La déclaration d’Alex Da Corte à l’Amérique de Titi et Grosminet

Conçue en 2018 à l’occasion de la 57e édition de Carnegie international, et après un passage par la Biennale d’artde Venise en 2019, Rubber Pencil Devil pose ses valises à Shanghai. Soutenu par la Fondation Prada, l’artiste américain Alex Da Corte expose, jusqu’au 17 janvier 2021, 51 chapitres des 57 que compte son installation immersive. Affichées sur de très attrayants cubes aux couleurs changeantes, les vidéos se déploient sur deux étages du palais Rong Zhai, restauré par la marque pour accueillir des expositions d’art contemporain.

Rubber Pencil Devil, Alex Da Corte, Prada Rong Zhai.

À l’abri de l’agitation shanghaienne, le palais Rong Zhai demeure hors du temps. Derrière sa façade paisible, ses grandes pièces au style art déco ont été investies par les néons d’Alex Da Corte et ses œuvres aux couleurs ultra saturées. Installés sur deux étages, 19 cubes-vidéo multicolores diffusent en continue 51 « tableaux », faisant office de chapitres. Ses derniers proposent de lentes chorégraphies oniriques et immersives, laissant le spectateur curieux et amusé. Dans ses dispositifs, l’artiste américain se met en scène dans la peau de personnages issus de la culture populaire américaine. Da Corte compte sur la mémoire collective et joue avec les objets du quotidien. Tout est mis en œuvre pour faire appel à cette notion de « déjà vu » chez le spectateur, jusqu’à la construction du décor, rappelant un plateau de cinéma. Il joue avec la culture visuelle de la classe moyenne américaine et qualifie Rubber Pencil Devil de « Gesamtkunstewerk », « œuvre totale », tant au regard des différents supports utilisés – musique, images et décors – que des thèmes abordés – consommation, histoire de l’art et récits personnels. Si elle est pleine d’humour, cette œuvre cache cependant une autre dimension. La scénographie théâtralisée et sur colorée ne cache-t-elle pas une réalité plus grise ?

Rubber Pencil Devil, Alex Da Corte, Prada Rong Zhai.

Le travail de Da Corte est éclairé par le pop art. Il questionne la culture populaire propre à la société de consommation, le tout en ironisant et montre une volonté de désacralisation de l’icône. Les apparitions répétées des personnalités publiques, réelles ou fictives, modèlent de sens les images. L’artiste se les réapproprie pour réinventer leurs histoires. « Dans ces vidéos, je réduis les hiérarchies pour ôter les privilèges ou l’autorité de certains des personnages, pour les confondre un peu », confie Alex Da Corte lors d’un reportage réalisé par Art 21. Teintée de surréalisme, la proposition sort du monde rationnel et tend vers l’absurde : dans un tableau, la panthère rose repasse son superbe pelage…, dans un autre, des fruits anthropomorphes déjeunent au sommet d’un gratte-ciel, clin d’œil à la célèbre photographie de Charles Clyde Ebbets, Lunch atop a Skyscraper.
Chaque salle abrite des néons aux couleurs diverses, qui singularisent l’atmosphère de chacun des univers pourtant interdépendants. Ce choix d’éclairage ne laisse aucune place au hasard. Il témoigne de la réflexion de Da Corte sur l’influence des dispositifs marchands sur l’art contemporain. Ainsi, les néons mettent en lumière ses œuvres, à l’instar des produits vendus dans les rayons des supermarchés. Sommes-nous alors visiteurs ou consommateurs ? Cette fascination de l’artiste pour la grande distribution a germé en lui dès l’enfance, entre les banlieues du New Jersey (Etats-Unis) et de Caracas (Venezuela). La classe moyenne était omniprésente dans l’une et inexistante dans l’autre, une différence qui marquera sa recherche artistique. En mêlant histoires personnelles, culture populaire et histoire de l’art, l’artiste met en exergue toute la complexité de la société dans laquelle il vit. Alex Da Corte partage avec le public son introspection, naviguant entre souvenirs d’enfances et idéaux, dresse un portrait bienveillant et contemporain de la classe moyenne américaine. Une véritable déclaration.

Rubber Pencil Devil, Alex Da Corte, Prada Rong Zhai.
Contact

Rubber Pencil Devil, jusqu’au 17 janvier 2021, à la Fondation Prada Rong Zhai, Shanghai.

Crédits photos

Image d’ouverture et toutes les autres images : Rubber Pencil Devil, Alex Da Corte, Prada Rong Zhai, Shanghai. ©Alex Da Corte, photo Alessandro Wang, courtesy Prada