Henry Dougier : « Je veux inciter au rêve et à l’action »

Créés en 2014 par Henry Dougier, fondateur et ancien dirigeant des éditions Autrement, les ateliers henry dougier ont à cœur de révéler la société contemporaine – peuples, régions, métiers, catégories sociales ou générationnelles – par le prisme de témoignages recueillis auprès d’acteurs rarement sollicités. « Notre fil rouge : la curiosité de l’autre et de l’ailleurs. Notre secret : donner la parole aux invisibles. Notre objectif : briser les murs et les clichés ! », peut-on lire sur le site Internet de la maison d’édition, qui affiche l’ambition d’être un véritable « laboratoire d’innovation sociale et d’actions de terrain » prenant la forme de collections de livres ainsi que d’ateliers d’écriture menés auprès de jeunes issus de milieux populaires. Dernier projet en date : la collection « 10+100 » se propose de faire découvrir, de manière inédite, une grande ville européenne ou une région française à travers ses lieux artistiques et les créateurs qui y résident. Cinq premiers ouvrages, parus fin mars, nous emmènent tour à tour jusqu’à Moscou, Berlin, Athènes, Lisbonne et au cœur du triangle Nantes/Rennes/Brest. Chacun d’eux est préfacé par deux personnalités présentant l’évolution de la scène artistique locale ces cinquante dernières années et offre de partir à la rencontre de 10 artistes, sous forme d’entretiens illustrés, et 100 lieux classés par quartier et par discipline (arts visuels, arts vivants, architecture, design, cinéma, street art, etc.), cartes à l’appui. Curieux insatiable, à l’enthousiasme communicatif, Henry Dougier revient avec nous sur son parcours atypique, mû par un optimisme inébranlable. A ses côtés, Julie Rovero, directrice du développement de la maison d’édition.

ArtsHebdoMédias. – Revenons pour commencer sur votre parcours. Avez-vous toujours voulu travailler dans le monde de l’édition ?

Henry Dougier.

Henry Dougier. – Non. Le départ est d’un classicisme absolu ! Issu d’une famille bourgeoise originaire du Limousin et installée dans le XVIe arrondissement à Paris, j’ai étudié chez les jésuites, au lycée Franklin-Saint Louis de Gonzague, avant d’être incité par mon père à rejoindre une école de commerce – j’aurais préféré Sciences Po mais, à l’époque, on ne discutait pas trop un avis paternel ! – : ce fut l’Essec, au sortir de laquelle on me conseilla de postuler pour l’Insead, l’Institut européen d’administration des affaires nouvellement créé (en 1957) à Fontainebleau. Je fus reçu, mais ne rejoignis ses bancs que deux ans plus tard, le temps de remplir mes obligations militaires assorties d’une affectation en Algérie. A l’Insead, parallèlement aux cours, j’organise des débats impliquant des personnes aussi diverses que les sociologues Alain Touraine, Michel Crozier, le philosophe Jean Baudrillard, ou encore des représentants syndicaux ; je crée également une revue trimestrielle en anglais, European Business, soutenue financièrement par quelques grands patrons, parmi lesquels celui du groupe américain ITT (International Telephone and Telegraph), Harold Geneen. Fraîchement diplômé, je pars travailler à Londres, dans la finance, pour Shell. Je m’ennuie, mais poursuis ma revue en anglais. Quelques années plus tard, en 1968, l’occasion m’est offerte par Jean-Louis Servan-Schreiber, à la tête du groupe Expansion, de revenir à Paris. European Business continue de m’occuper le soir. Au bout de trois-quatre ans, je prends conscience que je suis dans un système dans lequel je me sens décalé, voire « mauvais élève », je suis un solitaire. Je démissionne et cherche à faire quelque chose qui me ressemble, qui soit ouvert sur la société, tout en étant autonome.

Ce sont les prémices des éditions Autrement ?

Collection « Lignes de vie d’un peuple », Japonais.

Nous sommes en 1975 et je crée en effet tout d’abord une revue-livre, baptisée Autrement. Chaque numéro est thématique et est écrit par un collectif placé sous la responsabilité d’un universitaire ou d’un journaliste. On y mélange des gens très différents, qui ont des choses à dire sur des sujets précis et qui viennent de plein d’endroits. Je n’ai rien à prouver, ce qui m’intéresse, c’est la sensibilité de ces intervenants, leur authenticité, et la diversité de leurs parcours sociaux comme de leurs écritures. Les thèmes, plutôt liés aux sciences humaines, sont eux aussi très variés : depuis la famille jusqu’aux radios libres, en passant par la psychiatrie. Hachette en est le diffuseur, Masson gère les abonnements. Nous sommes complètement indépendants sur le plan idéologique ; plutôt à gauche, Rocard était celui qui m’inspirait. Peu à peu, le projet grossit et des collections naissent. Elles traitent des mutations sociales, de la mémoire des villes, de la morale, du respect, etc. Puis, je décide d’élargir notre offre avec des traductions d’écrivains étrangers – nous avons notamment réédité tout Conrad en français, avec la complicité d’Odette Lamolle. L’aventure se poursuit au fil de rencontres et de hasards heureux. Le plus célèbre d’entre eux étant la réception par courrier d’une proposition de traduction d’un petit bouquin qui deviendra un immense succès en librairie : Inconnu à cette adresse. Nous avons par ailleurs développé de nombreux projets de littérature enfantine, univers merveilleux où nous étions dans l’invention pure, sans se prendre au sérieux.

Comment êtes-vous passé des éditions Autrement aux ateliers henry dougier ?

Au bout de 35 ans, je commençais à être fatigué de gérer une entreprise de quinze personnes. Flammarion était intéressé, je leur ai cédé les éditions Autrement en 2011. Deux années s’écoulent durant lesquelles je tourne un peu en rond, imaginant m’installer à Bruxelles, puis à Barcelone, pour finalement rester à Paris. J’ai envie de faire quelque chose d’utile, dans l’esprit d’Autrement, mais légèrement différent, moins ambitieux. Le lien dans tout ça, c’est que j’ai besoin de dire aux gens que je les aime bien, de leur donner de la tendresse, par bouquin interposé. En 2014, naissent les ateliers henry dougier ; le terme « atelier » venant insister sur le caractère expérimental, presque de l’ordre du manuel, de l’aventure. Je n’avais pas spécialement envie d’y accoler mon nom, mais le mot « Simplement », que j’aimais bien, était déjà pris !

Au sein des ateliers, vous avez continué de fonctionner avec des collections.

Série Nous, jeunes des quartiers.

En effet, la première de nos collections s’intitule « Lignes de vie d’un peuple ». Des Roumains aux Islandais, en passant par les Ecossais, les Norvégiens ou les Inuits, une cinquantaine d’ouvrages sont d’ores et déjà parus. Pour chacun d’eux, un auteur francophone vivant sur place définit un angle et nous fait rencontrer ceux qui « font » leur pays, qui en analysent et/ou incarnent les changements sociétaux. L’idée est de donner la parole au maximum aux gens. « Une vie, une voix » rassemble des récits singuliers ayant tous trait à notre histoire commune et notre mémoire collective. « Métamorphoses d’une Nation » envisage d’aborder l’histoire contemporaine d’un pays à travers l’examen d’une dizaine de moments clés et autres bouleversements par des témoins et acteurs impliqués dans chaque mutation observée. Les Etats-Unis, Israël, l’Inde, l’Italie, le Royaume-Uni et la Russie ont été les premiers territoires explorés. Citons encore la collection « Le changement est dans l’R », qui met en exergue tout type d’initiative positive destinée à réinventer la société : Rwanda, l’art de se reconstruire, Reconversion énergétique, la Bretagne en pointe, Réveil du sport citoyen, des valeurs en partage et Recréer le plein emploi, une utopie réaliste sont quelques exemples de thèmes abordés ; une vingtaine de livres sont parus. Parallèlement, nous avons développé, dès 2015, des ateliers d’écriture avec des jeunes issus des milieux populaires, avec des réfugiés aussi, donnant naissance à des journaux distribués gratuitement Nous, jeunes. Auparavant, je ne m’adressais que peu aux gamins, privilégiant un public de lecteurs ou ayant au minimum une curiosité esthétique. On a commencé par Corbeil, dans l’Essonne, avec la complicité d’Anne Dhoquois. C’est une joie d’être le relais du regard de ces jeunes, de les valoriser. La proposition peut être déclinée auprès d’associations, de centres sociaux, de lycées professionnels, de maisons de retraite, etc.

Comment est née l’idée de la collection « 10 + 100 » ? Découle-t-elle de votre lien personnel à la création contemporaine ?

Le musée d’art, d’architecture et de technologie (Maat), collection « 10+100 » Lisbonne.

Je suis curieux de la création actuelle, mais je ne me considère pas comme un collectionneur. J’ai acheté des choses ici et là, au fil de découvertes et de rencontres, mais ces acquisitions – toiles, sculptures, œuvres sur papier – ne composent pas vraiment une collection, ce sont des souvenirs de quelqu’un, d’un moment. Le projet « 10 + 100 » est né d’une réflexion menée sur ce qui touche les gens, ce dont ils parlent entre eux, ce qui peut les inciter à voyager, à aller dans telle ou telle ville visiter un musée, une exposition ou assister à une séance de cinéma. D’autant qu’il me semble aujourd’hui que les notions d’art mineur et d’art majeur sont dépassées ; c’est beaucoup plus équilibré, tout se mélange. Nous avons donc voulu savoir si la création, au sens large, pouvait être un marqueur pour des villes et leurs habitants.

Berlin, Lisbonne, Moscou, Athènes et Nantes/Rennes/Brest sont les premières destinations proposées. Comment sont composés ces livres-guides ?

Julie Rovero. – Chacun d’eux comporte des verbatim de dix créateurs et une partie guide détaillant dix lieux essentiels et 90 autres méritant le détour, cartes à l’appui bien sûr. L’idée de départ était d’éviter de faire appel à un expert qui interprèterait un travail, pour donner directement la parole aux artistes.

Y-a-t-il une ligne particulière dans le choix des créateurs mis en lumière ?

Poesia e Selvajaria, Vera Mantero, collection « 10+100 » Lisbonne.

J. R. – A chaque fois, l’auteur, qui vit sur place ou a une parfaite connaissance de la ville, fait des propositions, que nous validons ensemble. Au début, Henry était attaché au fait que toutes les disciplines soient représentées. Les spécificités variables des villes et des régions explorées nous ont fait changer d’avis. D’autant qu’il y a des secteurs plus complexes que d’autres, comme la musique, par exemple : s’il semble évident d’évoquer la scène électronique contemporaine à Berlin, mettre en exergue un auteur-compositeur breton plutôt qu’un autre me paraît moins justifié. C’est un véritable work in progress. Le seul équilibre que l’on souhaiterait maintenir est le fait de mettre en regard un ou deux grands noms de créateurs déjà bien installés – à l’image de la plasticienne Joana Vasconcelos et de la chorégraphe Vera Mantero pour Lisbonne – avec des artistes plus émergents.

Quelles sont les perspectives d’avenir de la collection « 10 + 100 » ?

Photo signée Aris Messinis (collection « 10 + 100 », Athènes).

J. R. – L’année prochaine, nous publierons entre autres un livre-guide sur Lille et ses environs, probablement aussi sur Marseille et ses alentours. L’ambition est d’en sortir entre quatre et six par an. La difficulté, pour ce type de produits, est de réussir à les rendre plus visibles que les autres à une époque où l’on est submergé d’informations.
H. D. – On m’a par ailleurs toujours reproché de ne pas faire appel à des gens connus. Et c’est pire que jamais en ce moment : on a besoin de « premiers de cordée », qui ont une image, afin de sécuriser le lecteur. Dans le cas contraire, l’acheteur fait un pari, voire prend un risque. Mais j’ai toujours fait ça : chercher des sujets qui m’intéressent et trouver ensuite la personne qui puisse en parler.

Outre poursuivre le développement de cette nouvelle collection, avez-vous d’autres projets en tête ?

H. D. – Toujours ! Actuellement, je réfléchis à proposer un format de livre-guide qui proposerait un tour d’horizon régional de la création dans l’Hexagone – la France serait découpée en cinq grands ensembles – qui inclurait les métiers d’art, les matières et matériaux, la main. Reste que la question majeure qui est la mienne aujourd’hui est : A quoi je sers ? Je doute beaucoup plus qu’avant. Je suis très perplexe, car je ne me sens pas du tout dans une ambiance de création et d’ouverture de la société comme celle des années 1975 à 2000. Partant de ce constat, est-ce que j’apporte encore quelque chose aux gens ? Pour créer du lien, pour inciter au rêve et à l’action. Tout ce qu’on fait ensemble, aux ateliers, c’est pousser les gens à rêver un peu leur environnement immédiat et lointain, ainsi qu’à agir, sur eux-mêmes et cet environnement. Il faut qu’il y ait des passages à l’acte, sinon ça ne sert à rien.

De gauche à droite, collection « Métamorphoses d’une nation » (Israël) et couverture du livre Toute sa vie ma tante Mireille, ouvrière de la chaussure, a travaillé dur, collection « Une vie, une voix ».

Julie Rovero, un parcours riche et éclectique

Julie Rovero a rejoint les ateliers Henry Dougier fin 2016 en tant que directrice du développement. Diplômée de l’Ecole du Louvre en 1998, elle a créé une association d’événements artistiques, puis a rejoint le monde de l’édition – DVD artistiques art-netart et revue Mouvement, notamment – avant de partir vivre une dizaine d’années à l’étranger. A Tokyo, tout d’abord, où elle met en place des échanges entre galeries tokyoïtes et parisiennes, invitées à accueillir respectivement des artistes français et des créateurs japonais. « Parallèlement j’ai gardé un lien avec l’édition, précise Julie Rovero, en montant une version japonaise d’un magazine de gastronomie créé par un ami en France. » Avec la journaliste qui l’accompagne sur ce projet, elle écrit un petit livre sur les femmes japonaise, baptisé Tokyo Sisters. « On l’a envoyé aux éditions Autrement et au bout de trois jours, Henry a appelé pour nous rencontrer et le publier ! », se souvient-elle. Ce premier contact a lieu en janvier 2010. Après Tokyo, direction Genève, où elle occupe le poste de rédactrice en chef d’un magazine Life Style. Magazine qu’elle monte ensuite à Hong Kong, à la faveur d’un nouveau déménagement. « Quand je suis rentrée en France, en 2014, j’ai cherché du travail et me suis vite rendue compte que personne, visiblement, ne m’attendait ! » Qu’à cela ne tienne, Julie Rovero crée alors sa propre entreprise via laquelle elle propose des missions de contenu et de conseil éditorial. « Un jour, complètement par hasard, j’ai vu passer l’annonce d’Henry. Comme j’étais juste à côté, je suis venue directement le voir. » Elle l’accompagne depuis maintenant deux ans et demi.

Contact

Les ateliers henry dougier, 7, rue du Pré aux Clercs, 75007 Paris. Tél. : 09 86 49 33 25​ et http://ateliershenrydougier.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : Collection « 10 + 100 » © Photo ateliers henry dougier – Poesia e Selvajaria © Vera Mantero, photo Tuna – © Aris Messinis – Le Maat © Photo Daniel do Nascimento – Toutes les autres photos sont créditées © ateliers henry dougier