Dina Germanos Besson et Norbert Hillaire se sont emparés du mot « réparation » pour nous en livrer le souffle, la profondeur et la complexité. Leur singulier abécédaire propose une traversée à deux voix confondues – psychanalytique et esthétique – de cette injonction, promesse autant que nécessité, criée à tue-tête par notre temps. 26 mots, comme 26 lettres de l’alphabet, ont été choisis par les auteurs pour nous entraîner dans une ronde inattendue où loin de proposer une définition, ils convoquent un imaginaire pluriel, nourri d’étymologies, de récits et de croisements insoupçonnés, propre à redonner au mot sa force et à en accentuer encore la résistance. Francesca Caruana a relevé le défi d’une recension.

Réparation dites-vous ? Qu’y a-t-il donc à réparer pour nécessiter une liste ? A cette question adressée aux auteurs, il ne faut pas croire que Dina Germanos Besson et Norbert Hillaire s’en acquitteraient en proposant un abécédaire en guise de solution. L’option choisie pour cet ouvrage de constituer une réflexion à l’aide d’un choix de 26 mots, dont on ne connaît pas a priori la justification et qui ne correspondent en rien à une suite alphabétique mais à 26 entrées, attise nos savoirs et expériences.
Lorsque l’on connait les activités professionnelles de ces deux auteurs, on peut plus facilement imaginer la pertinence et la précision des termes choisis. Elle, est psychanalyste, lui, essayiste et philosophe du champ de l’art contemporain, dont plusieurs essais sur les arts numériques. A eux deux ils vont évoquer la réparation en révélant en une simple toile de fond intellectuelle, les conditions dans lesquelles elle est convoquée. Et ce n’est pas une mince affaire car les champs sont multiples, sans logique apparente, mais avec un souci d’exhaustivité si cela est possible, lorsque les termes aussi divers que « fragile », « carnaval », « jachère » font écho à « reste », « réparer la ville » ou encore « flâneur ». C’est à un véritable banquet de mots que nous sommes conviés afin d’en apprécier la présence, d’en discuter la source, d’en subir les effets. C’est ce qui emplit le lecteur d’une curiosité avide et réitérée à la manière d’une série captivante. Il est temps maintenant d’y aller lire de plus près.
Une conception étendue
Chaque chapitre concerne un domaine de réparation qui ne se réduit pas au simple rétablissement de deux zones séparées. Là est l’enjeu majeur de leur entreprise, puisqu’on n’y trouvera aucune recette, pas de truc et encore moins de clef à molette, mais un principe de révélation de domaines abîmés, de zones insoupçonnées à relier entre elles, à l’instar des mots ne correspondant pas à l’idée ordinaire consistant à remettre en fonctionnement un objet cassé. Il s’agit déjà d’une conception de la réparation étendue à des objets qu’on ne pouvait même pas envisager qu’ils fussent concernés. Je commencerai par le terme « fragile », celui dont on pourrait foncièrement penser que la brisure n’est qu’à venir, qu’il donne les signes d’une réparation possible en cas… d’événement et qui conduirait à penser la réparation comme une précaution avant toute « casse » et non comme solution d’après coup. Ici, la citation du peintre Christian Bonnefoi est prise à témoin et apporte la première surprise par une comparaison établie dans un tableau de Manet avec le ruban d’Olympia : « La fragilité n’est pas un simple accident de la matière et des matériaux, mais bien une nécessité qui s’est fait jour au début de la modernité ». Et le lecteur devra se débrouiller avec ça. La difficulté de contextualisation d’une telle réflexion rend la compréhension même un peu ardue car de but en blanc, nous avons beau avoir été préparés par une section consacrée à ChatGPT et le Tikkoun Olam, dans laquelle nous devons et vite, dépouiller nos pensées des poussières qui enrayent leur développement ankylosé par le sens ordinaire, nous devons malgré tout, nous secouer pour ne pas être victimes de notre ralentissement à saisir d’emblée le parallèle créé entre une fragilité des matériaux et l’image métaphorique du ruban, incarnant successivement l’absence, l’oubli, le renouvellement ou la continuité. C’est dire la densité des champs de réflexion connectés entre eux et leur traitement assorti de raccords multiples et de pertinences insoupçonnées.
Mesure du temps et impact du fragment
Alors pour céder à la raison du commencement, la liste commence par la lettre A comme « atelier » ce qui est audacieux puisqu’il ne sera pas question de mécanique mais plutôt de chantier. L’atelier de réparation ne répare rien, mais instille un programme d’observation lorsque citant Francis Ponge, l’artiste (Braque) est comparé à un horloger. Les auteurs pointent la « nécessité de retrouver le temps, la durée… », mais moins que cela, l’artiste à notre sens fabrique des connexions, des relais, des bout-à-bouts, il fabrique pour lui-même et n’appelle a contrario de l’horloger, aucune nécessité de résultat pour l’autre, il livre son objet au regard sans avoir à « rendre » un objet réparé. Du coup, quel sens donner à horloger lorsque le partage du regard a pour effet de produire « cette autre chose qui est dans la chose », comme cela est dit un peu plus loin à propos de l’Aura (p.17), en se posant comme surface de réparation. Le temps de travail dû à la méticulosité et à l’univers de détails de l’horloger au service d’un monde compté, mesuré et autoritaire décline encore une dimension qui pourrait être soumise à la réflexion, comme si la mesure du temps était proportionnelle à l’impact du fragment. La peinture de Braque, à qui s’adresse Ponge comme figure de la fragmentation, pourrait tout autant intercéder en faveur de la surface que de la temporalité supposée de sa fracture. Autre piste peut-être.
Le poids de la catastrophe
On le constate dès le début, les mots sélectionnés paraissent étrangers les uns aux autres, malgré le générique qui les réunit, et pourtant, nous rentrons dans un tissage inextricable de relations. Le terme « catastrophe » auquel est associé « réveil » rapproche deux éléments d’une collision, le premier serait à prendre sous l’angle de la théorie des catastrophes envisagée par René Thom, et le réveil, comme celui provoqué par l’anesthésiste, pour saisir l’ampleur de la pensée qui préside à l’exemple. Dans chacun des cas, l’énergie de l’action est extérieure à l’objet lui-même, puisque la découverte de l’imprimerie porte le poids de la catastrophe, qui qualifie remarquablement l’articulation avec l’architecture, et explique par la fixité spatiale une certaine rigidification de la pensée commise par les caractères. Ainsi sont impliquées les réalisations de Kader Attia.…
Il en a été de même pour le mot « carnaval » qui dans la relation de l’interdit à celle de la mise à l’envers aboutirait à une re-création ; oui, si l’on s’en réfère à Panofsky, mais on peut aussi penser à un déplacement celui d’une tautologie du masque pour ne pas voir la réalité ou la dépasser, mais à la fin sans rien créer, sauf à répéter le mouvement d’un signe qui s’instancie chaque fois dans une perception différente. Le débat reste ouvert et ouvertement passionnant, tel qu’il est poursuivi avec l’entrée « handicap ». La norme intellectuelle se précipite, ah oui, le fauteuil roulant, l’accident, réparation de l’horreur, mais que nenni, le texte nous renvoie savamment à l’idée de « ressource », d’abord avec l’écrivain Céline « il me faudrait une autre oreille », commenté ainsi : Céline « force le lecteur à écouter, en lui forgeant une autre oreille, qui l’initie au rythme, à l’aventure, celle d’une danse à laquelle il est volontiers convié » ; ensuite avec la peinture de Cézanne : « Mais c’est à un impouvoir, une incertitude, une incapacité à rendre l’objet représenté qu’il doit cette inclination au renouvellement permanent de sa méthode ». On le comprend, chaque terme ouvre sur une constellation de problématiques qui pointe la réparation au cœur de nos pensées toutes faites. Et en matière d’espace puisqu’il vient d’être évoqué, celui consacré au mot « irréparable » assouvit les deux pôles d’un même mot lui et son contraire : réparation/irréparable. Pourrait-on accompagner d’une même voix ce qui nous est dit à propos du deuil ? Seul le propos radical d’Adorno y répond avec l’honnêteté de l’affect mais le deuil ne se fait pas, il est de ses ingrédients de substance éternelle que ni temps, ni espace ne contraint. Ni représentation métaphorique ni localisation ou alors comme cité par les auteurs, celle d’Edmond Jabès « lieu de l’absence d’un lieu ». On constate là la magie de la langue capable de créer la possibilité d’un virtuel, en tant que construction d’une redondance, une forme de potentiel du possible, exactement conçu à l’image d’une « poétique de l’errance » (p. 81) à laquelle nous conduisent Germanos Besson et Hillaire.
Un enfoui du rire
Je terminerai par une remarque sur le terme « reste ». Un reste peut-il faire l’objet de réparation ? N’est-il pas lui-même hors-jeu d’un tout dont il a été séparé ? C’est précisément que le reste, nous dit-on, lui appartient encore sous la forme d’un witz, terme psychanalytique qui relève d’un enfoui du rire, à double entrée tel un jeu de mots, et nous est livré comme une clef, une pépite pour la compréhension de l’ensemble du livre. C’est ce qui rend l’ouvrage si intéressant, nous découvrons au fur et à mesure de la lecture, un réseau de connections logiques, de superpositions inévitables, d’intrications entre l’ordre général qu’introduit le langage et la singularité existentielle de la langue.
En effet, l’ouvrage ne répond pas à des attendus, il n’indique pas de métaphores salvatrices, aucun sparadrap ni phénomène de compensation, aucun conseil réconciliateur, mais un mouvement émerge, infiltré lentement par l’approche méthodique et analytique, celui d’une résilience non recherchée mais avérée. A noter au passage que l’occurrence du mot « résilience », utilisé comme un pansement à tous les étages des bobos de la société, n’apparaît qu’une seule fois dans le texte à propos de… l’innovation. C’est ce qui en fait toute la force. Chaque situation de langage est évoquée avec une originalité inouïe dans laquelle cependant chacun découvre son brin d’appartenance, se sent concerné par ces propos savamment enrichis de ce qui compose la culture diversifiée et précise des auteurs.
Si bien que… par effet solidaire avec une entreprise intellectuelle et méthodologique telle, nous sommes amenés à nous interroger sur la réparation dans le domaine électif de la psychanalyse qu’on aurait imaginé prévaloir tout au long du livre. Mais en approchant le texte spécifiquement consacré à l’expérience analytique, il fait preuve d’une prudente économie puisque chacune d’entre elle est individuelle et connectée à un « perdu » que l’analysant explore jusqu’à être confronté à son propre witz dont le rire le sauverait de lui-même, peut-être, et finalement !
Ce livre original, savant et truffé de références, apparaît comme une interrogation en étoile mise à notre service, une sorte de déploiement des effets de la langue contrainte par ce qui nous gouverne et nous constitue, le langage. L’abécédaire de la réparation est un voyage en 26 escales, entre pensée psychanalytique et critique artistique, qui re‑donne à la « réparation » toute sa puissance symbolique, psychique et esthétique. Chaque titre pourrait faire l’objet d’un développement opportun, tant la polysémie y est avancée et portée aux confins de l’expérience.
En ce sens tout être n’est voué qu’à être réparé sans que cela ne suppose des blessures actées, seulement le saisissement d’une complexité proche de l’oxymore qu’est la vie, à l’inverse d’un très beau texte qui vient à l’esprit, celui de Stig Dagerman, avec lequel nous disons : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », puisque réparation n’est pas consolation.
Infos pratiques> Abécédaire de la réparation, Dina Germanos Besson et Norbert Hillaire, Scala Editions Nouvelles, 2025. 17 euros.
Image d’ouverture> Fragile, 40 x 40 cm. ©Christion Bonnefoi

