La peinture augmentée a désormais son mouvement

Jusqu’au 15 juillet, la galerie Amarrage de Saint-Ouen accueille une exposition de peinture augmentée initiée par ABK, avec pour invités les Francs Colleurs, Luis Meyer, Abelysse Paolini, Sun7, Teurk et Jacques Villeglé, parrain de la manifestation. C’est l’occasion pour les visiteurs de découvrir les débuts de l’« augmentisme », se revendiquant comme le premier courant pictural né au XXIe siècle. Les œuvres « technologisées » sont des hybridations engendrées par le travail de l’artiste et celui de la machine. Divers et inspirés pour certains par l’art urbain, les travaux exposés ne manqueront pas de surprendre les visiteurs. Surtout, n’oubliez pas votre smartphone, il vous permettra de les appréhender dans toutes leurs dimensions.

Alphabet signé Jacques Villeglé, 2019.

Téléphone mobile à la main, les visiteurs de la galerie Amarrage de Saint-Ouen déambulent dans une exposition bien singulière, dont les œuvres se découvrent au mur comme sur leurs écrans. L’événement affirme inaugurer le tout premier courant pictural du XXIe siècle : la peinture augmentée ou « augmentisme ». Constatant la désaffection des artistes pour les mouvements, ABK a souhaité renouveler le genre en réunissant des créateurs dont le travail mêle peinture et technologies pour aborder des thématiques et des réflexions actuelles. Comme pour tout mouvement digne de ce nom, elle a rédigé un manifeste – lu le soir du vernissage de l’exposition par une intelligence artificielle, le texte peut être consulté dans son intégralité d’un clic. Echo d’une époque dominée par la technologie, la peinture augmentée mélange pigments et pixels pour permettre aux artistes de questionner le futur de l’humain. Réalité augmentée, intelligence artificielle, logiciels 3D, QRcode, glitch, réalité virtuelle, mapping, etc., sont autant de techniques utilisées pour hybrider les œuvres et trouver un équilibre entre l’intervention traditionnelle de l’artiste et celle, plus récente, de la machine.
Inspirée par le travail des Nouveaux Réalistes, ABK a offert à Jacques Villeglé d’être l’invité d’honneur de l’exposition, s’inscrivant par-là même dans la lignée de ce groupe* fondé en 1960 : « C’est impossible de créer à partir de rien. Je crée avec une histoire que je porte, un héritage que je revendique. Jacques Villeglé a beaucoup pratiqué l’art urbain. Et ici, il est en nombre. Ce qui légitime le lien entre cette figure de l’art et l’augmentisme. » Enthousiasmé par le projet d’ABK, l’artiste a créé un alphabet en dédicace à la peinture augmentée. Le manifeste du mouvement est d’ailleurs imprimé sur une image de ce cadeau, comme un passage de flambeau d’un mouvement à un autre.

De gauche à droite : So Deep ! et Earth, Anthropocene – Remember this stuff we used to call Earth ?, ABK.

Poursuivant une thèse de doctorat sur la notion d’augmentisme, ABK se dédie depuis plusieurs années à mettre en évidence le lien entre art et technologies. De son passé d’artiste irrigué essentiellement par l’art urbain, elle conserve certains codes. Exemple : la peinture blanche recouvrant dans la rue les graffitis l’a inspirée pour So Deep !, un smiley peint que l’artiste a ensuite masqué d’une couche de blanc ; le visiteur ne pouvant découvrir le dessin original que sur l’écran de son smartphone en utilisant l’application Artivive. Graffitis, autoportraits, dessins de mains, tout s’augmente avec ABK, qui n’hésite pas à explorer diverses formes d’intelligence artificielle. Engagée, elle crée aussi des œuvres interactives de sensibilisation telles que Earth, Anthropocene – Remember this stuff we used to call Earth ?, une expérience olfactive et visuelle où le visiteur est invité à aimanter des déchets sur une peinture représentant la Terre et à sentir la pollution, mélange de goudron et de mégots. En scannant le tableau, un message apparaît sur l’écran pour alerter le visiteur quant au réchauffement climatique et ses dangers. Si l’augmentation permet de découvrir plusieurs dimensions de l’œuvre, elle n’est pas pour autant l’addition d’un travail manuel et d’un travail technologique. « Toutes les œuvres préexistent à leur augmentation », rappelle ABK.

Pièce signée Teurk.

Parmi les artistes réunis autour d’elle, Sun7 signe Glitch 1 et Glitch 2, deux interprétations de ces défaillances électroniques qui mettent à mal notre matériel informatique. Autre œuvre surprenante, le bouillon de pigments de Teurk qui nous fait appréhender la science sous une perspective artistique. L’exposition accueille également le projet les Francs Colleurs (notre photo d’ouverture), dont les stickers et affiches en forme d’écailles produites par les 50 artistes du collectif 9ème Concept sont visibles un peu partout sur les murs de France. Grâce à une application, les motifs se meuvent au rythme de sons et de musiques. Le fait de rejoindre ce mouvement marque le début d’une nouvelle manière de créer pour ce collectif de peintres habitué à travailler sur du plat. « Cela permet de faire évoluer notre travail, de lui faire prendre une autre dimension. La peinture augmentée étend le périmètre d’action de l’œuvre et suscite des rencontres avec des artistes qui travaillent différemment de nous. Grâce à ce travail, nous avons été invités à participer à des festivals liés aux technologies. Nous n’y avions pas accès avant. C’est intéressant parce que l’augmentation permet vraiment de faire quelque chose d’évolutif par rapport à notre milieu », affirme l’un des membres du collectif.

Intergraphie urbaine, Luis Meyer.

Partageant avec ABK un intérêt pour les murs, Luis Meyer prélève des échantillons de poudre des différentes briques rouges de Lille. Il cherche à collecter le plus de nuances possibles afin de créer des pigments. Pour Intergraphie urbaine, peinture en réalité virtuelle, le visiteur peut découvrir sur son téléphone des photos de tous les murs ayant servi à la composition du tableau. « La peinture augmentée permet une transition de la matière physique vers la virtualité, quelque chose qui n’est pas tangible, pas réel, pas plastique, mais qui est un complément de l’image fixe qu’on peut voir. Je trouve vraiment intéressant ce jeu d’image réelle et d’image virtuelle », explique l’artiste.

Glitch 1 et Glitch 2, Sun7.

L’exposition est également l’occasion de découvrir la benjamine du groupe, Abelysse Paolini. Ses deux peintures Caire lui furent inspirées, lors d’un voyage touristique en Egypte, par le saisissant télescopage entre les majestueuses pyramides et constructions anciennes et la forte pollution de la ville. Dans sa première œuvre, l’artiste superpose des photographies des deux visages de la capitale. L’image réalisée grâce à un logiciel 3D fait écho à une reproduction à la peinture acrylique où l’artiste a librement adapté les couleurs. Le diptyque crée un parallèle intéressant entre techniques modernes et traditionnelles, renvoyant ainsi aux deux mondes opposés qui cohabitent au Caire.
Bien que les formes plastiques présentées dans l’exposition diffèrent, toutes se rangent sans ambiguïté sous la nouvelle bannière de l’augmentisme, mouvement ancré dans notre époque et préoccupé par ses soubresauts. Et s’il fallait résumer en une phrase la peinture augmentée ? Peut-être pourrions-nous la définir comme une volonté d’aborder des sujets d’actualité par des techniques d’aujourd’hui, tout en gardant toujours un pied dans le futur. Soit une longueur d’avance.

Caire, Abelysse Paolini.

* Le Nouveau Réalisme a été fondé en octobre 1960 par Yves Klein, Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques de la Villeglé et le critique d’art Pierre Restany.

Contact

La peinture augmentée, jusqu’au 15 juillet à la galerie Amarrages, 88 rue des Rosiers, 93400 Saint-Ouen.

Crédits photos

Image d’ouverture : Détail de l’installation des Francs Colleurs © Collectif 9ème Concept, photo ABK – Alphabet © Jacques Villeglé, photo Y. Collomb – So Deep ! et Earth, Anthropocene – Remember this stuff we used to call Earth ? © ABK, photo Y. Collomb – © Teurk – Intergraphie urbaine © Luis Meyer, photo Y. Collomb – Glitch 1 et Glitch 2 © Sun7, photo ABK – Caire © Abelysse Paolini, photo Y. Collomb