L’effervescence perceptuelle de Mia Enell

Sorbonne Artgallery accueille actuellement l’artiste suédoise Mia Enell. Produit pour l’occasion, Swoosh est un ensemble de neuf compositions picturales réalisées pour ce lieu au cœur de l’emblématique université parisienne. L’énergie rythmée et colorée de ces œuvres est à découvrir jusqu’au 1er juin.

Spécialement recréée pour s’adapter à Sorbonne Artgallery, Swoosh est une série de neuf compositions qui entrent dans une logique quasi chorégraphique avec l’architecture historique du lieu. Avec cette exposition, l’artiste suédoise Mia Enell est heureuse de retrouver le Quartier latin, elle qui fût diplômée des Beaux-Arts de Paris en 1992. La série convoque un corpus varié allant des travaux de Sonia Delaunay à ceux de Bridget Riley et déploie neuf compositions comme autant de complexes simpliciaux. Né de la couleur, de la géométrie et du mouvement, leur aspect engendre une dynamique harmonieuse, presque musicale.
Swoosh dispose ainsi une succession de formes et de couleurs suivant un agencement à la fois inédit et net. Il est possible de l’associer à une volonté de rendre compte de l’accélération du quotidien, de la circulation des images et des changements induits sur notre perception. C’est comme s’il s’agissait d’initier dans le tableau une hypnose basée sur un ensemble de principes formels vibratoires ; cela à dessein de faire une peinture adaptée aux mutations de la manière de voir. Reflets d’une ardeur contemporaine, ces créations sont aussi une façon de résister et de s’opposer au battement effréné du monde environnant par le prisme du rêve et de la contemplation. Dans une démarche paradoxale, les toiles proposent d’aborder la vitesse par l’observation et la réflexion d’œuvres picturales finement élaborées.
L’artiste oscille entre les combinaisons chatoyantes de l’orphisme et l’esthétique énergique de l’Op art. L’expressivité lumineuse des teintes utilisées est contrebalancée par le fond blanc cassé qui en accentue étrangement les contrastes. Tiré des Méditations esthétiques (1912) d’Apollinaire, le terme « orphisme » s’applique à la peinture d’avant-garde, contemporaine de l’écrivain, pour qualifier l’aspect musical et totalisant de recherches plastiques tendant vers l’abstraction. Ces innovations dans le champ de l’art répondent à un contexte d’accélération du mode de vie, à l’accroissement de la publicité, de la presse et de la diffusion des images photographiques, essentiellement en noir et blanc. Le couple formé par Sonia et Robert Delaunay en sont des représentants majeurs. Leur peinture à tous deux cherche à rendre la force de la lumière par des juxtapositions de couleurs. Le poète parle de « couleur formelle », un concept éclairant sans doute l’emploi de tonalités vives chez Mia Enell.

Vue de l’exposition Swoosh. ©Mia Enell, photo Elio Cuilleron

L’Op art, abréviation en anglais pour art optique, désigne ce courant né dans les années 1960 autour de figures comme Victor Vasarely (1906-1997), Jésus Rafael Soto (1923-2005) ou encore Bridget Riley (b.1931). Ces artistes manient l’illusion d’optique dans un esprit d’abstraction et de retranscription visuelle du mouvement. Il est alors question de faire un art en phase avec la modernité et les bouleversements de l’industrie. Des formes simples et géométriques font naître un véritable vocabulaire et impactent l’œil comme l’esprit par leur effervescence graphique. On retrouve cette apparente simplicité au service d’une impression de profusion et de vivacité dans les peintures de Mia Enell.
Enfin, l’aspect mathématique de la série confirme son lien avec l’idée d’une précipitation du monde actuel. Le recours libre à des formes géométriques proches de triangles, unis dans des éléments plus larges de forme ovale peut en effet être assimilé au principe de complexe simplicial, particulièrement employé dans la topologie algébrique, attachée à décrire des espaces. Ces assemblages peuvent aussi prendre la forme de visages humains ou de masques, comme s’ils révélaient le caractère impénétrable de l’intériorité psychique, ce qui se cache en la forteresse de l’esprit de chaque individu. La superposition de ces interprétations permet d’entrer de manière intime et sensible dans une œuvre aux enjeux perceptuels multiples.

Mia Enell et Yann Toma, lors du vernissage de Swoosh, le 22 avril 2024. ©Photo Elio Cuilleron

Infos pratiques> Swoosh, Mia Enell, jusqu’au 1er juin 2024 à Sorbonne Artgallery, place du Panthéon, Paris.

Image d’ouverture> Swoosh, composition n°9, 2024. ©Mia Enell

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