À la Galerie Wagner, Après l’interférence. Anatomie d’un ordinateur presque quantique signe la première exposition personnelle de Kaspar Ravel. Entre image et langage, l’artiste fait dialoguer la lumière, le calcul et la perception. Florence Wagner revient sur sa collaboration avec le jeune artiste et sur la manière dont sa galerie poursuit un engagement en faveur d’un dialogue entre l’art et la science.
ArtsHebdoMédias. – Après l’interférence se situe à la frontière de la science et de la poésie. Comment la galerie s’est-elle emparée de ce projet si singulier, à la fois conceptuel et sensible ? Qu’est-ce qui vous a convaincue d’accompagner Kaspar Ravel ?
Florence Wagner. – Comme beaucoup de projets, tout commence par une rencontre. Avec l’équipe en charge de la politique culturelle de Sorbonne Université d’abord. Avec Kaspar ensuite. J’ai trouvé intéressant d’offrir à ce jeune artiste sa première exposition en galerie à l’issue de sa résidence artistique qui aura duré trois années. D’autant plus qu’il a également été sélectionné pour exposer dans le cadre de la biennale Némo au Centquatre-Paris. Cette synergie entre nos trois structures ne peut qu’être bénéfique pour l’artiste. Concernant la thématique, j’avoue n’avoir aucune compétence scientifique, mais ces sujets m’intéressent dans la mesure où ils sont d’actualité, et que les artistes en livrent une interprétation esthétique innovante, capable d’ouvrir des espaces de pensée et de réflexion.
Son œuvre semble prolonger certaines utopies modernistes sur la lumière et le calcul mathématique, tout en ouvrant vers une dimension quasi métaphysique. La traversée de cette « machine désassemblée » offrirait au « visiteur-photon » la possibilité d’être « modifié à chaque seuil franchi ». Comment avez-vous pensé l’accrochage pour favoriser une telle perception ?
On dit souvent que les œuvres trouvent leur place. C’est assez vrai pour cette exposition. Il était évident qu’il fallait installer les œuvres ajourées de manière aérienne sur un fond de couleur. Ensuite, la série des bleus s’est imposée sur le grand mur à l’entrée. La composition de plaques de cuivre évoquant une fiction archéologique devait occuper une place centrale avant d’arriver aux « interférences ». Les croquis aident à la compréhension du dispositif à qui sait les lire. Dans les faits, chaque visiteur appréhende l’espace de l’exposition à son gré et se projette ou non dans cette scénographie. J’avoue que les réactions sont plutôt bonnes ; les questions fusent…

L’exposition met en scène une « machine sans composants électroniques » faite de feuilles de papier et de métal. Au mur, ces dernières dessinent, non seulement un paysage comme vous le proposez, mais évoque aussi un alphabet simplifié. Comment appréhendez-vous cette tension entre image et langage ?
Dans cette exposition, les formes oscillent entre le dessin et l’écriture d’un alphabet. L’image tend vers la représentation, alors que le signe tend vers la signification. Cette ambivalence m’intéresse : elle place le spectateur dans un espace d’incertitude où il ne sait plus s’il doit lire ou regarder. Le matériau, dépourvu d’électronique, renforce cette idée d’une « machine » poétique, presque primitive, où le geste manuel remplace le code numérique. En ce sens, j’appréhende la tension entre image et langage non comme une opposition, mais comme un champ d’expérimentation favorisant la possibilité d’une expression plastique, à la fois sensible et symbolique.

Depuis sa fondation, la Galerie Wagner tisse des liens entre art, science et philosophie. Comment conciliez-vous aujourd’hui l’héritage de l’abstraction géométrique avec les formes plus expérimentales ou spéculatives que proposent des artistes comme Kaspar Ravel ?
L’abstraction géométrique, dès ses origines, portait une ambition scientifique et philosophique : celle d’ordonner le monde par la forme, d’explorer les structures fondamentales du réel. Aujourd’hui, cette quête peut se reformuler dans un contexte où la pensée spéculative, les technologies et les systèmes complexes redéfinissent notre rapport au visible. Je ne considère pas la géométrie comme un style, mais comme un langage, une base pour parler de structure ou d’intuition, de calcul ou d’indétermination, entre rationalité et sensibilité. L’abstraction géométrique demeure une référence, mais son héritage se déplace vers un champ plus spéculatif, où l’œuvre devient un espace de questionnement plutôt qu’un système clos.

Vous représentez à la fois des artistes historiques et des créateurs émergents. Quels critères guident votre choix lorsqu’il s’agit d’accueillir une nouvelle démarche artistique dans votre galerie ?
La densité de la démarche est un critère essentiel : quel est le sujet ? Comment est-il développé ? Quelles nouveautés apporte cette démarche artistique ? Est-elle en cohérence avec le positionnement de la galerie ? Le parcours de l’artiste compte également beaucoup : où a-t-il exposé ? Quel est son chemin ? Vers où va-t-il ? Dans quelles collections publiques et/ou privées trouve-t-on ses œuvres ? Suis-je à même de l’accompagner dans son développement ? Enfin, la qualité de la relation humaine est primordiale : elle doit s’inscrire dans la confiance, le partage et la bienveillance.

Comment imaginez-vous l’évolution de la Galerie Wagner dans les prochaines années ? Vers quels territoires de recherche ou de sens souhaitez-vous la conduire ?
Il est difficile de répondre à cette question, tant nous vivons dans un contexte géopolitico-économique compliqué. Le concept même de galerie est menacé par le développement des réseaux sociaux, des platesformes de vente en ligne, des ventes aux enchères en ligne… et par la désaffection du public toujours plus rare en galerie. En revanche, on constate une fréquentation toujours plus importante des salons et des expositions muséales prônant l’expérience immersive… Je reste cependant convaincue de la nécessité d’espaces de monstration intimistes, qui favorisent la rencontre entre une œuvre et son regardeur, accompagné par la passion du galeriste. Aussi, tant que je serai en mesure de financer les expositions et d’accompagner les artistes – et les collectionneurs ! –, je continuerai de défendre ces formes d’art en lien avec les sciences, le monde du vivant et du non vivant. Peut-être en étant un peu plus ouverte à une certaine poésie, à une esthétique du sensible… Notre monde en a bien besoin.

Infos pratiques> Kaspar Ravel-Après l’interférence. Anatomie d’un ordinateur presque quantique, du 17 octobre au 22 novembre, à la Galerie Wagner, à Paris.
Image d’ouverture> Exposition Après l’interférence. Anatomie d’un ordinateur presque quantique. ©Kaspar Ravel, photo Max Borderie

