Inspirés et prometteurs, et inversement

Il est encore temps de se propulser quai Malaquais, à Paris, pour découvrir L’art et la vie et inversement. Ne croyez pas que cette exposition ne soit qu’une récompense pour les jeunes diplômés des Beaux-Arts de Paris. Elle est aussi une découverte et un plaisir pour ceux qui s’intéressent au présent à l’invention des formes et des expressions plastiques.

L’art et la vie et inversement révèle les préoccupations tant plastiques qu’existentielles, écologistes ou politiques, des 26 artistes fraîchement diplômés des Beaux-Arts de Paris ayant obtenu les Félicitations du jury en 2024. Cette exposition met en lumière une diversité de sujets, de matériaux, et d’intentions propres à témoigner de la richesse expressive de cette nouvelle génération. Les œuvres exposées prouvent une volonté constante de mêler intimement l’art et la vie, le personnel et le collectif, la sphère affective et la société. En puisant dans leur environnement immédiat, les jeunes artistes dépassent l’ordinaire, le transforme, et propose des formes dans l’espoir de toucher l’Autre. Des paysages deviennent miroirs de mondes intérieurs, tandis que des monologues sont en résonnance avec des préoccupations globales. Des horizons apparaissent empreints de souvenirs singuliers ou dévoilent des histoires et des tragédies partagées. Tandis que le corps, à l’épreuve de ses émotions, devient un puissant vecteur d’expression. En célébrant ces jeunes diplômés, l’exposition, confiée à Anaël Pigeat, rappelle aussi que l’art est un vecteur essentiel de compréhension, de transformation et de sublimation de la réalité. A cette occasion, a été édité un beau catalogue qui pourra consoler ceux qui n’arriveront pas à se précipiter ce week-end quai Malaquais. A suivre en images, huit œuvres heureusement rencontrées. Elles sont accompagnées du texte mis à la disposition du public dans l’espace d’exposition.

Topie impitoyable d’Hugo Viana Da Silva

« Dans l’entrée de l’exposition, Hugo Viana Da Silva nous invite à un drôle de face à face, sur le ton de l’humour et dans un esprit grinçant. J’te filme répète une caméra dont l’écran montre sa bouche en gros plan. Énervement, désespérance, rire aux éclats. Autre vison de son corps fragmenté, ses yeux nous regardent depuis un écran de téléphone et s’adressent à nous dans une atmosphère qui rappelle à la fois Tony Oursler et Samuel Beckett. Qu’est-ce que parler – particulièrement pour un artiste – dans un monde de communication ? Telle est l’une des questions qu’il soulève. Au fond de la salle Melpomène, dans un espace fantomatique, une petite voix résonne : énumération énigmatique, corps du spectateur, corps politique. »

Topie impitoyable, 2025. ©Hugo Viana Da Silva, photos MLD

Lituus et Sans titre d’Alessandro Di Lorenzo

« Un paysage vert est devenu sec. Alessandro Di Lorenzo tire son inspiration de son enfance dans le Sud de l’Italie, et de l’altération de ces paysages par la xylella fastidiosa, une bactérie qui a tué des millions d’oliviers dans les Pouilles à partir de 2008. Son imaginaire s’est transformé. Dans l’entrée de l’exposition, il nous invite à pénétrer dans un temple également altéré, dont les bas-reliefs sont devenus illisibles. Qui est la proie ? Qui est le gagnant ? Ces œuvres de bois ont été réalisées d’après les copies des frises du Parthénon accrochées le long de l’amphithéâtre du mûrier, dans l’école des Beaux-Arts de Paris. Les dessins formés par la bactérie dans le bois ajoutent d’autres strates à cette histoire. Le bâton des augures désigne l’espace dans le ciel où les auspices lisaient l’avenir dans le vol des oiseaux. »

Lituus (nerbo di bue), 2023, bronze, plaqué argent, Sans titre (bas-relief 1), 2024, Bois, Sans titre (bas-relief 2), 2024, Bois d’olivier. ©Alessandro Di Lorenzo, photos MLD

Ahhh back to earth, Zzzz, Ohhh et Twin heats de Gilad Ashery

« Depuis ses premiers essais près de Jérusalem dans une grotte entourée d’argile, Gilad Ashery travaille souvent la terre. La part de violence inhérente à ses œuvres traduit une réaction physique à la situation de ce territoire. Ces sculptures ont été faites à la campagne en Autriche :  il a creusé un trou dans le sol du jardin, et s’y est jeté avant de mouler l’empreinte de son corps. Les boîtes de transport sont incluses dans l’œuvre comme des socles. Rencontre fortuite entre Rodin et Gelitin. La vidéo présentée, tournée en caméra thermique, montre l’artiste en fétus, qui se retourne et laisse sa propre trace derrière lui comme un ange qui veille. »

Ahhh back to earth, 2025, boue, céramique, bois, métal, mousse, plumes, bâtons de tente, Twin heats, 2024, vidéo 12 minutes, Zzzz, 2024, boue, plâtre, bois, métal, mousse. ©Gilad Ashery, photos MLD

Sans titre de Ruoxi Jin

« “Numéro spécial de Point de vue sur Ruoxi Jin !” Ali Akbar, le vendeur de journaux de Saint-Germain-des-Prés, nous l’annonce : elle a retrouvé la fille de son père ! À partir d’interventions in situ, Ruoxi Jin met en scène “didascalies sans tirades” à travers une architecture fantasmatique qui émane du Palais des Beaux-Arts. Dans l’entrée, de fausses fenêtres sont apparues au plafond, indiquant le décalage horaire par leur luminosité. Les mains d’un géant prestidigitateur, prêt à déployer ses tours de passe-passe, apparaissent derrière les carreaux. Sur un palier est installée une fausse porte, entrée de sous-marin fabriquée pour un tournage de Vingt mille lieues sous les mers. Sur l’autre palier, un grand portail dessiné par des clous ouvre sur un judas : on aperçoit la maison rouge de son père. »

Sans titre, porte de sous-marin (décor), poulie, Sans titre, clous, écran, judas, et, Sans titre, installation sur panneaux Led, carton bois, 2025. ©Ruoxi Jin, photos MLD

Closer to you et Questions of Travel d’Isadora Soares Belletti

« Aux côtés de sa grand-mère de 97 ans, dans la ville de Belo Horizonte où elle est née, Isadora Soares Belletti regarde le coucher du soleil comme une tentative de connexion au cycle de l’humanité : attente de l’inconnu, du destin, envie de la vie, éternel recommencement. La sculpture présentée à côté de l’écran se compose de batteries solaires chargées au soleil du Brésil. Dans l’espace derrière la cimaise, la lampe qu’elles alimentent recrée cette lumière des origines dans une image du déplacement, de ses conséquences sur les corps et les âmes. Une fois éteintes, ces batteries sont confiées à des proches pour poursuivre ce voyage fantasmatique. Une projection de photographies du coucher du soleil par la grand-mère d’Isadora accompagne ce dispositif. »

Closer to you, 2023, vidéo 5’37 », Questions of Travel, 2024, batteries solaires, ampoules Led, cuivre (lampe et arc en cuivre), Closer to you (journal, sélection de 80 diapositives, projecteur de diapositives), 2024. ©Isadora Soares Belletti, photos MLD

Résonances de Sergiy Petlyuk

« Au dos d’un mur, des lettres dessinent une phrase : Nobody Cares. “Compter aide à digérer l’inacceptable, transformant la réalité en abstraction, l’émotion en logique, le personnel en données statistiques”, écrit Sergiy Petlyuk. Il faut approcher son oreille d’un mur qui bloque le passage, composé de petits pavés de ciment dans lesquelles des enceintes sont prises. Certaines sont muettes, recouvertes de résine, d’autres diffusent des sons : des voix basses disent des nombres, chaque fois liés à des guerres, historiques et contemporaines. Contraste entre des matériaux froids et une humanité marquée par les tragédies. »

Résonances, 2024, installation sonore. ©Sergiy Petlyuk, photos MLD

Le Boulier (qui trop embrasse mal étreint) et Stanza d’Anna de Castro Barbosa

« Représenter le désir, mettre en forme des tensions relationnelles, des matériaux froids et d’autres sensuels… Tels sont les territoires de recherches d’Anna de Castro Barbosa. En métal, en verre ou en cuir, ses travaux ont souvent trait au champ médical ou fétichiste. Son œuvre Le Boulier (qui trop embrasse mal étreint), produite spécialement pour l’exposition, introduit le sujet du jeu dans sa recherche. Il s’agit d’un parcours de billes sur des rails d’inox, comme un déploiement de rubans dont les volutes mêmes empêchent le fonctionnement. Elle nous invite aussi à avancer dans un couloir dessiné par des rideaux, au bout duquel est accrochée une œuvre de Jacques Stella, malicieuse et espiègle, empruntée aux collections de l’École des Beaux-Arts de Paris : Quatre amours jouant aux boules (1587). »

Le Boulier (qui trop embrasse mal étreint), 2025, inox et verre, et Stanza, 2025, rideaux (polyester et enduction PVC), cadre inox poli miroir, Quatre amours jouant aux boules, 1587, emprunt aux collections des Beaux-Arts de Paris, n° MAS1226. ©Anna de Castro Barbosa, photos MLD

Fools Rush in Where Angels Fezar to Tread de Louise Vo Tan

« C’est un paysage du trouble, hostile, bruyant et saturé de particules de plastique : une vision de cauchemar ou d’apocalypse. Louise Vo Tan capture ces fragments de réalité depuis les bandes d’arrêt d’urgence des autoroutes, point de départ de ses films. Elle révèle l’étrange chorégraphie des destructions de voitures usagées, accompagnée d’une bande-son électronique de sa composition. À l’image des matières triées avant leur transformation, elle sélectionne et agence ses séquences dans un montage codé et automatisé, réparti sur plusieurs écrans, entre séduction et malaise intense. »

Fools Rush in Where Angels Fezar to Tread, 2024, installation vidéo multi écrans, programmation avec Vincent Rioux. ©Louise Vo Tan, photos MLD

Infos pratiques> L’art et la vie et inversement, du 12 février au 16 mars 2025, Palais des Beaux-Arts, 13 quai Malaquais, 75006 Paris.

Image d’ouverture> Détail de Sans titre, clous, écran, judas, 2025. ©Ruoxi Jin