La Réalité Virtuelle comme exploration du silence au SeineLab

L’expérience est poétique, introspective et troublante : il s’agit d’une traversée du silence conçue à quatre mains et deux têtes bien connectées, celle du compositeur Alexandre Lévy et de l’artiste plasticienne Faye Formisano, tous deux animés par la recherche de nouveaux dispositifs acoustiques et visuels, dans l’idée d’un partage immersif et sensoriel avec le public. Silence(s), paysages du vide l’œuvre de Réalité Virtuelle, qu’ils ont conçue pour le laboratoire de recherche de La Seine musicale de Boulogne, est à écouter-voir dans un casque VR, jusqu’au samedi 12 juillet en entrée libre. Derniers jours !

De La Cité des Sciences à la Seine musicale de l’île Seguin en faisant escale sur la Péniche POP amarrée sur les bords du canal de l’Ourcq, à Paris, le silence est d’or ! Mais quelle gageure pour un compositeur que de créer sur le silence dans les traces conceptuelles d’un John Cage. « Peut-on (se) recréer des espaces de silence ? » tel était la question orchestrée par la POP lors d’une conférence à La Seine Musicale, le 10 juin dernier avec les artistes et la psychologue chercheuse Valérie Rozec, associée au Centre d’information et de documentation sur le bruit. Et de quel silence parle-t-on au juste ? Et puis comment le faire entendre et le transmettre au public ?

©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. DR, deux exploratrices VR

Dans un des espaces latéraux du grand vaisseau sphérique (La Seine musicale) posé sur le fleuve entre Boulogne et Meudon, quatre casques de réalité virtuelle nous attendent dans une petite salle noire au verre fumé ; sur toute la longueur du mur du fond, une partition stylisée semble flotter tel un ruban blanc sur fond noir. L’expérience dure 15’ environ, elle peut se vivre à plusieurs simultanément mais chacun restera immergé dans sa bulle. Il s’agit d’une expérience inédite de « Réalité Mixte », autrement dit, vous pouvez apercevoir les présences debout dans la pièce mais vous êtes le ou la seule à vivre la traversée sonique et visuelle qui vous est proposée, en noir et blanc, à 360 degrés !

Dès lors que vous êtes appareillé(es), quatre immenses bulles immersives, réalisées dans une onirique transparence 3D, flottent dans l’espace et vous font entrer les unes après les autres, à l’intérieur d’un récit, celui d’un choc traumatique et de la perte de l’ouïe qui s’en suit, de l’intégrité du corps altéré qui cherche à fuir – de la même façon que Pascal identifiait l’évanouissement comme une fuite de la raison. Mais le vœu de silence n’est pas l’oubli et cette traversée en quatre étapes, dans laquelle se déploient des images cinématographiques aussi réelles que troublées par la projection ou le souvenir est aussi l’histoire d’une reconquête, celle de la voix (au pupitre) que l’on avait éteinte pour mieux entendre sa musique intérieure… pour mieux ressentir, de manière exutoire, tel un rituel empathique et salvateur le son de la déchirure.

©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. Une des performeuses du film intérieur VR  « violence du silence »

Quelques jours avant la première du projet Silence(s), paysages du vide, le 9 avril 2025, nous avions rencontré Alexandre Levy, directeur de la compagnie aKousthéa et Faye Formisano dont nous avions commenté dans les colonnes d’ArtsHebdoMédias, le projet art-science à la Cité des sciences et de l’industrie en 2024. Or c’est à Taïwan que la quête esthétique et formelle de ces deux amoureux du silence de la mer avait fait écho.

Retour sur la genèse du projet

La commande fut passée à La compagnie aKousthéa fondée par Alexandre Lévy dès 2003 pour une exploration musicale contemporaine à l’aune du numérique, de ses potentialités immersives et intéractives avec le public. Pianiste de formation, Alexandre a poursuivi des études d’écriture et de composition au Conservatoire de Paris. Un début de carrière bien accompli, avec des pièces électroacoustiques écrites pour le GRM ou Radio France et de nombreuses compositions pour le spectacle vivant jouées entre autres, à l’opéra de Paris ou au Théâtre du Châtelet. Ainsi, depuis plus de 20 ans, le compositeur œuvre à la croisée de langages acoustiques et de formes musicales et visuelles intéractives en collaboration régulières avec des chorégraphes et des plasticiens, ou encore, avec la spécialiste du langage végétal Sophie Leconte.

© orevo concert du 3 juin 2025 SeineLab, Faye Fomisano voix et ipad, Alexandre Levy compositeur et piano, Elise Dabrowski, contrebasse et chant lyrique

« Je souhaitais aller au-delà du format concert et faire entrer le public physiquement dans l’œuvre musicale, dit-il, c’est pourquoi je me suis intéressé au dispositif sonore, intéractif et j’ai commencé à explorer une corrélation entre sensorialité et musique au travers d’œuvres mixtes tant sur le format que sur la manière dont la musique se déploie, c’est-à-dire dans lesquelles le public dispose d’une sorte de partition ouverte que j’appelle une partition virtuelle. A partir de là, j’ai commencé à travailler avec le GRAME, à Lyon, utilisant leur logiciel de synthèse sur des dispositifs qui font intervenir des modélisations de vibrations sonores de végétaux ou de voix animales pour créer des langages à la jonction des différents mondes du vivant. Il me fallait un outil pour réunir ces recherches et travailler dans des espaces avec les mêmes personnes au long cours. C’est pour cela que j’ai créé la compagnie aKousthéa, avec laquelle nous avons réalisé des créations sonores notamment pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire, ou l’opéra « Zerballodu » à la Philharmonie de Paris et plus récemment un opéra-installation, Fauves, d’après Croire aux fauves de Nastassja Martin. Il s’agit d’un projet musical et visuel dont d’autres versions sont actuellement en développement, avec l’opéra National de Kaohsiung à Taiwan et celui de Bruxelles dans le cadre du festival Ars Musica. »

©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. DR, une exploratrice VR

 

S’emparer de la Réalité Virtuelle était une expérience nouvelle pour le musicien chercheur : « Ce que j’aime, c’est proposer des temps différents, pour Silences, paysages du vide au SeineLab, je me suis demandé quels seraient le propos et la forme à tenir dans un espace aussi lumineux et bruyant ? J’ai voulu proposer au public une expérience du silence en l’amenant à cheminer à travers plusieurs “bulles de silence” dans un parcours à la fois visuel, musical, sonore et sensoriel. Je venais de rencontrer Faye Formisano à Taïwan au C-lab à Taïpei, où je présentais Vibration Forest, des sculptures sonores tactiles vibrantes gravées sur du bois et des extraits de Fauves. J’ai été subjugué par son univers sensible et son œuvre de Réalité Virtuelle  They dream in my Bones : Insemnopedy II, qu’elle m’a présentée alors qu’elle était en résidence à la Villa Formose Immersive – Taiwan XR Writing Residency organisé par le festival New Images et TAICCA. Or je me disais que pour inviter le public à entrer dans des “bulles de silence”, il fallait absolument employer la Réalité Virtuelle, nous en avons discuté et le dialogue n’a jamais cessé. Le choix de créer une fiction a été la force de la proposition de Faye. » 

© Photo orevo : de gauche à droite Alexandre Levy le compositeur, Faye Formisano l’artiste visuelle, Pascal Auffray le directeur photo (prise de vue réelles) et Ludovic de Oliveira, l’artiste 3D.

« Nous souhaitions faire ressentir au public plusieurs états de silence que nous avions identifiés tels que le silence cosmique, le silence de la musique, le vœu de silence, ou la violence du silence, poursuit Faye Formisano, qui connait bien le sujet pour l’avoir exploré dans la performance, sur scène en tant que chorégraphe, dans ses films, et même dans la composition d’une chanson… Par ce cheminement, c’est devenu l’histoire d’une cheffe d’orchestre qui a perdu sa voix et nous conduit dans cette traversée en quatre étapes : à la reconquête de celle-ci, et donc, à la reconquête de soi, à travers la préparation d’un concert. Le passage sur mars dans la première bulle de silence, par exemple, a été construit comme un rêve de quitter la planète et d’aller le plus loin possible à l’issue d’un moment difficile.  Par le biais du casque de réalité virtuelle, le visiteur se retrouve comme happé, immergé par différentes strates d’images entre l’espace physique, un grand dessin que j’ai réalisé à l’encre de chine puis réimprimé d’un seul tenant comme symbole d’une partition sur lequel viennent reposer ces bulles telles des membranes à l’intérieur desquelles on va découvrir des films diffusés sous la forme d’anneaux à 360° que nous avons tournés en prise de vue réelles. Nous avons conçu trois niveaux d’images, résume la plasticienne à la croisée du dessin, du textile et du cinéma expressionniste, y compris tout un jeu de transparence dans la texture vidéographique des bulles créées en animation 3D avec Ludovic De Oliveira (artiste 3D, game designer et monteur, complice de recherche indéfectible de Formisano, depuis sa première vidéo danse  Beach Noise jusqu’aux œuvres filmiques et numériques développées au Studio national d’art contemporain le Fresnoy depuis 2019, ndlr).

©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. DR : simulation 3D Ludovic de Oliveira

« Dans la fiction, reprend Levy, le compositeur, il s’agissait d’évoquer le “vœu de silence”, je me suis dit qu’il fallait absolument tourner à l’abbaye de Beauport, ce sont des ruines mais c’est aussi un lieu de résidence “culture-nature” extrêmement silencieux d’une esthétique à tomber par terre. Pendant deux jours nous avant filmé sur place et je me promenais la nuit pour enregistré le silence. Entre les bulles, il s’agit d’une composition musicale mais à l’intérieur des bulles se sont de vrais silences enregistrés que vit le spectateur… »

©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. Image du tournage, prise de vue réelle
©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. DR vision à l’intérieur d’une bulle de Silence

« Dans l’une des quatre bulles, on retrouvera telles des fantômes ou des apparitions, une performance filmée de cinq portraits de personnes  victimes de violences sexistes et sexuelles qui déchirent des petits morceaux de tissu, des rubans symboliques de la reconquête de soi, comme des langues pendues qu’on a fait taire, précise Faye Formisano qui poursuit actuellement une thèse en recherche-création à l’Université de Lille et au Fresnoy portant sur l’usage et les fonctions du voile au cinéma comme manifestation des identités troubles.

« Trois jours seulement me séparaient de la première répétition avec l’orchestre.
 Je devais retrouver ma voix, nous interpelle la cheffe d’orchestre interprétée par la belle voix grave enregistrée de Faye Formisano dans une dernière bulle de Réalité Virtuelle sur « la violence du silence »… J’esquissais les gestes de la partition en imaginant un fil invisible.
 Je rêvais de donner à entendre tous ces silences. 
Chaque silence résonnait tantôt comme une mort, tantôt comme une naissance. Un fil tendu dans le vide d’un monde inconnu.  


©Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano. DR, Faye Formisano lors de la performance-concert du 3 juin 2025

Mais c’est aussi sur la scène face au public le 3 juin dernier, que furent déployés les textes du projet par Faye Formisano accompagnée d’Alexandre Levy au piano et d’Élise Dabrowski à la contrebasse, lors d’un concert « impromptu » à La Seine Musicale. Une autre première ! L’immersion pourtant sans image était totale et l’émotion palpable… Alors laquelle des deux fut l’expérience la plus immersive ? Vous n’en saurez rien mais il vous reste encore quelques heures pour rejoindre la Seine Musicale.

© orevo :  Faye Fomisano voix et ipad, Alexandre Levy compositeur et piano, Elise Dabrowski, contrebasse et chant lyrique

Compléments d’information> Silence(s), paysages du vide : une coproduction cie aKousthéa, Le SeineLab – Département des Hauts-de-Seine, Insula orchestra, Abbaye de Beauport, avec le soutien de la Ville d’Orléans et du CNC.

Du 9 avril au 12 juillet 2025 en entrée libre. Le SeineLab est ouvert du mercredi au samedi de 14h à 19h (jusqu’à 20h les soirs de concert pour les spectateurs munis de billets). Durée de l’expérience immersive : 15 mn
Âge minimum requis : 12 ans pour l’expérience avec les casques VR. Films et témoignages en accès libre.

La compagnie aKousthéa est soutenue par le ministère de la Culture – DRAC Centre-Val de Loire, le Conseil Régional Centre-Val de Loire, la Mairie d’Orléans, la Maison de la Musique Contemporaine, l’ADAMI, le Fond de Création Lyrique SACD et le Centre National de la Musique.

L’artiste Faye Formisano est actuellement exposée à Munich à la galerie Heldenreizer, du 3 juillet au 2 aout 2025 dans une exposition collective, Aenigma, curatée par Maddalena Pelu, aux côtés de Giorgio de Chirico, Audrey Guttman et Lulu Nuti.

Visuel d’ouverture>  Silence(s), paysages du vide d’Alexandre Levy et Faye Formisano, une coproduction cie aKousthéa, Le SeineLab.