Cinq manières de réinventer le regard à Paris Photo

Paris Photo 2025 confirme, une fois encore, l’ampleur et la vitalité de la création photographique contemporaine. Si la foire permet de redécouvrir des signatures majeures qui ont marqué l’histoire du médium, elle offre aussi un espace privilégié pour interroger une autre scène, plus jeune, plus mouvante : celle des artistes qui écrivent la photographie d’aujourd’hui. Au premier étage du Grand Palais, le secteur Émergence rassemble vingt photographes venus de partout dans le monde. Cinq d’entre eux ont retenu particulièrement notre attention.

Commençons par l’œuvre de l’artiste Claudia Fuggetti, représentée par Camara Oscura à Madrid. Au premier regard, sa série Metamorphosis ouvre un passage vers une contrée mythologique. Immergés dans leur propre intériorité, les personnages imaginés par l’artiste italienne n’en révèlent pas moins l’un des enjeux majeurs de notre époque : la crise écologique. Ce message, plus implicite qu’affiché, prend racine dans le parcours de l’artiste : une ville d’origine ravagée par la pollution, la maladie d’un père particulièrement exposé à cette dernière, et l’insomnie persistante qui la minait. L’œuvre sensible de Claudia Fuggetti se nourrit des théories de David Abram, philosophe qui propose une « écologie de la perception » et invite à considérer la nature comme une entité vivante et non comme un simple décor.
« Mon projet explore notre perception de la nature. J’utilise des couleurs vives, presque pop, pour évoquer à la fois la surexploitation des ressources naturelles et l’énergie du vivant qui habite mes images. Ma pratique repose sur plusieurs techniques : je crée certaines œuvres en peinture numérique, d’autres à partir de médiums plus traditionnels. Il m’arrive, par exemple, de scanner une photographie pour ensuite la peindre. Les êtres humains apparaissent dans mes compositions, mais ils ne sont jamais placés au centre. J’ai donc choisi de les estomper, de les présenter comme les personnages d’un conte de fée ou d’un rêve. Ils se fondent alors dans le paysage. »
Très active, Claudia Fuggetti voyage beaucoup, participe à de nombreuses résidences et festivals. Imaginez, une semaine seulement avant Paris Photo, elle présentait son travail à Tokyo et, peu avant, elle développait un projet en Pologne !

Claudia Fuggetti, galerie Camara Oscura, H09, Madrid. ©Photo Polina Tkacheva

L’artiste suivante vient des États-Unis, mais collabore actuellement avec la Homecoming Gallery (Amsterdam). Son installation en Europe, Mia Weiner l’explique par sa fascination pour la tapisserie européenne, de la tapisserie de Bayeux aux tentures de La Dame à la licorne. Sa technique mixte, mêlant broderie et photographie, est au service de la représentation du corps.
Toujours en lien avec l’histoire de l’art, elle cherche notamment à renouveler le regard sur le corps féminin.
« Je pense beaucoup à la douceur et à la connexion, confie Mia Weiner. J’aime profondément les textiles. Ils sont un lieu d’expérience partagée, un espace où chacun peut se retrouver. Je commence toujours par prendre des photos, puis je décompose l’image en différentes nuances. J’identifie ensuite les structures et les tissus capables d’en rendre compte. Je crée une grande carte de l’œuvre avant de me mettre au travail et de tout tisser à la main. Certains éléments, comme ces rayures colorées, apparaissent de manière intuitive, naissent au fil du geste. J’aime ces motifs qui reflètent mon travail manuel. »
Ainsi, Mia Weiner parvient à passer du numérique à l’espace physique. Présente dans les deux dimensions, elle réunit l’immédiat et l’intemporel.

Mia Weiner, galerie Homecoming, N01, Amsterdam. ©Photo Polina Tkacheva

L’artiste finlandaise, Emma Sarpaniemi, prolonge cette réflexion sur la représentation féminine à travers l’autoportrait. Elle se met en scène de manière étrange, adopte des poses inédites, invente des situations aux accents surréalistes pour explorer la définition de la féminité tout en résistant au regard traditionnel.
« Je ne crée pas d’alter ego. C’est toujours moi dans les images. Quand on se photographie soi-même, on garde le contrôle : personne ne nous dit quoi faire. Pour moi, l’essentiel est aussi de s’amuser en créant, de ne pas s’imposer de règles. Je me mets en scène et je me montre telle que je souhaite être vue. La recherche d’accessoires et de vêtements ressemble à une chasse au trésor. Je ne sais jamais ce que je vais trouver. Les couleurs que je choisis jouent un rôle essentiel dans mon travail, tout comme l’arrière-plan. »
Cette année, Emma Sarpaniemi a été en résidence de la Cité internationale des arts de Paris. Ravie d’exposer pour la première fois dans la capitale française, elle présente un solo show à Paris Photo.

Emma Sarpaniemi, Jarmuschek + Partner, H02, Berlin. ©Photo Polina Tkacheva

Sibusiso Bheka a également été en résidence à la Cité des arts. Né en 1997, ce jeune photographe a reçu une reconnaissance internationale, notamment grâce au travail d’Émilie Demon, représentante de la galerie Afronova, à Johannesburg. Engagée dans l’accompagnement des jeunes artistes, elle leur permet de rencontrer commissaires d’exposition, collectionneurs et journalistes. Pour preuve, le jeune artiste fait partie des dix coups de cœur de Télérama !
Originaire d’un bidonville situé à cinquante kilomètres de Johannesburg, Sibusiso Bheka dévoile l’environnement de son enfance d’une manière tendre, douce et poétique. Ses photographies, prises la nuit ou juste avant la tombée du jour, n’ont pas été retouchées. La lumière provient des lampadaires installés à l’époque de l’apartheid pour surveiller les allées et venues des populations noires vivant dans ces quartiers. Même si cette époque a pris fin, les rues continuent d’être éclairées de la sorte, faisant parfois croire qu’il fait jour en pleine nuit. Autre scène marquante : une jeune féministe sud-africaine bravant l’interdiction traditionnellement faite aux femmes de monter à cheval.

Sibusiso Bheka, galerie Afronova, H05, Johannesburg. ©Photo Polina Tkacheva

Le rapport à l’histoire contemporaine se retrouve également dans le travail du Londonien Louis Porter, qui vient conclure notre sélection. Issu d’une famille d’antiquaires, il s’intéresse aux objets du passé depuis l’enfance. Cette familiarité précoce avec l’histoire est devenue une ressource. L’artiste ne voyage jamais en territoires inconnus. Pour mieux comprendre le présent, il faut regarder vers le passé, affirme-t-il. Travaillant comme archiviste, il a eu accès à des trésors anciens qu’il a pu observer et photographier au microscope. Les images de personnes observant les éclipses solaires ou scrutant les étoiles viennent de Barcelone, par exemple.
La London Library, l’une des plus grandes bibliothèques indépendantes au monde, lui a servi d’atelier pendant une dizaine d’années : il y trouvait les documents nécessaires pour nourrir ses recherches et créer. Parmi eux, on compte des graphiques et des relevés d’expériences scientifiques que l’artiste a entièrement retravaillées, supprimant chiffres et légendes, ainsi que des images issues de manuels de chiromancie qu’il a intégrées à des cyanotypes.
L’artiste travaille avec les archives et crée les siennes. L’« archiviste abstrait », comme il se définit, constitue actuellement une collection d’images provenant de livres retirés des bibliothèques. Pour lui, l’archive est une continuité . « C’est simplement le moment où le présent commence à s’organiser matériellement et conceptuellement », précise Porter, qui explique que sa démarche rappelle l’ancienne manière de saisir l’information, plus lente, plus attentive, à rebours de la diffusion instantanée propre à l’ère numérique.

Louis Porter, Chiquita Room, G01, Barcelone. ©Photo Polina Tkacheva

À travers ces parcours singuliers, Paris Photo révèle combien la jeune création renouvelle nos façons de voir, de sentir et de raconter le monde. Encore une journée pour aller à la rencontre de tous ces artistes, qui façonnent singulièrement l’une des prochaines étapes de l’histoire de la photographie.

Infos pratiques> Paris Photo, au Grand Palais à Paris du 13 au 16 novembre 2025. Liste complète des exposants du secteur Émergence.

Image d’ouverture> Vue de la foire d’art Paris Photo 2025. ©Photo Polina Tkacheva.