Groom convoque tout et le monde dans sa peinture

Au Musée Paul Valéry, Volcan du coma présente trois séries importantes d’Orsten Groom – Orbe (2019), Chrome Dinette (2021) et Odradek (2022), accompagnées d’œuvres récentes. L’événement rend hommage à une œuvre prolixe, propre à délier les plumes et les langues. Plusieurs rencontres-conversations sont donc prévues. Après Hervé Di Rosa, ce sera au tour de Vincent Corpet et Jean-Michel Geneste (aujourd’hui, jeudi 1er février à 18 h) et de Stéphane Zagdanski et Olivier Kaeppelin (jeudi 8 février à 18 h) de tenter de circonscrire l’éruption sétoise.

Un volcan Groom à Sète. La peinture en jaillit. Attention ! Un Volcan du coma, oxymore à modérer nos transports d’une effusion s’il en est, trop vite libérée dès qu’il s’agit de l’artiste Orsten Groom. Le titre de l’exposition de Simon Leibovitz, oblige à un retour biographique sur sa vie. D’ailleurs dès l’entrée de l’exposition, de surprenants repères historiques, listés selon une chronologie choisie, nous préviennent de ce qui fait date dans la vie de l’artiste, citons entre autres la destruction du second Temple en 70 de notre ère, l’invention de la grotte d’Altamira en 1879 et celle de Chauvet en 1993, l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943, jusqu’à 2002, date essentielle à laquelle l’artiste fut victime à 20 ans d’un anévrisme qui le laissa sans mémoire. Au cours de sa réconciliation avec la vie, il se déclara peintre avec le nom d’Orsten Groom. Dès lors, il est entré en peinture comme un laboureur attaché à creuser son sillon, pour aboutir ici à un puissant magma pictural en perpétuelle fusion. Son Volcan du coma. Ce thème évocateur a pour but de faire appel à nos visions objectives de ce que peut être l’éruption, et à nous confronter à l’intensité des couleurs, à l’explosion des formes, à la diversité des gestes ; mais le terme de coma vient calmer le tout et piquer notre curiosité sur la manière dont la peinture se sort de ce défi.

Vue de l’exposition Volcan du coma. ©Musée Paul Valéry, photo G. Hutchinson

L’exposition du Musée Paul Valéry accueille une cinquantaine d’œuvres, dont le sous-titre générique, annonce une fois de plus « rétrospective ». C’est décidément une appellation singulière pour un artiste né en 1982 (!) qui avait aussi exigé ce label pour son accrochage au Centre d’art ACMCM en 2020 (rétrospective Expopulitaï), et qui bouleverse a priori le sens du mot dont on attend plutôt que le temps eut conclu à l’œuvre. Si l’exposition interroge, c’est qu’au-delà du facteur temporel, elle n’apporte pas de réponses aux attentes habituelles, à savoir des changements d’approches plastiques, des techniques nouvelles, des inspirations différentes, des expériences ou rencontres destinées à certains bouleversements de sensibilité. C’est l’intrigue et l’enjeu du regard que l’on doit porter sur ces œuvres.
En réalité, depuis le lancement de la fusée Orsten Groom par la galerie Templon de Bruxelles en 2021, et avant cela par le brillant critique et commissaire d’exposition Olivier Kaeppelin, nous sommes à même de reconnaitre sa facture saturée, cet all over de contrepoints liés par des drames faisant allusion à la guerre, à la douleur, à l’origine… Ses œuvres illustrent un dialogue savant de l’artiste avec des phénomènes qu’on imagine être des puissances divines, des pouvoirs politiques, des pressions mythologiques, sociales, etc., cela au travers d’éléments symboliques qui ponctuent les tableaux : symboles nazis, figures mythiques, étoiles juives, écritures gothiques. Aucun élément n’est anodin, tous s’accrochent pour produire une danse infernale, un brouillage visuel qui affecte le mental du visiteur. Cette méthode qu’il qualifie lui-même de « fatrasique » renvoie aux strates que lui inspire la mémoire humaine. Groom convoque tout et le monde dans sa peinture.

Abracadabra GXXI, techniques mixtes sur toile, 213 x 217 cm. Collection particulière, Belgique. ©Photo Bureau Orsten Groom

Face à un chaos de formes et de signes divers, on en vient à se demander s’il s’agit d’une production réalisée sous une emprise douloureuse ou plutôt différée, tant la spontanéité du geste s’oppose à la profondeur des sujets abordés. En effet, la jonction de trois expositions Orbe (2019), Chrome Dinette (2021) et Odradek (2022) suffit-elle à la qualifier de « rétrospective », et pourquoi s’appesantir sur cette question ? Un examen des tableaux devrait éclairer la démonstration.
Le cycle Orbe défini comme forme circulaire et fermée, ou douleur intérieure, mot sans article, abordé dans la relation qu’il a avec le poète Alain Markovicz, ouvre une éclaircie présentée comme suit : « Et soudain là, quand l’évidence s’est faite que c’était un mot sans article, j’ai entendu un autre mot yiddish, “Hurbin”, la Catastrophe, qui désigne ce qu’après Lanzmann, on appelle “Shoah” ». Alors des détails qui n’en sont pas, nous sautent aux yeux et se révèlent être des sujets, un chien, une silhouette rouge, un gisant, une croix, qui passeraient sans doute inaperçus sans ce procédé connotatif qui appartient entièrement à la conception du peintre.
Dans Chrome Dinette, dont Groom emprunte le terme à Franck Zappa, on retrouve la liberté, le parti pris de l’inclassable, celui de l’œuvre qui est un tout, etc., que, de plus, nous devons regarder avec des lunettes 3D. Pas de gratuité dans cette proposition mais une façon multidimensionnelle de cibler la constitution sédimentée de notre psychisme. Entièrement dédiées à Sigmund Freud, et aux techniques parlées de la cure, ces œuvres poussent Orsten Groom très loin. Il décortique le prénom de Freud, fait des ponts avec son chien, avec la langue, avec la maladie du père de la psychanalyse. On y trouve pêle-mêle aussi une œuvre de cette même série intitulée Dora Maat, faisant un raccourci avec Dora Maar de Picasso selon les riches arcanes de la pensée Groom.

Dora Maat, série Chrome Dinette, GXXI. Techniques mixtes sur toile 160 × 215 cm. Collection particulière, Belgique. ©Photo Bertrand Huet-Tutti

Livrées comme des boîtes à mystère, nous rencontrons dans toute l’exposition des suites linguistiques, Yahvol Canigmus GXXI, ou encore Defixio, Stentor GXXI, Nachgprechen GXXI… Aussi énigmatiques que sont les sources généreuses et « constellaires » de ses œuvres, Odradek, enfin, « forme que prennent les choses dans l’oubli », fait le lien avec l’univers de Kafka, avec la stratification des mémoires où le récit d’un personnage issu d’une fantasmagorie, donne lieu à des dessins sibyllins prisonniers de grilles ricochant sur elles-mêmes. Ces très beaux graphiques au feutre, noir et blanc sur toile, font aussi partie de ces coutures symboliques entre tracé contemporain et techniques anciennes du charbon pariétal, entre l’origine de l’homme et sa mémoire transhistorique, l’artiste n’en finit pas de rebondir de mot en image, de logos en narrations plastiques. Et, revenant sur une œuvre présentée au début de l’exposition, elle aussi en noir et blanc, Sheol, l’absence de couleurs crée une impression pathétique qui accompagne la tragédie que nous traversons avec l’artiste dans l’exposition, tragédie carnavalesque, enfer éclatant d’où les couches d’humanité exsudent de temps à autre des diableries perlées. Ces œuvres dépositaires d’une mémoire échappée en permanence semblent à la poursuite d’un réceptacle qui veuille bien la fixer. Le spectateur peut aussi se sentir poursuivi afin qu’il voie tout, qu’il ressente tout, qu’il absorbe ces strates du monde et les partage entre autant de visiteurs qu’il y a d’artistes, de conservateurs, de commissaires, de musées, de studios, de cinémas… Le monde de Simon-Orsten est fait de sutures, de raboutages, entre fantômes et réalités cruelles, il convoque la symbolique juive pour en livrer l’épaisseur, la complexité inextricable, désireuse et originelle, tatouée d’achèvements qui n’en finissent pas car ils n’en sont pas. L’actualité en ravive peut-être la hantise. La peinture d’Orsten Groom rend compte d’une obsession, tout son être semble lutter contre des puissances diaboliques dont il n’essaie pas de se défaire mais qu’il souhaiterait divulguer et inoculer en détails dans nos limbes, nos modestes surfaces pour les imprégner de mémoire universelle. Les hiatus d’un Hiro-Hito sur un cheval à bascule ou de Moïse frappé d’interdit apparaissent comme des entrechats, des drôleries dans ces figures de la castration, non réduites à cela mais au contraire, toutes en situation limite. Les figures ne parviennent pas à une signification, elles s’entrechoquent et se font écho, résonnent avec nos cultures sédimentées et respectives à des degrés donc très différents. La galaxie de Groom se peuple et se dépeuple, il est dur d’y entrer, cauchemardesque d’en sortir, on ne peut qu’y demeurer, engloutis par une peinture qui coule sur nous tel un châtiment.
C’est dire que la réunion de ces trois séries évoque des passages obligés, même si la facture plastique interroge une réelle singularité de tracé. Tous ces signes évoqués sont pris dans une ossature picturale qui rappelle et s’inscrit dans un narratif plastique pourtant plus familier où naviguent des Basquiat, Schnabel, des lignes du street-art… mais à quoi renvoient de telles analogies ? Une pratique à la mode, devenue banale, autorisée (signifiant qu’elle aurait été illégale un siècle en arrière ? non, elle aurait été simplement hors de la tolérance exigée du savoir-faire), jouant de ces frontières où l’histoire a banni la ressemblance directe, Groom convoque sans s’y méprendre des tracés à identifier pour intégrer ses propres frontières. Il rapatrie les styles dans son magma et fait éruption avec eux, les toiles sont des espolettes d’un feu d’artifice lancé pour défier le regard.

Odradek 9, GXXI, techniques mixtes sur toile, 40 x 40 cm. Atelier de l’artiste, Montreuil. ©Photo Tanguy Beurdeley

La question n’est donc plus le style. Est-ce d’appartenir malgré sa singularité à un cosmos graphique au sein duquel certains ont garanti la facture ? Le style de Simon Leibovitz disons-le est savant. On peut l’adorer ou ne pas l’aimer, il se caractérise par une outrance composite, une surpopulation au sein de laquelle le langage est convoqué et intrique une façon de nommer les objets existentiels ou pas, où les noms font réalité. Ils endossent une silhouette tissée de sa proposition plastique et de celle du spectateur. Si nous ne savions pas que faire d’Odradek, par exemple, une figure vague peut se mettre en place tenant lieu d’exotisme par le son, et de banalité par la forme X qu’on lui attribuera. Mais peut-être qu’Odradek parlera de lui-même comme phonème claquant aux limites d’une langue qu’on n’apprendra jamais mais qui se hisse hors littérature dans un imaginaire oriental ? C’est ce tour de force entre mots, formes et graphies, entre couleurs, sonorités et écritures qui échafaude un filet infini, grandeur nature, dans lequel nous nous laissons prendre.
Une fois à l’intérieur, le décryptage commence, ce sont des noms de rue qu’il reste à arpenter, des montagnes à répartir ; ce monde est si rempli et il en sort tant de pistes et de « chemins qui ne mènent nulle part » qu’Heidegger n’y retrouverait pas la moindre trace de l’Etant. Tout est être, et le traverse, et le demeure. La jonction fragile entre les formes et les mots se trouve fortifiée lorsqu’on comprend que la peinture d’Orsten Groom sort d’une question de sur-vie et surtout du prolongement d’une vie qui commença il y a des millions d’années, qui passe par nos corps, et qu’il restitue singulièrement comme si elle appartenait à tout le monde. L’universalité serait cependant une conclusion hâtive, car Groom ne se suffit pas à lui seul, il a besoin de tout, de la langue et de la nature pour alimenter les preuves de son existence. Le pouvoir du coma fut sans précédent juste avant qu’il ne pollinise son art volcanique. C’est peut-être dans cette effervescente et permanente ébullition entre l’histoire de l’humanité et un présent tentaculaire qu’il faut comprendre une abolition temporelle de la notion de rétro-spective.

Vue de l’exposition Volcan du coma. ©Musée Paul Valéry, photo G. Hutchinson

Contact> Orsten Groom-Volcan du coma, du 2 décembre 2023 au 15 février 2024, au Musée Paul Valéry, à Sète.

Image d’ouverture> Fort-Da, série Chrome Dinette, GXXI. Techniques mixtes sur toile 160 × 215 cm, Galerie Templon, Paris O-G-21.009. ©Photo Bertrand Huet-Tutti

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