A l’heure où les bonnes résolutions du Nouvel An sont mises à l’épreuve, Hervé Fischer rappelle combien il est important de ne jamais cesser de penser l’art, comme de le comprendre dans une continuité qui relie toutes les époques, tous les continents et toutes les sociétés. Approfondissant depuis plus de 50 ans son art sociologique et interrogatif, l’artiste-philosophe envisage la possibilité d’une esthétique de l’éthique. Chiche !
L’histoire de l’art que nous écrivons attribue un pouvoir magique aux peintures pariétales et aux figurines féminines de l’art préhistorique. Il s’agit de communiquer avec la nature pour qu’elle favorise la fécondité humaine et animale. L’art animiste des sociétés que nous appelons premières, tatouages, rituels, masques, couleurs ne font pas autre chose. Nous avons promu aujourd’hui au statut d’art ces modes d’expression anciens, qui se maintiennent d’ailleurs. On attribue toujours des pouvoirs thérapeutiques/magiques aux couleurs dans les médecines douces, suivant les conceptions hindouistes du karma. Et ce serait une erreur d’instaurer une rupture historique entre les matériaux évoquant les esprits animistes – eau, arbres, roches, plumes, animaux totems, soleil – les entrailles d’animaux qu’examinaient les haruspices de Délos, et les artefacts de la chrétienté : peintures, vitraux, sculptures, vases sacrés, vêtements sacerdotaux, encens, eau bénite, l’hostie et le vin représentant le corps et sang du Christ que les fidèles se partagent dans le rituel de la messe.
On peut dire que l’art a d’abord été pendant des millénaires magique, instaurant la relation entre les hommes, la nature, ses esprits, ses dieux polythéistes, puis monothéistes. De là son lien avec la célébration du pouvoir des chamans, sorciers, devins, prélats et rois. De même, Fernand Léger a iconisé le travail de la classe ouvrière. L’art célèbre aujourd’hui la gloire du capitalisme collectionneur et la magie des technologies numériques.
Telle a été et demeure souvent encore la fonction magique dominante de l’art. Pensons au bleu cosmique d’Yves Klein, étiqueté à tort « nouveau réaliste » par Pierre Restany, à ses convictions rosicruciennes, à ses anthropométries, globes terrestres, sculptures bleues, à son recours au feu pour peindre ; pensons aux lumières immersives de James Turrell, à la matière/lumière d’Evi Keller, aux figurines et objets fétiches de nombreux artistes contemporains. Les arts indigènes, autochtones connaissent aussi un renouveau remarquable.
Un art critique de lui-même
Ce n’est que dans notre histoire récente que nous avons vu émerger un art critique et interrogatif, ponctué notamment par Les Désastres de la guerre de Goya, les satires de Daumier et des autres caricaturistes du XIXe siècle, les soldats de Verdun peints par Marcel Gromaire, et le monumental Guernica de Picasso. Il s’agit d’un art qui se veut lucide, lorsque la tragédie humaine s’impose. À l’opposé de la propagande soviétique, de l’art fasciste, s’est développé un art critique de lui-même depuis Marcel Duchamp, un anti-art dadaïste qui prônait sa propre dérision en résonance avec celle du rationalisme bourgeois, un art ironique et grinçant. La Seconde guerre mondiale a ajouté au nihilisme de notre culture postmoderne, au « flottement » de nos valeurs, aux interrogations sur toutes nos croyances, avant que l’art ne se jette dans les pratiques les plus débridées. Fluxus et son représentant français Ben y ont contribué à leur manière.
Les sciences humaines, la psychanalyse de Freud réduisant l’art à une « légère narcose », à des traumatismes infantiles, la reconnaissance de « l’art des fous », de l’art brut, la pratique de l’art-thérapie appartiennent à cet autre pôle de l’histoire de l’art que nous écrivons de plus en plus, à l’opposé de la magie, en quête de lucidité critique, de questionnement sur notre condition humaine, en quête de connaissance. C’est là que se situe l’art sociologique et sa question fondamentale : Art ! Avez-vous quelque chose à déclarer ?, à l’opposé du Art is Art, is Art de Kossuth.
Un tournant majeur de l’histoire de l’art
Les sciences humaines, la sociologie et la mythanalyse de l’art tentent de mettre en évidence avec de nouvelles méthodologies et pratiques le fonctionnement social et particulièrement politique de l’art et les imaginaires sociaux qui l’animent. L’art féministe, écologique, décolonial, interrogatif et critique qui s’est imposé, depuis la fin du XXe siècle, substitue l’exigence éthique à la recherche esthétique. D’un pôle à l’autre, de la magie à la quête de connaissance et à l’éthique, nous observons un tournant majeur de l’histoire de l’art. C’est le moment de prendre conscience de cette évolution, souvent masquée par une foultitude de formes divertissantes, et pourtant si importante dans notre développement humain, alors que nous entrons dans le deuxième quart du XXIe millénaire. Et pourquoi rejetterions-nous une possible esthétique de l’éthique ? Il y a plus de deux mille ans, Platon liait déjà le beau, le vrai et le bien.
Image d’ouverture> L’échappée vers 2025. ©Hervé Fischer
Catalogue raisonné d’Hervé Fischer, cliquer.

