Jusqu’au 4 janvier 2026, Miguel Chevalier embarque le public dans une prodigieuse plongée au cœur des profondeurs océaniques et virtuelles. Une immersion sans scaphandre, où le monde marin se recompose sous la géométrie changeante des pixels. Intitulée Digital Abysses, cette exposition au Musée en Herbe propose d’examiner l’une des dernières terra incognita de notre planète : les grands fonds, royaume énigmatique d’un vivant suspendu entre (bio)luminescence et obscurité. Algues, coraux, anémones, méduses, cochons de mer, mais également de plus fantastiques créatures invisibles à l’œil nu, telles que les radiolaires, cténaires, diatomées… Cette ribambelle de noms parfois étranges cache un écosystème fragile à la beauté baroque, d’une diversité insoupçonnable. C’est précisément cette « surnaturelle et prodigieuse existence » – pour reprendre les mots de Jules Verne – que Miguel Chevalier célèbre à travers le prisme de l’art numérique, tissant des passerelles entre son univers et le domaine scientifique. On notera d’ailleurs que l’exposition a bénéficié de prêts du Muséum national d’Histoire naturelle et qu’elle a été réalisée sous le conseil scientifique de Pascale Joannot, océanographe à la Fondation de la mer.
Que sait-on réellement des abysses ? Finalement bien peu, puisque 99 % du plancher océanique restent inexplorés (même la distante Mars est mieux cartographiée), et 95 % du volume d’eau océanique n’ont pas encore été sondés. Les habitants de cet occulte infini (à partir de 4000 mètres sous la surface) demeurent, eux-aussi, auréolés de mystère. Si l’on entend souvent parler des poissons ou mammifères marins, rares sont les chanceux qui peuvent se vanter d’être incollables sur la faune et la flore abyssales. Loin des croquis figés sur le papier glacé des manuels scolaires, Digital abysses encourage une exploration interactive où l’art numérique prend la forme d’un récit épique. Exit la salle de classe rébarbative, bienvenue dans un Nautilus psychédélique à souhait. Le ton ludique est donné d’entrée de jeu, avec des espaces d’exposition nimbés de lumière noire. Sur ce fond ultraviolet, la scénographie se détache dans un tonnerre de fluo et la chromatique flashy des œuvres bouillonne dans une alchimie jouissive.
Ce véritable enchantement visuel se prête parfaitement à la démarche de Miguel Chevalier – comme le précise un cartel, il est, après tout, « artiste magicien » ! Et c’est effectivement dans une joyeuse farandole que nous entraîne ce dernier, devenu joueur de flûte de Hamelin pour l’occasion. Ingénieux, le parcours est conçu comme une succession de chapitres thématiques qui transforme enfants et adultes (on l’avoue volontiers) en Capitaine Némo à la tête d’une expédition mi-homérique mi-onirique. Le visiteur navigue en suivant le courant des salles, découvrant au fil de sa déambulation les différentes sections d’un maxi bestiaire à l’honneur des algues, des cnidaires et du micro-peuple planctonique. Retrouver un certain nombre de spécimens marins dispersés dans les salles, repérer les 5 erreurs qui se sont glissées dans la reproduction d’un tableau de l’exposition, composer son propre microcosme radiolaire, dégainer une lampe torche à UV afin de mettre au jour des poissons blottis dans les ténèbres… : les missions ne manquent pas pour rythmer cette odyssée sensorielle et contemplative.

La visite s’ouvre sur un premier espace transformé en cabinet de curiosités contemporain, à la fois hommage liminaire au désir de connaissance et manifeste annonciateur des réjouissances prévues par Miguel Chevalier. A l’instar de cette Wunderkammer qui présente autant de naturalia (merveilles issues de la nature) que d’artificialia (objets façonnés par une main humaine), l’exposition oscille constamment entre réalité et fiction. Étagères et alcôves abritent ainsi de véritables spécimens des profondeurs, tel le revêche poisson armé, mais également des créatures imaginaires pensées par l’artiste. Parmi ses inventions, des sculptures imprimées en 3D sur du Dacryl coloré s’inspirent de l’allure extravagante des radiolaires et de la bioluminescence dont certaines d’entre elles sont capables. Avec ces planctons unicellulaires en guise de muse, Chevalier crée des organismes rêvés qui déploient leurs filaments ondulés dans un panache de tentacules, s’épanouissent en un ensemble de corolles ouvragées rappelant des sphères géodésiques, fascinent par leurs squelettes à la symétrie architecturale parfaite.
Tout près, un écran s’anime de chimères cauchemardesques produites en direct par une IA générative. La machine opère, à partir d’une banque de données renseignées par l’artiste, des croisements frankensteiniens entre espèces existantes pour donner vie à des pseudo-monstres des abysses. Une sorte d’axolotl blafard prend soudain une timide teinte rosée lorsque ses pattes se muent en appendices de poulpe et d’anémone, avant de se métamorphoser de nouveau en baudroie à membres médusaires. Ces visions surnaturelles semblent flottent dans l’espace comme un triple clin d’œil : au procédé de la fantasmagorie datant du XVIIIe siècle (similaire à la lanterne magique), qui consistait à projeter dans l’obscurité des figures en mouvement afin de simuler des apparitions fantomatiques ; aux affabulations fabriquées par l’IA (phénomène également nommé « hallucination »), que l’artiste décide ici de provoquer sciemment ; aux mystifications des négociants qui cédaient à prix d’or de prétendus animaux légendaires aux collectionneurs de curiosités durant la Renaissance. Seule absence de pigmentation dans cette installation bariolée, des coraux blancs alertent sur la menace que font peser réchauffement climatique, pollution et surpêche sur les récifs, dont 90 % risquent l’extinction d’ici à 2050.

Avec la 2e salle, plein cap sur les plantes aquatiques. Dans ses « corauxllages » accrochés aux murs, Miguel Chevalier revisite des modelés de coraux en adoptant une technique de découpage au laser puis de collage. Combinés, superposés et entremêlés, ces récifs délicats évoquent la considérable biodiversité et la fragilité de la flore océanique. Des fractales, formes mathématiques infiniment gigognes et présentes dans la nature, s’immiscent parfois dans les compositions. Ces lignes aux ramifications protéiformes suggèrent tour à tour des arborescences aquatiques, des vaisseaux sanguins ou encore des réseaux de neurones. Les aplats de couleurs contrastées des « corauxllages » éveillent également le souvenir des papiers découpés de Matisse, qui voyait dans cette pratique une manière de dessiner avec des ciseaux (méthode ici déclinée au laser par Chevalier).

Cette logique quasi artisanale se retrouve dans une œuvre ronde en forme de boîte de Petri, hublot sur un monde marin où foisonnent des tracés stylisés de coraux et de plancton. Le tableau semble imiter le cerclage d’une broderie sur tambour, allusion à l’univers textile que revendique l’artiste. Comme il l’explique, le métier Jacquard – machine à tisser automatisée du XIXe siècle – est considéré de nos jours comme l’ancêtre de l’ordinateur et du robot. Programmé avec des cartes perforées, ce système servait à tisser des motifs complexes et répétitifs : un pendant traditionnel aux procédés informatiques employés par Miguel Chevalier. Avec Trans-seaweeds IA, ce potentiel de l’itération algorithmique est exploité pour susciter un univers planté de végétaux en perpétuel renouvellement. L’installation Amphibiolis pousse un pas plus loin cette réinvention du règne photosynthétique par l’IA générative. Plongés dans une luxuriante prairie sous-marine, les visiteurs assistent à un ballet végétal dont les interprètes – des algues hybridées et fantasmées – prolifèrent, s’entrechassent puis disparaissent. Ce jardin virtuel réagit aux gestes des observateurs, qui en se courbant de droite et de gauche font onduler élégamment les longues tiges.

Place ensuite au zooplancton avec Digital Plancton IA. Dans une salle obscure et couverte de miroirs, le sol s’anime pour se peupler d’une foultitude d’organismes aux couleurs chatoyantes. Le visiteur, sans repères dans un espace aux dimensions trompeuses, pose pied au-dessus d’un apparent gouffre et modifie du même coup la trajectoire des créatures. Elles s’écartent au passage, soulignant l’effet intrusif de l’humain sur la nature. Ce vivant d’ordinaire invisible révèle ici des géométries complexes, qui luisent dans le noir comme des bijoux dans un écrin gainé de velours. Précieux, ce micro-monde l’est indéniablement – le phytoplancton produit environ 50 % de l’oxygène planétaire et le zooplancton compose la base de la chaîne alimentaire sous-marine. C’est à Ernst Haeckel que l’on doit une première appréciation du plancton à sa juste valeur, ses saisissantes illustrations naturalistes ayant attisé au XIXe siècle un intérêt qui se serait autrement limité aux seuls cercles scientifiques. Dans la lignée de cette vulgarisation, Miguel Chevalier emploie l’IA afin de donner vie à un monde planctonique d’une diversité éblouissante, avant de le remplacer par une nouvelle génération de spécimens complètement différents. Le spectateur se fait le témoin nostalgique de cet inlassable cycle de création/destruction, qui invite autant à l’émerveillement qu’à l’introspection méditative. Cet hypnotique kaléidoscope se prolonge d’ailleurs dans la pièce suivante par le Mandala du plancton du biologiste Christian Sardet, dispositif qui permet de faire défiler les caractéristiques et photographies extrêmement précises d’une grande variété de micro-organismes.

Maître de l’art numérique, Miguel Chevalier orchestre une traversée poétique où l’inquiétante étrangeté devient familière, et où l’imaginaire épouse les contours du réel. Digital Abysses navigue avec grâce entre art et science(-fiction), interrogeant notre rapport à un monde vivant souvent ignoré, parfois invisible, mais toujours fascinant. Par la magie de l’interactivité, l’artiste entraîne les visiteurs dans un univers envoûtant où pixels et créatures fantastiques cohabitent, révélant la beauté fragile d’écosystèmes en péril. Dans ce voyage aux tréfonds de l’océan, l’émerveillement devient un levier de sensibilisation. Et peut-être, à travers ce réenchantement des profondeurs, s’ébauche enfin une possible symbiose entre l’humain et le grand bleu.
Infos pratiques> Digital Abysses, jusqu’au 4 janvier 2026, au Musée en herbe, Paris. Site de Miguel Chevalier.
Image d’ouverture> Amphibolis, Miguel Chevalier, 2025. ©Photo Thomas Granovsky

