L’art de relier l’invisible par Romain Bernini

L’Abbaye royale et le musée d’Art moderne de Fontevraud accueillent, jusqu’au 5 octobre, une exposition personnelle de Romain Bernini, restitution d’une résidence du premier artiste choisi pour inaugurer  un projet ambitieux, en quête de sens et d’imaginaires. Zeugma* 01 propose une fusion d’esthétiques dont l’intensité est saisissante.

Zeugma 01 occupe le musée d’Art moderne de Fontevraud inauguré en 2021, qui héberge les Collections nationales Martine et Léon Cligman installées dans la Fannerie, l’un des derniers bâtiments construits pendant la période monastique. Orchestré par les commissaires Dominique Gagneux et Emmanuel Morin, l’exposition est d’une finesse perceptible d’emblée grâce aux choix artistiques en résonance avec l’Abbaye Royale de Fontevraud et la collection du musée d’art moderne dont les composantes (temporelle et spatiale) relatent des récits provenant de géographies multiples (occidentale et non occidentale), que l’artiste Romain Bernini, porté par des forces vives, a su saisir à travers des travaux réalisés in situ, nourris « d’éclosions mémorielles », et qui font écho au monde comme horizon.

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

Zeugma 01 montre une logique d’assemblage et de juxtaposition suggérée par la figure de style zeugma, qui consiste à lier deux éléments divers, souvent des mots ou des idées, par un seul terme qui s’applique à chacun d’eux de manière différente. Les connexions inédites établies par l’artiste mettent en lumière un rapport inédit au sacré, à la spiritualité, à une humanité en errance, peut-être en quête d’une partitura, sorte de partition symbolique, active et harmonieuse, qui dessinerait un chemin vers l’intangible. L’exposition révèle un dialogue intime qui navigue entre formes, couleurs et impressions sensorielles vers un univers ardent, conceptuel, riche d’incarnations à tonalité poétique. La vision de l’artiste et de ses curateurs est tangible à travers ces rapprochements inédits propres à prolonger le temps.

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

Dans l’abbatiale, un polyptyque se déploie sur toute la hauteur du transept sud : un arbre majestueux aux couleurs psychédéliques, peint à taille réelle, se dresse sur la blancheur du tuffeau. Si l’arbre fait émerger la nature et le vivant au sein de l’édifice, il apparaît aussi comme un écho aux peintures d’arbres de Georges Rouault, d’André Derain ou d’André Dunoyer de Segonzac présentes dans les collections du musée. Bernini projette son horizon commun avec ces peintres qui cherchent à développer une pensée en images, couleurs, textures, et propose une approche réflexive du monde. Puis, au silence de l’abbaye répond la polyphonie du musée, comme dans le triptyque Them, placé dans la salle du passage cocher dont l’horizontalité entre en relation avec les hybrides anthropomorphes de L’Échiquier de Germaine Richier. Romain Bernini démontre que la nature est belle et dangereuse, tout en méditant la leçon des peintres.

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

Pour compléter sa série de Vénus préhistoriques peintes, Romain Bernini s’est inspiré des objets antiques et extra-occidentaux du musée d’art moderne. Quatre nouvelles œuvres invitent ainsi à une réflexion sur la mémoire, l’histoire et la condition humaine. Maintenu dans un état de tension, de vigilance (du regard et de sa résonance), le visiteur saisit le moindre bruit de fond ou intrusion discrète d’un signal vecteur de sens, comme autant d’invitations à garder les yeux ouverts sur des questions contemporaines pouvant toucher à l’intime.

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

Les représentations hyperréalistes – des objets de culte africain assimilés à des effigies anthropomorphes d’ancêtres, une gardienne de reliquaire Fang (groupe ethnique bantou d’Afrique centrale ou Guinée équatoriale, Cameroun, représentée en pied sollicitée pour favoriser la chance, la fortune, la fécondité), une idole tubulaire du Luristan, une idole cycladique et une poutre sculptée batak – sont suspendues dans les cuisines romanes, selon un dispositif circulaire qui crée une véritable « arène de peintures ». Au centre de l’installation, un objet réel sorti du musée : un petit ivoire anthropomorphe du peuple Léga (population forestière bantoue d’Afrique centrale établie en RDC, souvent des fermiers), volontairement présenté sur un socle peint par l’artiste. A sa place dans le musée, la toile I’ll Be Your Mirror, représentant cette même statuette (voir image d’ouverture).

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

Dans un rapport semblable à la frontalité et à la verticalité, le vrai Singa batak et sa figure rejouent le dispositif dans les cuisines romanes. Bien qu’elles relèvent d’esthétiques différentes, les sculptures funéraires, apotropaïques, ou initiatiques, choisies comme modèles par Romain Bernini, s’inscrivent toutes dans des imaginaires sacrés dont les rites ont pour fonction d’entrer en contact avec l’invisible, d’exorciser le mal ou d’échapper à la condition de mortel. Captant les traces d’humanité conservées par ces objets, auxquelles nous sommes encore sensibles, le peintre les déplace dans un jeu subtil d’allers-retours entre le réel et sa représentation.
Zeugma 01 de Romain Bernini est une invitation à observer les liens entre les cultures et les époques à travers une expérience immersive provoquant un regard nouveau sur le lieu et de l’expression sémantique des œuvres. Sa pertinence réside indéniablement dans sa musicalité et son élan vital centré sur l’essentiel. L’exposition explore le pouvoir du silence, à la périphérie ou contre les algorithmes éphémères d’un système chronophage, empêchant l’invention de soi.

Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin

*Le zeugma, zeugme, ou attelage est une figure de style qui consiste à mettre en rapport un mot, généralement un verbe ou une préposition, avec deux termes dissemblables et dont l’association avec le premier terme produit un sens différent.

Infos pratiques> Zeugma 01- Romain Bernini, du 15 mars au 5 octobre 2025, Abbaye royale et musée d’art de Fontevraud. Le site de l’artiste.

Image d’ouverture> Romain Bernini, Zeugma-01. ©Photo Fontevraud-Le Musée d’art moderne, Christophe Martin