Blaine et Robèr, le dernier corps-à-cris

Deux figures majeures de la poésie visuelle et performative se retrouvent, l’un au seuil de sa tournée d’adieu, l’autre dans son antre catalan d’El Taller. Julien Blaine, pionnier de la poésie-action, y livre une ultime déflagration du verbe, tandis que André Robèr, ancré dans la mémoire créole, fait remonter à la surface de ses peintures noir bitume les cicatrices d’une histoire partagée. Entre cri et écrit, souffle et trace, leurs œuvres conjuguent l’héritage d’une humanité pré-verbale et les fractures d’un monde postcolonial. De leurs échanges, surgit une poésie à la fois charnelle et politique, portée par l’humour, la tendresse et la rage.

Rien ne va plus pour les mots ! ou plutôt si par les images ! Et encore mieux, les deux à la fois.  Car le manège flamboyant a embarqué deux amis dits poètes visuels, organisateurs de chaos esthétiques, qui fêtent ensemble la tournée d’adieu de l’un d’eux, Julien Blaine. Figure majeure de la poésie-action, il fait étape chez André Robèr, le deuxième, son dalon (1), heureux fondateur d’El Taller à Ille-sur-Têt, lieu alternatif dédié à la poésie visuelle et plus largement à l’art. Ces deux complices d’un long-temps qui les a rassemblés aux quatre coins de leurs terres respectives, La Réunion pour l’un, et la zone aurignacienne de Ventabren (!) pour l’autre, ont partagé des expériences poétiques un peu partout, y compris à La Réunion d’où est originaire André Robèr. Le tour ne fait que commencer !
Julien Blaine, poète performeur fondateur de la revue Doc(k)s, du Centre International de Poésie de Marseille, arrête ses déclar’actions et trinque à ses 83 ans avec le rire et le coffre d’un ogre poétique. Il hausse le ton, il tend la voix pour dire UN mot, nous avertit que le poète ne craint pas le ridicule, il est, car pour entendre il faut de la forme, du corps, de la physique, de la forte délicatesse, de la tendresse mordante, et du cor, taillé dans l’os, ou directement de la corne ! Sa poésie-action dans la droite ligne de la poésie concrète ou de celle de Fluxus a creusé sa propre et vive singularité dès ses premières manifestations. On se souvient sans doute de ces 13427 Poèmes métaphysiques qui doivent tout à son tissage incessant entre les mots, les objets, les sentiments, les actes, tout fait sens à condition de les intégrer dans une grande digestion où, de l’ensemble pétri, exsude la substantifique langue, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, toujours unique, comme il le dit lui-même, car il change de corne à chaque lecture !
Il faut avoir assisté à plusieurs interventions de Blaine pour réaliser que la poésie sans le corps est un gentil pipi de chat et que la forme qu’il emploie nous entraîne dans le vent du langage, nous habille de prosodies, et nous fait choir avec brutalité dans le réel. Celui d’une langue corporelle qui démarre pour lui il y a 30 000 ans chez la vénus de Laussel, dans l’activité primitive humaine où… le cri établit la relation et l’écrit mémorise la vie.
Voilà partiellement décrit ce qu’un extrait de l’intervention de ce vendredi 14 octobre a donné à vivre au public, un tissage précis entre le temps des anima(-ux) d’avant les grecs, et l’espace de leurs incarnations, vulves, divinités, peaux, pierres, et langues. Comprenons qu’il ne cessera pas de poétiser, mais qu’il cesse d’interpréter. Ces partitions resteront comme celles des musiciens, offertes à ceux qui feront œuvre vivante. Car il faut bien admettre que l’étape décrite est un de ces traits d’union qui a composé une vie de multiples formes poétiques, images, films, revues, participations, actions…et que ce tiret dont Julien Blaine a gratifié l’assistance, se poursuivra à Marseille avec Laura Vasquez, à la Maison de la Poésie (Paris) avec Chloé Delaume et à Toulouse avec Serge Pey.
Alors… à la manière d’un « grand Duc », sa tournée ? Non à la manière d’un grand a(rt)mi, le dalon Dédé (André Robèr), qui à son tour s’est exprimé ce soir-là. Après avoir arrosé de rhum sa tête, le sol, puis quelques gouttes perdues, en geste d’appropriation d’un espace créé le temps d’en avoir un à soi, André Robèr a habité son enfance quelques instants, une performance pleine d’émotion, La tèr i done tou…, parlée en kréol de La Réunion comme un récit épique. Plus largement, sa dernière publication Tangaz (2) nous livre des bribes de jeunesse, d’une vie issue des effets de l’esclavage et du poison durable qu’il trace dans les mentalités. Le ton est humble mais déterminé, et les mots racontent les misères d’une guerre sociale – si bravement gagnée – sous la forme d’une sorte de scie cruelle dont le refrain déchirant se passe de traduction :

Zanbavil la pa pou la bil
zanbrovat la pa pou la rat
branl sa pou nétoiy la vi
pou nétoiy la kour
pou guingn lo kou…

Série Les zavants. ©André Robèr

La répétition plombe le geste, lourd, fatigué, et la poésie-alcool allège le passé pour élever le drame qui germe et se vaporise, s’installe, en mesurant désormais la buée nécessaire aux écarts. Mais entre les deux de ce duo unique, ni buée, ni écart, ni drame, les verbes et les corps se tissent à marée haute, emportant avec eux nos propres chagrins. On voit, on entend, on attend, la voix crisse dans une image, tous les petits blancs du haut déferlent dans la salle secouée par le silence. Les zavans, autres « resteux » parmi ceux qui ont subi la colonie, l’asservissement, la soumission, dansent et déchirent nos regards de papier. Les dessins sont faits d’acrylique noire, de bitume…
Est-ce par fidélité à ses premiers échanges poétiques réunionnais que Blaine a justement apposé à la liste des plantes réunionnaises qui guérissent, jadis écrite par son ami André, sa propre liste de plantes méditerranéennes ? Il l’a traitée en voisin de langues, en pensées de Bimot (3) (superbe poésie sémiotique des années 1980), la première partie de la phrase participe de leur univers mental commun, le nom des plantes, la seconde qualifie crûment la résonance ou le rôle jusqu’à une critique non dissimulée de la nomenclature sociale. La liste devient poème, le rythme se gonfle d’images pour chaque auditeur-spectateur, le rappel à l’ordre du corps se fait entendre sous la forme des bobos cachés et des beaux-mots. En voici des extraits, non suivis :

Kanèl pou kan lé ankoubré
zinzanm pou fé lèv kabo
d’io ri pou disantri
boi d’roz pou zoreil (…)
André Robèr

Sauge contre l’essoufflement ça se dit  antispasmodique sacré.
Ortie ma piquante, hémostatique, dépurative, diurétique,
reminéralisante et galactogène ça se dit qualifiant.
Valériane contre l’insomnie ça se dit sédatif.
Fenouil pour facilité la sortie de la merde ça se dit dépuratif.
Romarin contre le ventre en ballon et la cervelle en éveil jour
et nuit ça se dit stimulant.
Origan contre la fatigue ça se dit énergisant.
Julien Blaine

L’ironie et la dérision contenues dans ces associations révèlent leur proximité intellectuelle, sentimentale, et créatrice à l’instar des jeux « wittgensteiniens » lorsqu’après avoir signifié la présence des vulves généreuse, pulpeuse, à jus, etc., il nous surprend avec une description des cinq sens dont « la vue veut ! », rétrocédant immédiatement la priorité au corps et son ancrage fondamentalement sexuel.
A celui qui commence son intervention en s’identifiant comme « Aurignacien », rien n’échappe, sa civilisation cisèle l’histoire et l’inscrit en profondeur dans notre réel, le corps, la peau toujours de mise, prête à l’inscription depuis l’origine de l’urus, séchée, tannée pour les signes, elle est aussi notre limite illusoire, notre feuille d’inscription pour les traces de la vie, dessin d’extérieur sur les parois, dessins en profondeur de nos rides, dessein de messages dans la toile numérique, la peau de Blaine traverse le temps et l’espace et s’expand dans un capiton d’amitié. L’homme de Ventabren est un oxymore brut et fin, et les deux en compagnie, sont les figures de rhétorique du talent qui a lui aussi son parcours. Sur les murs d’El taller, la série de peintures acrylique, noir bitume, montre avec une sobriété énergique les signes d’André Robèr et les instances du dépassement que l’on devrait appeler, dé-passé-ment, car la souffrance présente dans le geste, vécue comme cicatrice, provoque curieusement une forme de contemplation. Parce que le noir des personnages se bat avec le blanc du papier, ils s’écartèlent pour donner forme humaine, se plantent dans la page en mode blessure. On retrouve d’ailleurs ces dessins-peintures à des kilomètres, en ce moment-même pour quelques autres jours d’exposition, salle Jean Bourde à Ventabren. Un juste retour d’échos entre les deux amis poètes, puisqu’à Ille-sur-Têt, Blaine, a fait acte de ses propres images contraires, les figures brutes des cartes à jouer qu’il a réalisées avec un sculpteur kényan, remettant en question le sens de lecture, les points cardinaux, les repères concrets (trou du cœur, du pique) ou symboliques qui appartiennent à sa « méthode ». On citera alors une clef pour tout comprendre… : « Simplement pour dire – qu’en ouvrant l’œil – vous verrez……… ». En ouvrant l’œil, on ouvre et découvre, on entend le son du cor (de Gorée), on voit les flaques de rhum, on assiste à une messe tribale où les incantations sont des applaudissements.
Une soirée d’images et de poésie qui s’est terminée dans l’incandescence tribale d’un cremat, version catalane d’un café brûlé au rhum mêlant cultures et œuvres. Blaine est celui qui écrit bonheur avec une apostrophe, B’honneur, le duo d’artistes nous oblige à n’être pas les passifs spectateurs d’iconoclastes mais à être hors cadre. L’atelier-galerie d’André Robèr devient l’antre protectrice du verbe en mouvement perpétuel et de la fixité provisoire des images. La force des encres noires sur fond blanc de Robèr tord la torche du pinceau, et sa rotation en fait un corps en souffrance, tandis que les femmes-cartes à jouer de Blaine se fixent au mur avec sagesse et gravité. Elles peuvent être retournées de haut en bas, gardiennes de secrets, mais ces honneurs sont les témoins de révoltes anciennes sans B’honneur.
Leurs corps, à leur image, défient tous ceux qui tentent de percer le mystère, construit et toujours là, à même de révéler les multiples morceaux du monde que les deux poètes visuels jouent dans une même Partition.

Julien Blaine (à droite) et André Robèr.

(1)  Mot devenu commun pour la communauté poétique signifiant « ami » en créole, pas n’importe lequel de ceux à qui l’on met un accent circonflexe sur âmi.
(2)  Tangaz, ed Paraules, 2025.
(3)  Première publication 1986 puis réédité en 2011 par les Presses du Réel.

Infos> Galerie El Taller.

Image d’ouverture> André Robèr (à gauche) et Julien Blaine. ©Photo FC