’est la dernière page d’un carnet de croquis qu’il avait gentiment désolidarisée pour une exposition en 2004. C’est du pur jus ! Il n’y a que quelques traits que l’on discerne à peine. Parfois en transparence ou au dos, on voit le feutre qui a dégorgé du dessin (vendu lors de l’exposition). C’est comme si, chaque page portait aussi l’esquisse préparatoire d’une autre esquisse plus aboutie et aujourd’hui plus visible. Pour Hondo, comme pour Brok Sino, Juan, Darco, mais aussi Ioye et Wire. Tous les lettristes m’ont confié des œuvres anciennes, des dessins qui n’avaient pas vu le jour depuis des années. Ils ont parfaitement compris le propos de l’exposition. Les papiers sont jaunis, froissés, découpés, déchirés, annotés. Bref, ils ont vécu. Ce sont des œuvres d’autant plus rares qu’elles sont fragiles. Tous les artistes n’ont pas l’idée, ou la volonté parfois (pour se préserver d’une perquisition) de conserver ces « bouts de papier ». C’est donc exceptionnel et touchant de les découvrir.

C’est un travail inouï d’archives. Quelle suite imaginez-vous donner à ce projet aussi passionnant que pharaonique ?

La version de SKETCHES présentée pour l’Urban Art Fair n’est qu’une introduction de celle beaucoup plus muséale et institutionnelle que j’ai imaginée, concentrée sur l’histoire, les styles, les époques, etc. Elle est prévue pour l’Arsenal de Metz en 2020 et j’espère qu’elle deviendra une exposition itinérante. Je la peaufine avec Nicolas Gzeley (journaliste, auteur et artiste de la scène graffiti, ndlr) qui apporte son expertise de l’histoire.

Mais revenons à l’UAF. Il est prévu qu’un artiste fasse chaque jour une performance, pouvez-vous nous en dire plus ?

Chaque jour : une œuvre, un artiste ! Chaque artiste produit une grande œuvre dans l’esprit du sketch, mais sur toile. Sauf dans le cas de Yome qui va réaliser un grand dessin. Par ailleurs, rappelons que mercredi, Darco a peint et signé son livre Code Art (2). Aujourd’hui, Yome & Dize vont signer le leur et demain, nous recevrons Zeky pour la signature d’Ombre chinoise (3). Dimanche, ce sera le tour d’Hondo pour HONDO 1972-1989-2009.

Les couvertures des livres Ombre chinoise, de Zeky, et Code Art, de Darco.

(1) Denis Diderot, Salon de 1785, Œuvres, p. 206, Pougens.
(2) et (3) Coll. Wasted Talent, éd. L’Œil d’Horus, Alternatives.

Contacts

SKETCHES, jusqu’au 20 octobre au 19, rue de Turenne, 75004 Paris,
La suite du projet est à suivre sur http://taxie-gallery.com.
Le site de l’Urban Art Fair : http://urbanartfair.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : Vue de l’exposition SKETCHES © Photo ABK – Portrait de Valériane Mondot © DR – Vue de l’exposition SKETCHES © Photo ABK – Sketch © T-Kid, photo ABK – Couverture du livre Ombre chinoise © Zeky, courtesy éditions L’Œil d’Horus, Alternatives – Couverture du livre Code Art © Darco, courtesy éditions L’Œil d’Horus, Alternatives