Alain Clément : la peinture comme champ d’apparition

Jusqu’au 28 mars, la galerie Catherine Putman, à Paris, présente une exposition consacrée à Alain Clément réunissant peintures et monotypes récents. Proche du mouvement Supports/Surfaces à la fin des années 1960, l’artiste a depuis développé une œuvre singulière où la peinture se pense avant tout comme expérience du regard. Lignes sinueuses, formes découpées et couleurs franches composent un vocabulaire visuel immédiatement reconnaissable, que l’artiste explore depuis plus de cinquante ans. À travers l’ensemble présenté, Alain Clément poursuit une réflexion sensible sur la surface, le rythme et la circulation des formes, rappelant combien la peinture demeure un espace d’invention perceptive.

La nouvelle exposition de la galerie Catherine Putman, consacrée à un de ses heureux habitués, Alain Clément, rappelle combien certaines œuvres abstraites se construisent dans la durée, non pas comme un style figé, mais comme un champ d’expérimentation perceptive. Depuis plus de cinquante ans, Clément explore les conditions d’apparition de la forme picturale : comment une ligne, une couleur ou une figure peuvent émerger dans l’espace de la toile et y instaurer un régime de visibilité.
Si l’artiste fut proche du mouvement Supports/Surfaces à la fin des années 1960, son travail se distingue par une fidélité quasi corporelle à la peinture : il ne déconstruit pas le tableau mais en investit la matière, en intensifie la chair. L’artiste développe une œuvre abstraite à la frontière entre sensualité du geste et rigueur de la composition, explosion de la couleur. Les peintures d’Alain Clément semblent simples : des couleurs franches, des formes larges, des arabesques souples, mais une attention plus précise révèle un espace pictural plus complexe. Les formes sont limitées par un tracé, le mouvement est contenu, la peinture devient à la fois dessin, rythme et construction.
Les toiles présentées dans l’exposition montrent une relation caractéristique entre planéité et profondeur. De fins rubans blancs ou gris traversent le fond de la toile en une trajectoire continue désignant cette surface comme le fond. Leur amplitude évoque un geste unique, presque calligraphique et traversant. Pourtant, ce geste ne se réduit pas à une affirmation expressive, il organise l’espace, perturbé lui-même par la peinture immédiatement perceptible de la surface qui emprisonne de son côté des formes figées, en suspension ou en surplomb. La peinture fonctionne alors comme un système de superpositions, un réseau de traces, de rythmes et de forces visuelles qui modulent la perception, la circulation du regard. Les lignes de fond n’indiquent pas seulement le fond mais agissent comme opérateur spatial révélant la surface. Elles redistribuent les rapports entre figure et fond, entre proximité et distance.

Alain Clément, Sans titre, huile sur toile, 2025. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Putman

Ici, les formes « découpées » semblent flotter au-dessus d’un fond tramé de noirs et de gris. Leur apparente légèreté contraste avec la densité graphique du fond, le mouvement du fond contraste avec la sagesse posée des découpes colorées. Ce déplacement constant empêche toute stabilisation définitive de la figure. Toutes ces formes dialoguent entre elles et instaurent des relations. De ce point de vue, la peinture peut être saisie comme un système de signes dont la première des significations serait une qualité de sensation avant toute interprétation. Mais cette présence renvoie rapidement à un geste, à une direction, à une force qui traverse la surface, et on se demande s’il ne s’agirait pas d’un espace incluant notre propre présence comme les produisent les livres en pop-up ?

Alain Clément, Sans titre, monotype – 80 x 60 cm, 2025. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Putman

L’exposition met également en lumière une série récente de monotypes réalisés en 2025. Cette technique d’impression permet à l’artiste de jouer avec les effets de transfert, d’effacement et de recomposition. On le savait attaché au mode d’expression du multiple, pour être lui-même passé par l’atelier du graveur Hayter, mais dans ce nouveau travail, il atteste ici encore, de son intérêt pour ces procédés manuels. Sur une plaque de zinc, il encre des surfaces colorées, trace des lignes, essuie certaines zones avant de les passer sous presse pour imprimer l’image sur papier. Les matrices peuvent ensuite être retravaillées, produisant des variations successives. Ce processus introduit une dimension de jubilation, chaque épreuve devient l’instance d’un mécanisme de surprise. Les formes se déplacent, se recomposent, apparaissent différemment d’une impression à l’autre. Chaque tirage devient ainsi un moment d’un processus expérimental. L’image naît du dialogue entre geste et mécanisme, le résultat, partiellement imprévisible, produit des variations où les formes semblent migrer d’une image à l’autre, faisant notre bonheur.

Alain Clément, Sans titre, monotype – 80 x 60 cm, 2025. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Putman

Malgré ces variations techniques, l’œuvre d’Alain Clément conserve une remarquable cohérence. Les arabesques, les entrelacs et les formes découpées constituent un vocabulaire visuel qui traverse les décennies. L’artiste explore inlassablement les possibilités de la couleur, du rythme et de la surface, dans un dialogue constant avec l’histoire de la peinture, de Nicolas Poussin à Claude Monet. Dans un contexte artistique souvent dominé par les images et les narrations, les œuvres de Clément rappellent que la peinture reste avant tout une affaire de regard, de corps et de temps.
Face à ses toiles, le spectateur perçoit presque physiquement la trajectoire du pinceau. Les formes semblent se déployer comme une danse lente sur la surface. Et c’est peut-être là que réside le cœur de son œuvre : dans cette capacité à transformer un simple geste de peinture en hypothèse visuelle, avant d’en provoquer un espace vivant.

Infos pratiques> Alain Clément Peintures et monotypes, du 31 janvier au 28 mars 2026, Galerie Catherine Putman, Paris.

Image d’ouverture> Alain Clément, Sans titre, huile sur toile, 2025. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Putman