La vision distanciée de Patrick Jude

Présentée au centre d’art ACMCM de Perpignan jusqu’au 31 janvier, L’essentiel célèbre Patrick Jude, artiste inclassable dont la pratique, traversée par la peinture, le dessin et le collage, interroge inlassablement le rapport entre l’œuvre d’art et le réel. « Orchestrée » par Étienne Sabench et Peggy Merchez, cette rétrospective réunit plus d’une centaine d’œuvres, embrassant près d’un demi-siècle de création. Sous un titre sobre, elle révèle un univers critique, ironique et profondément humain : celui d’un peintre lucide face aux pouvoirs, à l’histoire et aux contradictions de notre monde.

L’essentiel. Tel est le titre donné à l’exposition de l’artiste Patrick Jude, présentée par le centre d’art ACMCM, à Perpignan. Au cours de la visite, on se dit rapidement que L’essentiel aurait pu être remplacé par « Exhaustive » ou encore par « D’importance… », car l’abondance des techniques utilisées, des références apparentes ou des formats, semble couvrir une grande part d’une activité artistique générale propre à de nombreux artistes.
Les deux commissaires Etienne Sabench et Peggy Merchez font un duo d’exception pour cette exposition de grande ampleur. Plus d’une centaine d’œuvres ont été accrochées sous le regard étonné de son auteur, dont les œuvres reflètent aussi bien le talent qu’une certaine distanciation à laquelle l’oblige son état de santé. L’émotion qu’ils ont eue à décrire leurs choix atteste aussi des liens d’amitié qui ont présidé à cette exposition.
L’essentiel est conçu par ordre chronologique afin que le public puisse se retrouver dans cette succession d’huiles sur toile, de dessins, de peintures sur vinyle, de collages, dans cette suite d’emprunts de style au Caravage, parfois même à des jeux picturaux évoquant l’Equipo Cronica, mêlant dans un même tableau sa propre manière et celles d’artistes qu’il a estimé servir son propos. La chronologie commence par des séries de petits dessins exposés dans des vitrines, renvoyant autant à la finesse de trait de Jean-Dominique Ingres qu’à ceux empruntés à la bande dessinée. Les couleurs toniques, le mode caricatural attestent d’une dynamique critique née très tôt dans son œuvre. Il y a aussi de grandes thématiques, comme celle des Mémoires des murs et les murs des mémoires au centre de l’exposition. Très belle série qui n’est pas peinte cette fois, mais construite, maçonnée, tenant lieu de prélèvements dans l’infinie intimité d’intérieurs de chambres, de salles de bain… minutie du détail, authenticité recherchée des objets collés sur ces panneaux, carrelage (Soubassement II, 1982), demi-crucifix, montant de lit (Plus d’interrupteur, 1981) ou encore porte-savon en céramique incrusté dans le tableau (Les deux savonnettes, 1980-81). Ce mode de représentation qui pourrait évoquer l’artiste américain Tom Wesselman interroge le sens à donner à ces œuvres dont la tristesse n’est pas exempte, où la nostalgie s’en dégage malgré soi dans un regard absorbé par le sujet. Il s’agit alors d’échapper à cette tentation d’ordre psychologique pour se laisser porter autrement par le sens plastique aigu qui les compose.

Vue de l’exposition L’essentiel. ©Patrick Jude, courtesy ACMCM

Chaque « fragment de mur » en est un simulacre, une invention pour mettre en scène la partie visible et l’espace imaginé, la réalité de ce que l’on croit être un « vrai objet » et l’imaginaire rigoureux d’une continuité logique du tableau, de sa relation à l’espace d’exposition, confronté à l’intérieur d’une maison qui semble brutalement transplantée, importée et nous renvoie à un certain voyeurisme. La tâche est d’autant plus intéressante dans ce qu’elle a de provocatrice par les multiples connotations qu’elle suscite, qu’il est ici question d’une prise de pouvoir du peintre d’imposer des espaces hors champ, incongrus, inconvenants, où une métaphore de l’intime est donnée en pâture au visiteur. La pirouette est ainsi chargée d’ironie devant l’insatiable lutte du peintre pour attirer l’attention sur toutes les formes de domination. Celle-ci n’est narrative qu’en apparence, puisqu’elle agit spécifiquement sur le mode esthétique. La démarche de Patrick Jude s’étoffe autour d’un axe largement politisé, fondé sur le traitement grinçant de l’injustice, des pouvoirs, de la souffrance que l’on vérifie dans la suite des thèmes abordés.
En effet, une allusion directe est faite à la coercition militaire investie dans le Triptyque du Colonel. Trois tableaux à vantaux de plexiglass peint où les jeux d’ouverture et de fermeture tiennent lieu de fenêtres autant qu’à celui de calendrier de l’Avent. Non pas qu’il y ait des gourmandises à découvrir, quoique…mais des messages à déduire de substitutions de motifs : à la place du cerveau du gendarme, une cible, à celle de l’œil de Giscard d’Estaing, une cocarde… et le reste s’enchaîne comme un cadavre exquis. On remarque au passage la concaténation entre l’œil organe et le coup porté en cocarde qui empêche de voir celui qui la reçoit (!) et les connotations possibles que l’œuvre suggère. Dans l’instant même où l’œuvre est découverte, on y trouve une possible référence à la cible discrète figée sur un profil en silhouette lorsque De Chirico réalise le Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire. Ces allusions sans lourdeur sont essentiellement narratives et ludiques, jusqu’à avoir conçu ces tableaux articulés pour que le public joue avec, comme cela fut le cas dans les rues de Céret lors de leur première exposition au public quelques décennies plus tôt.

Triptyque du Colonel. ©Patrick Jude, courtesy A cent mètres du centre du monde

Un « autre » aspect dont on pourrait aussi examiner la filiation, et qui n’est pas si « autre » que cela, est développé dans les références à l’histoire de l’art, et concerne la technique de l’imitation du réel, loin d’être une fin en soi. Chez Jude, il s’agit d’imiter la peinture et de la soumettre à la réalité, d’en faire un ingrédient inextricablement lié à l’actualité. Alors le style se met au service d’un propos qu’il ne faut pas rater. La nativité, Judith, Le pipi d’ange sont des évocations sans équivoque de cette peinture classique, mise à l’épreuve dans la peinture de Jude par la dislocation technique. Il fait cohabiter la sanguine, le dessin délicat et précis, avec un tracé visuellement issu du Pop’Art (on pense à certaines œuvres de Lichtenstein), un surlignage plus large, autre manière de nous rappeler que rien ne sert de rester crispé et admiratif des formes du passé puisqu’il est possible de les actualiser dans une pratique picturale qui en dit autre chose. L’imitation a dans sa peinture une réelle dimension critique, non pas au sens du rejet, mais dans celui d’une coexistence qui court-circuite l’ordre établi avec des modes de représentation contemporains qu’on ne peut laisser à la seule épreuve d’appréciation du goût. Il faut comprendre que ces références à la peinture interviennent comme une citation ni gratuite ni innocente et servent souvent une ironie à la limite de l’amertume. Ce qui n’en fait pas un optimiste mais un sacré réaliste, précisément dans la période politique que nous traversons.
Et puisque la mémoire convoque les citations, il faut aussi s’arrêter devant les grands formats exposés dans la nef centrale et sur la mezzanine, on peut y retrouver le voisinage du Caravage, de Rubens ou encore de Matisse. Une toile majestueuse reprend la pose d’une femme alanguie aux traits matissiens allongée sur un matelas, une réelle épaisseur de matelas étant fixée sur le support. C’est un tableau dont la force réside autant dans le trait et la couleur, que dans l’audace de l’objet rapporté. Cette œuvre explose les conventions du tableau puis les rapatrie l’instant d’après à cause du « classicisme » fauve du personnage, puis nous convie à une autre ambigüité selon laquelle, il ne s’agit plus tout à fait d’un tableau, pas non plus d’un bas-relief, mais d’une œuvre mobilière en relief dont les limites s’accommodent aussi bien du mur que de l’espace imaginaire d’une chambre absente.
On ne doit pas manquer encore deux autres séries de tableaux, une consacrée au Feixes et une autre sur panneau de bois qu’on pourrait qualifier de hiératique tant elle s’oppose à la complexité de ses voisines, parfois conçues en deux morceaux explicites, pour prolonger tout en rompant le récit de l’image. Ces tableaux, donc, ont d’une grande simplicité de composition, d’unité colorée où seuls des personnages, des formes, des découpes sont collées, ajoutées, pour réorganiser une surface muette. La lévitation des élus est une œuvre remarquable par son éloquence, les personnages de pâte à bois, sont superposés, en multitude, et s’élèvent en rangées régulières, de plus en plus espacées jusqu’à devenir dans le haut du tableau, de vraies silhouettes anguleuses, stylisées, plus grandes, montrant une progression vers la dureté (du pouvoir), en partant de petits personnages collés en bas, d’aspect fragile, de petite taille, de postures différentes, jusqu’à ceux qui, au-dessus, de plus en plus grands, finissent par déborder du panneau et sont tous sur un modèle stéréotypé, découpé dans du bois. De la pâte au bois, du fragile au rigide, la progression parle d’elle-même.
Quant à la série des Feixes placée sur la mezzanine latérale, elles représentent des paysages de vignes, vus de haut, vus de face, captés par un cartographe qui en dénonce la progressive disparition. Le territoire de Banyuls, où réside Patrick Jude, fait l’objet de nombreuses agressions, climatiques, économiques, immobilières, qui poussent les vignerons à renoncer à leurs terres. Or elles sont le quotidien de l’artiste qui vit au milieu de ces terres, il les fixe sur la toile avec une géométrie frappante qui fait disparaître ce sens premier pour laisser place à un genre pictural abstrait du moins en apparence. Il suffit pour cela de s’en approcher pour voir sur certaines d’entre elles le bleu intense de la côte méditerranéenne, piquée dans la toile comme un saignement de couleur. Mais ce n’est que paysage… !

Vue de l’exposition L’essentiel. ©Patrick Jude, courtesy ACMCM

Jude agit comme s’il avait reçu une mission de justicier, une clarification réalisée entre le sujet et le monde, entre la peinture et le militantisme. Ce serait un euphémisme de dire qu’il n’est pourtant pas dénué de sensibilité, tout au contraire, l’authenticité de ses préoccupations se tient au premier rang et rend compte de ce qui affecte l’artiste profondément. Pas de délectation, juste de la dénonciation. N’est-ce pas déjà une fin de la peinture, bien ancrée dans le réel ?
Lui qui s’est méfié des technologies modernes* les a pourtant défiées en les combinant aux techniques traditionnelles jusqu’à créer une forme d’expression diversifiée qu’on ne reconnaît pas comme « le » style de Patrick Jude, mais qui fait que l’on reconnaît « les œuvres » de Jude. Le sens à y voir n’est pas à l’image de ce qui se passe dans de domaine de la langue qui peut, elle, critiquer toujours et en tous lieux, et provoque la plupart du temps, le même effet : la polémique. Jude a beau user de la peinture comme outil problématique, celle-ci ne créée par une rhétorique, elle procède au cas par cas, et ce, depuis le début. Dès les années 1970, il opposait le genre pictural traditionnel de la nature morte au PVC, matériau pour le moins artificiel qui qualifiait déjà de cette façon sa vision désaccordée avec la société de consommation, une société qui engloutit tout et célèbre la nature en l’industrialisant.
Patrick Jude se met en quatre pour nous montrer son chemin établi entre passé et réalité contemporaine. En quatre est faible tant les références sont nombreuses, mais il réussit avec une constante modestie à insister, à faire passer cette authenticité artistique qui pour finir va bien au-delà des luttes de pouvoir. C’est ce qui en fait un artiste dont l’intelligence picturale est si implacable qu’elle en est extrêmement émouvante.
* P. 95 du catalogue

Vue de l’exposition L’essentiel. ©Patrick Jude, courtesy ACMCM

Infos pratiques> Patrick Jude. L’essentiel, du 24 octobre 2025 au 31 janvier 2026, A cent mètres du centre du monde, à Perpignan. Du mardi au dimanche de 14h à 18h. Site de l’artiste.

Image d’ouverture> Vue de l’exposition L’essentiel. ©Patrick Jude, courtesy ACMCM