Montrer, éditer, publier, diffuser est le credo de Corridor Eléphant qui, chaque année, sort une douzaine d’ouvrages et met en ligne plus de cent cinquante expositions. Tout au long de l’année, ArtsHebdoMédias vous invite à entrer dans un univers auquel notre partenaire a consacré un livre. Un ouvrage dont la maquette, l’impression et le choix du papier sont réfléchis avec l’artiste afin qu’il corresponde le plus justement possible à son travail. Aujourd’hui, nous vous proposons de tourner les pages d’Eden de Marie Le Moigne. Interview.
Au-delà du grain, il y a dans la photographie de Marie Le Moigne les détails d’une mise à nu. Émotion première à l’absence de toute temporalité ; les images sont les mêmes pour tous, la lecture en est multiple. Chaque imperfection devient détail voulu, faisant douter de ce que nous voyons ou de ce qui nous échappe. Une traversée de miroir involontaire qui, le récit fini, abandonne le lecteur à sa propre introspection.

Corridor Éléphant. – Pourquoi le noir et blanc ?
Marie Le Moigne. – J’ai une affection particulière pour le noir et blanc en raison de son caractère nostalgique et intemporel. Cette esthétique m’offre la possibilité de percevoir la réalité sous un angle différent, en nuances de gris, ce que mes yeux ne pourraient saisir autrement.
Pourquoi le choix de l’autoportrait ?
Telle une recherche introspective, je m’expose dans le but de me réapproprier mon corps. C’est une quête de soi et une reconquête de l’enveloppe physique que je réalise en travaillant sur l’autoportrait. J’explore à travers cette introspection les mutations, les peurs ainsi que les rêveries. Mon corps se dessine et présente des fragments de mon être et des énigmes.
Comment définiriez-vous cette série ?
Sensible, féminine, mystérieuse et intime. Cette série de photographies argentiques vise à explorer le concept de l’intimité. L’idée est d’inviter le spectateur ou la spectatrice à pénétrer dans un monde mystérieux où les paysages, la géographie du corps et les histoires personnelles se rencontrent. La notion de « jardin d’Eden » évoque un espace privé et caché, un monde intérieur. Eden s’inscrit dans le prolongement de mes précédents travaux photographiques comme De l’autre côté du Miroir. En effet, le corps féminin est omniprésent dans mes images. Les territoires intimes montrent des indices corporels, des fragments d’énigmes, une géographie intérieure. Le délire féminin est associé au concept d’hystérie. Le rêve et la réalité se confondent. Dans une atmosphère entre huis clos et errances extérieures, un personnage féminin habite l’espace intemporel. L’attente. Le temps est suspendu. C’est une sorte de journal intime rendu public. Je recherche à créer un univers poétique et atemporel, empreint d’abstraction. Je me situe dans une temporalité indéfinie, le corps se manifeste tel un spectre, un fantôme.

Comment construisez-vous vos séries ?
Je suis inspirée par la littérature, comme les œuvres de Marguerite Duras. J’écris et construis mes séries photographiques comme des poèmes visuels. La question du langage m’intéresse particulièrement, ainsi que le langage du corps et l’espace qu’il habite, son environnement. Comment le corps habite-t-il l’espace ? Quelle trace laisse-t-il derrière lui et dans la nature ? Quelles empreintes ?
« Contempler, attendre, être hors du temps, intemporel(le)… S’autoriser l’absence psychique, rêver. Se laisser voguer sur l’océan des chimères. Prendre le temps. Le saisir, l’occuper ou au contraire laisser le vide prendre place. Regarder, sentir, ressentir… Respirer. Breathe Escale érotique. Se laisser envahir par l’instant. Un instant suspendu. Un instant qui se révèle à la lumière de la photographie qui se développe. »
Avez-vous des thèmes de prédilection ?
De manière générale, mon travail tourne autour des dialogues que peuvent établir les arts visuels et la littérature, l’image, le texte et le langage. Mon objectif est de réfléchir et d’inviter les lecteurs-rices/spectateurs-rices à entrer dans un espace intime. Entre document et photographie, entre littérature et langage visuel, j’expérimente l’image photographique et filmique pour donner matière au langage et à la narration. Les thèmes que j’explore résonnent avec les mots suivants : la folie, la psychanalyse, la féminité, le corps, les organes, la nudité, l’intime, la religion, la mélancolie… La photographie est comme une thérapie pour moi, elle est vitale.
Dans mes images, la fragilité devient une force, une forme d’expression qui caractérise ma recherche visuelle. Le silence, l’intemporalité et la pureté s’en dégagent. Je souhaite plonger dans un univers à la frontière entre le rêve et la réalité, dans un dialogue entre le paysage et le corps. C’est en effet à travers une recherche de l’identité mêlée au tumulte du monde que les images du corps écrit, nu, sans apparat, se dévoilent. Je m’interroge sur les liens poétiques unissant l’être féminin et la nature. Les visuels subissent les assauts de la nature et le corps, quant à lui, subit les griffures du temps et de son écriture. J’utilise la matière brute, organique et corporelle comme une écriture.

Infos pratiques> Eden, Maris Le Moigne éditions Corridor Éléphant. Papier semi-mat 170 g, édition limitée, numérotée, signée par l’artiste et certifiée par un cachet à froid. Format 15 x 21 cm (format cahier), 72 pages et 51 photographies, 38 €.
Image d’ouverture> Eden ©Marie Le Moigne

