Chantal Colleu-Dumond ou la beauté en partage

L’invitation au voyage est lancée. Des ciels dessinés d’étoiles de la Française Juliette Agnel à l’abstraction des paysages du Coréen Bae Bien-U, les visiteurs de la troisième édition de Chaumont-Photo-sur-Loire sont totalement dépaysés. Alors que la nature entre en sommeil, la photographie est à l’honneur dans les différents espaces d’accrochage du Domaine. Comme pour la programmation d’art plastique, qui chaque année court d’avril à novembre, l’exposition d’hiver propose des œuvres en lien avec la beauté du monde naturel. S’émerveiller de la couleur sans cesse renouvelée des eaux, frissonner devant la fragilité d’une fleur, s’interroger sur la biodiversité, rêver devant d’étranges végétaux… toutes tendent à une célébration de la vie. Un choix qui ne doit rien au hasard et tout à Chantal Colleu-Dumond. Directrice de l’institution, elle est aussi commissaire des expositions qui y sont présentées. Son œil formé par une ardente curiosité sait reconnaître et déceler le talent. Combien de fois n’a-t-on pas fait connaissance à Chaumont-sur-Loire d’œuvres qui quelque temps plus tard faisaient le bonheur de cimaises parisiennes ou européennes ? Exigeant et sensible, cet œil découvre beaucoup et rend hommage tout le temps. Avec une obsession : aller toujours au-delà de ce qu’il connaît. D’année en année, des carnets s’accumulent. Chaque jour donne l’occasion de voir et de consigner. Celle qui a parcouru d’innombrables géographies et connu bien des régimes politiques n’a qu’un désir : offrir aux autres ce qui lui a été donné de contempler et de comprendre. Cette mission que Chantal Colleu-Dumond s’est assignée est devenue celle du Domaine de Chaumont-sur-Loire. « Accueillir, transmettre et inventer » pourrait en être la devise. Ainsi, les idées fusent et les propositions artistiques se multiplient. Il n’est jamais question de lauriers et de repos – désormais, une quarantaine d’œuvres accompagnent en permanence l’ensemble de la programmation –, seulement d’imaginer sans cesse. C’est ainsi qu’en septembre dernier, le public a pu s’étonner pour la première fois devant « Quand fleurir est un art ». L’événement de trois jours proposait au regard des créations végétales réalisées in situ, comme la magistrale installation de milliers de fleurs de Makoto Azuma, élaborée sous le regard médusé des visiteurs. Mais cessons l’éloge et remercions Chantal Colleu-Dumond d’avoir accepté, pour les 10 ans d’ArtsHebdoMédias, de s’adonner au Jeu des mots.

Enfance

La promenade du Clair de Lune, à Dinard.

L’observation de l’enfance est toujours l’une des clés de compréhension d’un parcours de vie. La mienne est liée à des paysages à la fois maritimes et végétaux. Mon père travaillait pour la Marine nationale. Il partait souvent en mer et nous déménagions régulièrement : Toulon, Cherbourg, Lorient… Mon enfance est liée au voyage, à l’adaptation à la nouveauté, à une sorte de nomadisme accepté. Ce fut aussi l’immersion dans la beauté du monde à travers le végétal. Je passais une grande partie de mes vacances chez ma grand-mère maternelle à Dinard. Son époux avait été responsable des serres municipales. Elles étaient opulentes et impressionnantes, surtout pour une petite fille. Quand, à trois ans, vous vous tenez auprès de dahlias d’un mètre de hauteur, ils sont comme des arbres, une véritable forêt colorée. Je pouvais me promener dans cet immense jardin de plusieurs hectares, où poussaient les plantes nécessaires au fleurissement des extraordinaires jardins anglais de la ville. Il y avait une très grande diversité d’arbres et de fleurs. Je crois me souvenir qu’en février il y avait même des mimosas ! C’est forcément là qu’est né mon goût du jardin. Avec ma grand-mère, j’ai planté des centaines de boutures de coleus ou de géraniums. Quand vous êtes enfant, une bouture vous offre la possibilité de découvrir que l’un peut devenir multiple. Ainsi, j’ai été très tôt sensibilisée et émerveillée par l’infinie et accessible richesse du végétal et donc de la vie. Une certitude qui probablement est à l’origine de mon optimisme. Etre plongée dans le vivant et le changement permanent, tout en observant la régénérescence constante de la nature, a irrémédiablement façonné mon imaginaire. J’ai eu une très grande chance.

Voyage

Vue de Méroé, au Soudan.

Le voyage est un élément fondamental de mon existence. Mon enfance m’a donné le goût du départ et aidée à développer une aptitude à l’adaptation. Deux qualités que j’ai exploitées plus tard, durant les 20 ans passés à l’étranger dans la diplomatie culturelle. J’ai choisi un métier qui me faisait voyager, tant de pays en pays, l’Allemagne, la Roumanie ou l’Italie, qu’à l’intérieur des territoires eux-mêmes. Ce désir d’ailleurs, d’immersion dans d’autres cultures, paysages, langues, gastronomies…, a sans cesse entretenu mon esprit de curiosité. Je déteste la répétition, j’aime ce qui est nouveau, j’aime la diversité. Avec mon époux, nous avons également beaucoup voyagé à titre personnel, au point parfois de n’être jamais deux soirs dans la même ville, ce qui fait que j’ai la tête et l’imaginaire emplis de milliers de souvenirs très riches, colorés, parfumés, sensibles… Là encore, c’est une chance immense d’avoir eu la possibilité de visiter un nombre considérable de pays comme le Nigéria, la République démocratique du Congo, le Soudan, la Tanzanie, l’Ethiopie, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Rwanda ou l’Ouganda, un pays somptueux avec une opulence végétale extraordinaire. J’apprécie beaucoup les pays équatoriaux, tropicaux, où je retrouve l’ambiance des serres de mon enfance. J’aime aussi l’Indonésie, la Chine, le Japon. L’Inde est un pays fascinant où je suis allée quatre fois. Mais je n’oublie pas le Brésil et évidemment tous les pays européens. Nous sommes même allés en Transnistrie, un pays fantôme où personne ne va ! Je bouge moins, depuis que je suis à Chaumont-sur-Loire, mais le voyage demeure une occasion de ressourcement, d’oubli du quotidien et de ré-enrichissement de mon imaginaire. On se trouve dans le voyage. On revient à soi.

Transmission

Chantal Colleu-Dumond et l’écrivain et critique roumain Dan Haulica (1932-2014) à Bucarest.

C’est un mot très important pour moi, puisque mon premier métier était le professorat et que j’aime rendre ce que j’ai reçu. J’ai adoré enseigner, même si cela n’a pas duré très longtemps, et faire partager ma passion de la littérature et des langues anciennes. Plus tard, quand j’ai été en poste à l’étranger, j’ai pu élargir cette notion de transmission et faire connaître la culture française au-delà de nos frontières. Ayant été notamment attachée artistique, j’ai beaucoup travaillé dans le domaine de la danse contemporaine, de la musique baroque et de la littérature. J’ai toujours essayé d’œuvrer à un rapprochement des esprits et des consciences par la culture, en inventant des programmes capables de toucher, même, et surtout, des pays en voie d’ouverture. Ce qui est réalisé au Domaine de Chaumont-sur-Loire l’est aussi dans un souci de transmission. Partager avec un large public un goût et une curiosité inextinguible pour l’art, le patrimoine, le jardin. L’expérience est intéressante et exceptionnelle, si l’on pense à la diversité des visiteurs qui se côtoient ici. Malgré des motivations différentes, tous se trouvent confrontés aux œuvres de grands artistes comme Penone, Kounellis, Kawamata ou El Anatsui. Que nous nous adressions à des amateurs de jardin ou de patrimoine, des paysagistes ou des architectes, des passionnés d’art contemporain ou des personnes moins averties, je souhaite que le discours transmis soit profond et clair, qu’il mise sur l’excellence. Cette exigence est le gage d’une compréhension pour tous. Offrir à un adolescent, ou à une personne qui n’a pas l’habitude d’entrer dans les musées ou les galeries, une émotion, un savoir, un moment d’éternité, c’est avoir fait travail utile. C’est cela la transmission.

Écriture

Le goût des mots est inscrit chez moi depuis longtemps. Dès l’enfance, j’ai développé une passion pour la lecture, puis durant mes études littéraires, une révérence immense pour les écrivains. Je suis stendhalienne et flaubertienne. J’aime Proust, Garcia-Marquez, Malcolm Lawry, Olivier Rolin et beaucoup d’autres encore. Je suis venue à l’écriture par des livres de commande, qui m’ont permis de surmonter une crainte née de la fréquentation des grands auteurs. J’écris en permanence pour moi. Je prends, depuis des années, des notes dans des carnets. Rien n’est plus extraordinaire que cette chance que nous avons de pouvoir mettre nos pensées en mots, de leur permettre de s’extraire du magma informe dans lequel elles flottent le plus souvent. Ecrire fait partie de mes grandes joies. Peut-être un jour, au-delà des livres que j’ai pu écrire en relation avec l’art ou le jardin, je pousserai plus loin l’expérience. Il n’y aurait rien de plus difficile, ni de plus exaltant.

Engagement

L’arbre chevalier, Antti Laitinen.

Fille de militaire, ayant travaillé pour le service public et choisi un métier de transmission, le mot engagement résonne fortement en moi. C’est comme une sorte de devoir de partage de mes valeurs et de mes passions. Je ne concevrais pas une vie sans engagement au service des causes qui me sont chères, comme celles de l’art, de l’amour de la nature et de la beauté. Difficile d’aller sur ce terrain sans évoquer les questions environnementales. Je constate que malgré de nombreux discours, les actes ont du mal à suivre, même les plus simples et les plus évidents. On continue de couper des arbres au cœur des villes, alors qu’il y fait trop chaud ! Au Domaine, j’essaie de traduire mon engagement envers la nature grâce à l’art et à la métaphore. Je suis convaincue qu’une écologie poétique peut faire passer plus facilement, de manière inconsciente et subliminale, ce qui est souvent asséné de façon dogmatique et donc moins supportable. Je crois beaucoup à une transmission des idées fondamentales de manière indirecte. Citons par exemple, L’arbre aux couteaux de François Méchain, qui attirait l’attention sur la souffrance et la possible vengeance de la forêt, L’arbre chevalier d’Antti Laitinen, qui recouvert de métal, s’interrogeait sur le lien de l’homme et de la nature, les magnifiques images d’Edward Burtynsky, qui montraient des paysages totalement pollués mais d’une esthétique saisissante. J’aime parler ainsi d’écologie. Attirer l’attention sans culpabiliser. Il faut maintenant préciser qu’à Chaumont-sur-Loire notre premier engagement est de faire prospérer une philosophie de l’hospitalité, de l’attention à l’autre, que l’autre soit un visiteur ou celui avec lequel on travaille. Peu importe le rôle de chacun, c’est du respect et de l’addition des talents que peut naître l’harmonie. Vous me demandez si je suis féministe ? Je l’ai toujours été, même si je ne suis pas ouvertement militante. Dans tous les domaines, j’aime les engagements forts et doux à la fois. Quelque part, je suis engagée et solitaire, car j’ai toujours eu peur du grégarisme.

Beauté

La beauté est un concept fondamental dans mon existence, une philosophie que j’assume très volontiers, même si j’ai le sentiment que certains de nos contemporains s’en méfient et s’en moquent. C’est sans doute parce que je suis extrêmement consciente des difficultés de notre monde, de la brutalité des relations humaines, de toutes les laideurs de l’âme humaine que je suis si sensible aux splendeurs de la nature. Regarder un coucher de soleil, admirer la forme d’une corolle de fleur, se laisser happer par la qualité d’une lumière, c’est plonger dans la quintessence de la beauté. La beauté permet d’entrevoir ce qui est au delà du réel. Une beauté que j’apprécie tout autant dans le domaine des arts. Elle guide ma vie et me donne l’espoir.

Dans les jardins du Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Jardin

C’est l’expression du paradis. Une tautologie ! Le jardin est un art vivant que je me plais à décrire comme une œuvre d’art total, qui met tous les sens en éveil. Son caractère immersif et évolutif me fascine. Il est une expérience sans cesse renouvelée. Toujours différent, il change du matin au soir, grâce à la lumière, d’un mois à l’autre grâce aux saisons. D’une extraordinaire générosité, le jardin me fascine par sa capacité à renaître. Il est une école, distille une sagesse qui nous fait prendre conscience de la fragilité des choses et des êtres, prouve que nos vies s’inscrivent dans un cycle permanent. Certes, nous passons comme les roses, mais tel le jardin nous avons la chance de pouvoir transmettre la beauté. Rien n’est plus euphorisant que sa contemplation.

Exposition

Vue de l’exposition Appel pour une nouvelle Renaissance, Gao Xingjian, 2019.

L’exposition est une promenade dans l’âme d’un artiste. Il faut pouvoir montrer ses approches successives, celles qui nous plongent à l’intérieur de sa sensibilité. Je pense, par exemple, aux « verdures » de Sam Szafran que nous avons accueillies il y a deux ans. Je choisis essentiellement des artistes qui me touchent profondément. L’exposition est alors un moyen de partager mes émotions, comme cette année avec les paysages à la limite du rêve de Gao Xingjian. Je me sens très privilégiée de pouvoir montrer peintures, photographies, sculptures, installations, dans un lieu d’une telle plasticité. Le Domaine offre des possibilités inattendues : granges, cuisines, caves, greniers, chambres… C’est un lieu d’expérimentation extraordinaire, qui permet l’accueil d’artistes de nationalités, de géographies et d’âges différents, mais aussi d’une grande diversité tant sur le plan de l’expression que des influences. Ma principale préoccupation est de préserver l’harmonie de l’ensemble. Un lien avec l’âme du Domaine doit toujours être maintenu. Elle est somme toute bien exigeante ! Je parle toujours du concept de la « juste place ». C’est quelque chose de très important. Il y a dans la relation avec le lieu et dans le respect qui lui est dû, la nécessité d’un dialogue avec l’artiste pour trouver où installer l’œuvre, de sorte que nous ayons le sentiment qu’elle s’y est toujours trouvée. Et si ce n’était pas le cas, nous risquerions de perturber les accords secrets, les lignes invisibles, qui maintiennent l’équilibre de l’ensemble, un peu comme si elles étaient régies par un nombre d’or.

Rêve

Je rêve beaucoup. Je suis, la nuit, une scénariste hors pair. Malheureusement la plupart du temps, j’oublie mes rêveries nocturnes. Pour ce dont je me souviens, il y a souvent des villes incroyables, des situations étonnantes, des personnages hauts en couleur ! L’inconscient est fabuleux. Mais ce qui m’intéresse particulièrement est de tenter de faire de ma vie un rêve éveillé. Je crois beaucoup au volontarisme. « Le bonheur n’est pas un droit mais un devoir », écrivait en substance Stendhal. De cette pensée, j’ai fait une devise. Le rêve existe pour être réalisé et partagé. Diaphane, subtil, poétique… il est au-dessus de la réalité, qui est parfois cruelle et difficile, mais peut lui servir de moteur. J’ai souvent l’impression d’être ailleurs, de vivre plusieurs moments ou plusieurs vies en même temps. D’un côté, les réalités concrètes de l’existence et, de l’autre, des mondes nés de mon imagination. Même si les rêves semblent inaccessibles, rien ne nous empêche d’y croire. Certaines personnes ne pleurent plus, ne rêvent plus… La sensibilité paraît se raréfier. Ma conviction : là où il n’y a plus de rêve, il n’y a plus de vie.

Liberté

Le filet de pensées, Youngjun Kim, 2018.

La liberté est une notion complexe et primordiale. Une chance aussi. La France est une démocratie où nous bénéficions d’une très grande liberté, ce que je peux mesurer pour avoir vécu sous plusieurs dictatures. Je me souviens particulièrement de la Roumanie sous Ceaucescu. Durant les 18 mois de mon séjour, j’ai vu à quel point la privation de liberté était à l’origine de ravages psychiques importants. Partout dans le monde où cette dernière est contrainte, la peur transforme le comportement des individus. La liberté est aussi un sentiment intérieur que l’on peut cultiver. Si je me suis assez bien accommodée des règles imposées par les différentes responsabilités que j’ai endossées, je me suis toujours sentie extrêmement libre à l’intérieur. En termes de programmation artistique, par exemple, ma liberté réside dans mes choix. J’aime mêler des artistes internationalement reconnus et d’autres pour lesquels j’ai eu un coup de cœur, mais qui ne sont pas forcément au centre de l’attention du monde de l’art. J’ai toujours eu conscience que mes décisions pouvaient avoir des conséquences en matière de fréquentation, mais il faut aussi savoir suivre son intuition et ses convictions. Là, réside la liberté : quand elle doit se transformer en action. Mais la liberté la plus essentielle est celle de la pensée issue d’un travail sur soi. L’an dernier, au Festival des jardins, nous avons présenté un jardin coréen (notre photo) qui montrait que, même emprisonné, l’homme conserve intacte la liberté de penser. C’est fondamental. Dans le respect des règles et des codes qui permettent la vie en société, nous avons toujours la liberté d’inventer. Quelque part, cette certitude guide mon existence.

Chantal Colleu-Dumond au côté de Makoto Azuma lors du Festival d’art floral 2019.

Contacts :
L’exposition Chaumont-Photo-sur-Loire se tient jusqu’au 28 février 2020 au Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Crédits photos :
Image d’ouverture : Vue du Lac Bunyonyi en Ouganda © Photo Chantal Colleu-Dumond – Vue de Dinard © Photo Chantal Colleu-Dumond – Vue de Méroé © © Photo Chantal Colleu-Dumond – Vue du Domaine de Chaumont-sur-Loire © Photo MLD – Chantal Colleu-Dumond et Dan Haulica © DR – L’arbre chevalier © Antti Laitinen, photo MLD – Chantal Colleu-Dumond et Makoto Azuma © Photo MLD – Appel pour une nouvelle Renaissance © Gao Xingjian, photo S. Deman – Le filet de pensées © Youngjun Kim, photo Eric Sander