Éclosions mémorielles en résonance au creux de l’enfer

Après trois années de restauration, le centre d’art Le Creux de l’Enfer, à Thiers, rouvre ses portes avec l’exposition collective In Vivo – Éclosions mémorielles et résonances au Creux de l’Enfer, à découvrir jusqu’au 8 mars 2026. Cette manifestation inaugurale célèbre une restauration architecturale, une histoire industrielle et une création contemporaine, dont le fil conducteur est la mémoire ouvrière – celle des adultes comme celle des enfants, longtemps occultée.

Située dans une ancienne usine de fabrication de couteaux et de forgerie de lames, au-dessus de la Durolle, le centre d’art est construit à partir de ruines industrielles au fond d’une vallée de région volcanique. La topographie, la pente, la présence de l’eau et de la pierre ont façonné un paysage de production dominé par les roues hydrauliques, les meules et les marteaux. La coutellerie thiernoise s’ancre ainsi dans une histoire matérielle plus ancienne encore, marquée par l’usage de la météorite – longtemps perçue comme un fragment de ciel tombé, un message venu de l’au-delà – parmi les premiers matériaux de fabrication des lames et couteaux. Cet héritage géologique et cosmique irrigue l’imaginaire des artistes invités.

Détail de la façade de l’usine du May, du côté de la boutique du Creux de l’Enfer, 2025. ©Photo Vincent Blesbois

La rénovation a été confiée aux architectes Vincent Speller (Fabre/Speller) et Alexandre Bagros-Murat. Leur intervention renforce sécurité, accessibilité et conditions de conservation sans lisser le bâtiment ni en neutraliser la dimension industrielle. Les volumes bruts, la verticalité, le rapport immédiat à la rivière ont été préservés. L’ouverture du sous-sol et de la terrasse, ainsi qu’une connexion couverte au May (ancienne Maison de l’Aventure Industrielle), redéploie le parcours à l’échelle d’un ensemble architectural élargi. Le mobilier conçu par Olivier Vadrot s’inscrit dans une logique d’accompagnement discret. Les adjonctions contemporaines sont sobres prolongeant l’architecture de l ‘usine au lieu de la masquer. Loin du modèle du white cube, le Creux de l’Enfer est à l’image d’un lieu d’exposition singulier.

L’exposition In Vivo y est conçue comme une déambulation. Le visiteur suit une traversée sécurisée, des différents niveaux de l’usine, entre vues plongeantes sur la vallée, espaces resserrés et grands volumes. Les œuvres dialoguent en écho : bruit fantôme des machines, cadence des gestes, eau, métal, fatigue, transmission. La mémoire du lieu se raconte autant par les pièces présentées que par la sensation physique du parcours. L’itinéraire se prolonge à l’extérieur, où certaines œuvres accompagnent l’arrivée vers le site et ouvrent le regard vers le paysage. Au-delà de sa dimension curatoriale, l’expression In Vivo résonne avec le vocabulaire de la thérapie par exposition in vivo, fondée sur les principes de l’apprentissage classique et de la désensibilisation systématique. Dans ce champ, l’exposition répétée à une source d’anxiété conduit, par habituation ou répétition de contact, à une diminution progressive de la réaction de peur.

Anna Solal, Ladybug bird, 2019. Écran d’Iphone cassé, pince à linge, chaîne de vélo, peigne, pantoufles, prise, cordes, 120 x 50 x 5 cm. Vue de l’exposition IN VIVO. © photo : Vincent Blesbois

Transposée au Creux de l’Enfer, cette logique éclaire le dispositif même de la visite : revenir dans l’ancienne usine, longer la Durolle, affronter les escaliers abrupts, les volumes verticaux, les traces de labeur et la mémoire des corps au travail, c’est accepter une forme d’exposition à un passé social parfois refoulé. L’exposition se déploie d’ailleurs en deux registres complémentaires, que l’on pourrait qualifier, par analogie, d’in vivo et d’ex vivo : un parcours intérieur, au plus près des strates industrielles, et un parcours extérieur, dans le paysage, où les œuvres prolongent les résonances mémorielles hors les murs. Ce double mouvement – dedans/dehors, in situ/hors les murs – ne vise pas à atténuer la charge du lieu, mais à permettre au visiteur de l’affronter, de l’éprouver et, éventuellement, de reconfigurer son propre rapport à cette histoire.

La présence d’une œuvre de Michelangelo Pistoletto, figure majeure de l’Arte Povera, rappelle que la mémoire industrielle déborde les murs de l’usine. Installée dans le paysage, sa pièce engage un dialogue explicite avec les théories de l’art pauvre : le recours à des matériaux ordinaires, parfois récupérés, fait écho à l’économie de moyens, à la réutilisation constante des outils, pièces et chutes de métal qui caractérisent les ateliers locaux. L’œuvre de Pistoletto transforme le paysage en support actif de mémoire, où gestes ouvriers, flux de la Durolle et géologie volcanique s’entrelacent.

Max Fouchy, Murmures liquides, 2025, pierres, pompe à eau, PMMA. Vue de l’exposition IN VIVO, 2025. Crédit photo : Vincent Blesbois

Cette perspective éclaire l’esprit même d’In Vivo comme principe de travail. Les artistes ne se contentent pas de « poser » des œuvres dans un décor préexistant ; ils élaborent leurs propositions à partir des contraintes, des qualités sensorielles et des récits du site. L’architecture verticale, les suintements, les traces de machines, mais aussi la mémoire sociale des ateliers, constituent un véritable laboratoire in situ. Cette dimension in vivo se manifeste dans la diversité des médiums – vidéo, photographie, installations, sculptures , œuvres sonores – et dans l’usage combiné de matériaux nobles (alliages, verre, bois travaillé, dispositifs lumineux sophistiqués) et de matières de récupération (fragments, rebuts, objets trouvés). En rejouant symboliquement les gestes d’assemblage, de réparation, d’adaptation propres à l’univers industriel, ces choix plastiques inscrivent l’exposition au croisement de l’histoire du travail et des recherches contemporaines sur la matérialité.

Ann Veronica Janssens, Sans titre, 1994-2025. Vue de l’exposition IN VIVO dans la Grotte du Creux de l’Enfer, 2025. Crédit photo : Vincent Blesbois
Max Fouchy, Ejecta, 2025, pierres, eau, PMMA, PET, LED. Vue de l’exposition IN VIVO. ©photo : Vincent Blesbois

À l’intérieur, d’autres artistes de renommée internationale réactivent des œuvres ou en présentent de nouvelles : Mona Hatoum, Ann Veronica Janssens, Roman Signer, Hubert Duprat, George Trakas. Chacun engage un dialogue spécifique avec l’architecture : mise en tension du corps vulnérable et des dispositifs de contrôle chez Hatoum ; exploration de la lumière et de la perception chez Janssens ; articulation du temps, du risque et de la gravité chez Signer ; attention aux matériaux et aux savoir-faire chez Duprat ; travail des circulations, de la marche et du paysage chez Trakas.

La variété de leurs médiums – installations, sculptures, vidéos, dispositifs lumineux – ancre la réouverture du Creux de l’Enfer dans une histoire exigeante et plurielle de l’art contemporain.

Le volet In Vivo rassemble parallèlement les artistes en résidence Viva Villa ! : Ismaïl Bahri, Hicham Berrada, Hélène Bertin, Stéphanie Mansy, Myriam Mihindou, Anna Solal et le duo Pétrel/Roumagnac. Tous abordent le Creux de l’Enfer comme une matière vivante, faite de béton, d’eau, de métal, de vide et de récits sociaux. Leurs propositions, souvent in situ, associent images en mouvement, dispositifs sonores, objets collectés, archives, gestes performatifs, et jouent des contrastes entre matériaux précieux et éléments modestes, trouvés ou récupérés.

Vue de l’exposition IN VIVO au rez-de-chaussée de l’usine du Creux de l’Enfer avec l’installation Lit mineur de Myriam Mihindou et le dessin mural Opéra biotique de Stéphanie Mansy, 2025. ©photo Vincent Blesbois

 

Au cœur de ce dispositif, la proposition de Myriam Mihindou occupe une place nodale et structure le parcours. Après le passage par l’accueil, le visiteur redécouvre la grande salle d’exposition, aujourd’hui largement ré-isolée et mieux insonorisée : c’est là que l’artiste, formée à la forge, déploie son œuvre Lit mineur. L’installation se compose de barres de métal qui semblent flotter dans l’espace, telles un vol d’oiseaux ou un réseau de lignes suspendues. Leur dessin n’est pourtant pas aléatoire : Mihindou transpose en trois dimensions la topographie du lit de la Durolle, comme si le cours de la rivière se redressait dans l’air de la salle. Cette proposition métallique active plusieurs registres sensoriels. Une comptine, diffusée en fond sonore, fait affleurer une mémoire plus intime et plus sombre : chants d’enfants et de travail, conditions ouvrières, enfances au labeur. Entre suspension et pesanteur, voix et acier, Lit mineur condense l’un des enjeux majeurs de l’exposition : comment les corps, les voix et les matériaux portent-ils la mémoire enfouie des gestes productifs et des vies silencieuses du lieu ?

Extérieur, oiseau de profil : Caroline Mesquita, Le martinet, laiton patiné, 2024. Vue sur le toit-terrasse de l’usine du Creux de l’Enfer. Crédit photo : Hafida Jemni Di Folco

D’autres œuvres de Sabine Mirlesse, Jean-Baptiste Perret et Max Fouchy, sont en lien étroit avec les savoir-faire techniques, artisanaux et ruraux du bassin thiernois. Métal, outils, gestes couteliers, relation au paysage : le territoire est alors un partenaire des imaginaires des artistes. Leurs collaborations avec les ateliers – couteliers, métallurgistes, spécialistes de la trempe, du polissage, de l’ajustage – prolongent, dans un contexte contemporain, certaines intuitions de l’Arte Povera : attention aux processus, aux opérations de transformation, à la charge symbolique des matériaux.

De l’acier industriel à la météorite, roche venue du ciel et l’un des premiers matériaux à avoir servi à la forge des lames, les artistes explorent une palette qui va de l’outil utilitaire au récit cosmologique, replaçant les techniques locales dans une temporalité élargie.

En réunissant figures majeures de la scène internationale, artistes en résidence et praticiens ancrés dans le territoire, In Vivo – Éclosions mémorielles et résonances au Creux de l’Enfer, recompose un territoire des mémoires : mémoires du travail et des corps, des matériaux et des techniques, des lieux et de leurs transformations successives. Dans un bâtiment restauré sans être neutralisé, traversé par des images, des sons, des objets et des gestes, les strates temporelles se superposent et se frictionnent. L’écho des machines répond à la parole des artistes ; les anciennes chaînes de production se rejouent sous forme de protocoles plastiques ; les gestes d’atelier des artisans rencontrent ceux des artistes qui expérimentent d’autres régimes de sens et de visibilité. Le Creux de l’Enfer apparaît ainsi comme un observatoire privilégié des relations entre art contemporain et héritage industriel, où la diversité des médiums et des matériaux – des aciers les plus élaborés à la météorite, du rebut au précieux – permet de penser, au présent, ce que signifie « faire mémoire » d’un lieu de production et de ses mondes sociaux.

Performance Procession des dualités par l’artiste Sarah Vigier et la géobiologue Soraya Rayo devant l’œuvre de Ann Veronica Janssens,  juin 2025. © Félix de Malleray

Complément d’information>

In Vivo, exposition collective, du 28 juin 2025 au 8 mars 2026, commissariat : Anne Favier et Sophie Auger-Grappin. Visites-ateliers en famille les mercredi matin pendant les vacances scolaires à 10h30 les 11 et 18 février, tarif : 6€. Gratuit pour les adhérents et leurs enfants. Visites commentées de l’exposition, les premiers week-ends du mois, samedi à 15h et dimanche à 16h, gratuit. Samedi 21 février : Les visites mal guidées par pjpp, Claire Laureau et Nicolas Chaigneau en partenariat avec La Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale : 3 visites décalées de l’exposition IN VIVO prévues au fil de la journée Tarif : 6€. Gratuit pour les moins de 18 ans et les adhérents.

Le Creux de l’Enfer, Centre d’art contemporain, Vallée des usines, 83-85, av. Joseph Claussat 63300 Thiers. Informations et réservations : 04.73.80.26.56 / info@creuxdelenfer.fr / helloasso.com

Visuel d’ouverture> Performance Procession des dualités par l’artiste Sarah Vigier et la géobiologue Soraya Rayo lors de la réouverture de l’usine du Creux de l’Enfer, 27 juin 2025. © Félix de Malleray