Imaginer le hors-champ avec Pol Lujan

Montrer, éditer, publier, diffuser est le credo de Corridor Eléphant qui, chaque année, sort une douzaine d’ouvrages et met en ligne plus de cent cinquante expositions. Tout au long de l’année, ArtsHebdoMédias vous invite à entrer dans un univers auquel notre partenaire a consacré un livre. Un ouvrage dont la maquette, l’impression et le choix du papier sont réfléchis avec l’artiste afin qu’il corresponde avec le plus de justesse possible à son travail. Aujourd’hui, nous vous proposons de tourner les pages de Créalité, photographies de l’impalpable de Pol Lujan. Interview.

Il ne s’agit pas d’une simple découverte de territoires. On devine ou reconnaît l’Europe, l’Amérique du Sud, celle du Nord, et bien plus que les continents, les pays ou les villes, on perçoit le temps et les époques traversées. Le « voyage » prend alors une autre dimension. La photographie de Pol Lujan est image tout autant que témoignage et mémoire d’une époque inconnue à certains, d’une somme de souvenirs pour d’autres. Le noir et blanc efface toute timeline et pousse à regarder d’autres libertés, d’autres façons d’être qu’on ne peut exactement dater, mais que l’on sait révolues.

Edition limitée, numérotée, signée par l’artiste et certifiée par un cachet à froid. Format 21 x 15 cm, 76 pages et 52 photographies, 38 euros. ©Pol Lujan, Corridor Eléphant

Corridor Éléphant. – Qu’est-ce qui vous pousse à photographier ?

Pol Lujan. – La photographie me maintient vivant (dans le sens « vivre l’instant »), alerte, elle m’aide à supporter les changements trop rapides qui s’opèrent autour de moi. Chacun affronte la vie en la construisant comme une histoire unique et singulière. La photographie fait de même. Autodidacte, aventurier, peut-être ai-je eu envie de reproduire la réalité comme je pensais la voir ? À un âge où le monde s’offre à vous, où la conscience balbutiante de votre moi se heurte et se confronte à la réalité de la multitude des autres, de leurs histoires, de leurs destins, ma rencontre avec la photographie a été déterminante. Au fil du temps, je me suis aperçu qu’il est impossible, voire présomptueux, de penser reproduire la réalité. J’ai donc, à travers des situations de vie – sources d’inspirations –, cherché à découvrir et affirmer une écriture photographique qui serait mienne. Ces situations que j’appréhende sont comme autant de séquences concentrées en une image, laissant imaginer un hors-champ. Chacune d’elle tient de cet « impalpable instant de convergences » qui, hors de ma volonté, de ma portée, m’interpelle et traverse en un flash mon œil captivé jusqu’à se fixer sur la pellicule pour l’éternité future. Chaque image raconte une histoire au cœur de mon histoire… Situations résolument humaines, quels que soient la langue, le pays, le climat, la culture, les croyances, l’origine, l’époque, des liens similaires nous identifient avant tout en tant qu’Êtres. Tout ceci est devenu ce que je nomme « créalité » !

Chili. ©Pol Lujan

Qu’est-ce qui selon vous caractérise votre démarche et votre parcours ?

Mon parcours n’a été et n’est qu’expérimental : je suis autodidacte ! Mise à part la période de la mode et de la pub à laquelle j’ai mis fin en 1995, j’ai réalisé des expériences professionnelles créatives assez diverses, en fonction des moyens et des connaissances dont je disposais. Ça a débuté par une grande quantité de portraits de futurs acteurs-actrices, en tant que photographe de plateau, des mariages en N&B, des voyages, une rencontre mystique avec un chaman de laquelle est né en 1990 un docu/montage diaporama N&B 18 mn en son direct intitulé Red Road Never End’s – Indiens Sioux/Lakota – Sud Dakota (cette œuvre fait partie depuis 2014 de la collection privée Fondation Manuel Rivera Ortis). De 1995 à 1998, j’ai été directeur de la photographie du court métrage d’animation Ciro-Norte, réalisé par Erich Breuer (ami architecte chilien) à partir de photos de personnages découpées puis refilmées en 35 mm image par image dans un décor couleur ; une copie de ce film tourné avec les acteurs Axel Jodorowsky (Ciro-Norte) et Nastassja Kinski (Vénus) est conservée au MOMA à New York. À cela s’ajoutent des films d’auteur en vidéo, des clips, des autoéditions papier, des cartes postales autoéditées, des créations de bijoux en ébène et argent (artisanat d’art), bagues pendentifs, etc. Par ailleurs, j’ai vendu une image 80×100 cm à Drouot avec Millon & Asc, et j’ai fait bon nombre d’expositions de photos et des résidences.

Manhattan, Etats-Unis. ©Pol Lujan

Pourquoi le choix du noir et blanc ?

Ça n’a pas réellement été un choix. J’ai débuté la photographie par « accident » en tant que filmeur (portraitiste) en N&B il y a une quarantaine d’années. Me satisfaisant complètement, je lui trouve un côté cinématographique intemporel qui me plaît, élégant, ayant un « langage » bien à elle. Le N&B n’est plus la réalité ! J’ai bien fait de la couleur pendant quelques années, c’était dans le monde de la mode, de la pub, esthétique et graphique, un autre discours bien moins riche en émotions à mon avis.

Ce livre présente des photographies prises à différentes époques, entre la fin des années 1980 et aujourd’hui, et sur différents continents. Quel est leur point commun ?

Un point commun émane : l’humain. Nous sommes loin d’être nés égaux ni égo, et pourtant…

Etats-Unis. ©Pol Lujan

Infos pratiques> Créalité, photographies de l’impalpable, Pol Lujan, éditions Corridor Éléphant. Papier semi-mat 170 g, édition limitée, numérotée, signée par l’artiste et certifiée par un cachet à froid. Format 21 x 15 cm, 76 pages et 52 photographies, 38 euros.

Image d’ouverture> Chili. ©Pol Lujan