Il est des mots qui résonnent en nous comme des échos anciens, des réminiscences ancestrales : « forêt » est de ceux-là. La forêt n’est pas seulement un ensemble d’arbres, un écosystème foisonnant, un poumon vert, elle est ce lieu profond de l’imaginaire et de la mémoire, une matrice culturelle, une limite entre le connu et l’inconnu, un sanctuaire d’altérité. Son « appel » ne peut être réduit à une invitation à retrouver la nature : il est un rappel, au sens le plus fort, du lien originel existant entre l’humain et le monde sylvestre, lien à la fois matériel, symbolique et philosophique. Le mot « sauvage » ne vient-t-il pas du mot latin « silva », qui veut dire « forêt » ? Pour aborder cette question et bien d’autres encore, les Conversations sous l’arbre vont accueillir, les 19 et 20 juin, au Domaine de Chaumont-sur-Loire, l’écrivaine Muriel Barbery, l’ingénieur forestier et professeur émérite en Sciences du Bois à la Haute école spécialisée bernoise (Suisse), Ernst Zürcher, la botaniste, écologue et évolutionniste, Artémis Anest, et l’artiste Christian Lapie. A cette occasion, ce dernier nous raconte sa rencontre cruciale avec la forêt amazonienne qui changea le cours de son œuvre.
ArtsHebdoMédias. – Quels sont vos souvenirs d’enfance en lien avec la nature ?
Christian Lapie. – Ma famille est de Courmalois depuis des générations. Je suis très attaché à ce village traversé par la Vesle, non loin de Reims, et aussi à ses marais dont j’ai découvert qu’ils avaient particulièrement inspiré la poésie d’Apollinaire. Les marais sont des environnements riches en odeurs, en végétation sauvage, en surprises. Ils ont accompagné toute mon enfance. Avec les copains, nous passions notre temps dehors, à cette époque-là personne ne s’en souciait. Nous étions libres de construire des cabanes, de grimper aux arbres, de tirer des flèches… Il fallait déchirer son pantalon pour se faire disputer. C’était un peu comme dans La Guerre des boutons !
Comment l’art a-t-il fait irruption dans votre vie ?
L’église de mon village a fait naître ma première émotion artistique. J’officiais comme enfant de chœur dans cet édifice roman du XIIe siècle, à la lumière extraordinaire. Malgré ses nombreuses sculptures mutilées lors de la Première Guerre mondiale, je me souviens de son atmosphère, du soleil qui y pénétrait grâce à de petites ouvertures. Tout cela lui conférait à mes yeux un charme poétique. Ma famille n’entretenait aucun lien avec l’art. Mon envie de devenir artiste est née lors d’une visite au musée des Beaux-Arts de Reims où j’ai compris que l’art avait pour but de transmettre quelque chose de puissant. J’ai eu envie que cette idée conduise ma vie. J’avais une douzaine d’années et le dessin me paraissait être le vecteur naturel de mon ambition. Ma décision a étonné tout le monde mais je m’y suis tenu. Je ne voulais pas vivre comme mes parents et leurs parents avant eux. A partir de ce moment, j’ai fait feu de tout bois, attrapé tout ce qui pouvait me permettre d’accéder au monde de l’art. Un instituteur, qui aimait la musique et avait créé une formation, m’a initié à la musique baroque, un couple d’artistes, nouvellement installé dans le village, m’a laissé entrer dans leur atelier. Ce sont eux qui m’ont encouragé à passer le concours des Beaux-Arts. J’ai imité la signature de mon père car je n’étais pas certain qu’il veuille m’y inscrive. Quand je lui ai annoncé que j’étais reçu, il n’a pas été très content mais a accepté que je suive mon chemin. Nous étions juste après Mai 68, les mentalités avaient un peu évolué et mon frère allait reprendre la ferme.

Vous voilà donc aux Beaux-Arts de Reims ?
J’étais très heureux de n’avoir à m’occuper que d’art toute la journée. Certains cours me passionnaient mais rapidement je me suis rendu compte que l’enseignement était très conventionnel. J’aspirais à plus d’ouverture et décidais, sans même attendre le diplôme, de m’inscrire au concours des Beaux-Arts de Paris. J’ai été reçu et admis dans l’atelier de peinture de Pierre Caron. Ce n’est pas du tout la pratique que je cherchais. Heureusement, les enseignements théoriques étaient très intéressants et Paris offrait une ouverture extraordinaire sur les musées. Pour gagner ma vie, j’ai fait divers petits boulots, comme de nombreux étudiants, et une fois encore j’ai décidé de ne pas passer le diplôme. Je trouvais absurde qu’un bout de papier puisse faire de moi un artiste. Ma conviction était que pour le devenir, il me fallait construire une œuvre. Je ne voulais pas courir après la Villa Médicis ou la Casa Velázquez. Je voulais être libre, indépendant, et non sous la coupe d’un maître ou d’une formule. J’ai décidé de me trouver un atelier. A Paris, ce n’était pas possible. Je me suis donc établi dans une grange de la ferme familiale.
Parlez-nous de ce qui vous occupez alors.
Ce qui me semblait essentiel était de travailler à partir de ce que j’étais, du territoire dans lequel j’avais grandi, de son histoire. Mes œuvres étaient imprégnées par les événements de la Première Guerre mondiale. J’évoquais Apollinaire tout à l’heure et les marais de Courmalois avec leurs anciens trous d’obus, les balles et autres éclats de métal logés dans les troncs d’arbre. Tout cela m’a nourri et nourri mon œuvre. Je m’intéressais à tout ce qui se cachait sous terre. Je peignais avec de la rouille, des cendres, du sulfate de cuivre, de la craie. Souhaitant me dégager de l’enseignement traditionnel reçu, je ne faisais aucun dessin préparatoire. Disons pour faire vite, qu’influencé par Tapiés, j’utilisais les matériaux directement sur de grandes bâches, récupérées au camp militaire de Mourmelon. J’étais dans le geste et la matière. Le travail était très brutaliste, abstrait et minimal. Il a rapidement été exposé dans une galerie japonaise, puis une galerie allemande. Le Salon de Montrouge et un numéro spécial de la revue Eighty ont été des événements déclencheurs. C’était vraiment parti !

Pouvait-on encore parler de peinture ?
Il est vrai que très vite mes peintures matiéristes ont pris de plus en plus de volume, jusqu’à devenir des sortes de bas-reliefs, installations murales ou au sol, toujours à partir d’éléments relatifs à la Guerre de 14-18. C’est alors que des expos en Allemagne m’ont permis d’être repéré par des conservateurs, dont certains étaient commissaires de l’exposition Rio 92 organisée par le Goethe Institut dans le cadre du sommet de la Terre à Rio de Janeiro. Une invitation qui a tout fait basculer. Nous étions 30 artistes invités en résidence au Brésil pendant 6 mois afin de produire une œuvre pour cette exposition. Plusieurs lieux, comme Manaus ou Bellême, étaient possibles mais avec Anthony Gormley et Bill Woodrow, nous avons choisi Porto Velho, au cœur de la forêt d’Amazonie. Dès l’ouverture de la porte de l’avion, ce fut le choc. Nous étions en plein dans la saison des pluies, le Rio Madeira était très haut, la chaleur impressionnante et puis, partout, une nature très dense. Nous avions l’impression d’être à l’aube de l’humanité. C’était incroyable.
Vous êtes resté un mois et demi sur place. Qu’avez-vous présenté ?
L’objectif était de réaliser une œuvre qui devait être exposée au Musée d’art moderne de Rio. J’ai fait une pièce que je qualifierai aujourd’hui de critique, politique et ironique, à partir d’un papier peint fabriqué près de Courmelois, qui représentait la forêt amazonienne, et aussi de tôles prélevées dans des favelas. Ce qui est important de souligner à ce point de l’histoire, c’est que durant mon séjour à Porto Velho, j’ai pu entrer en contact avec les populations installées le long du fleuve. Ces rencontres m’ont fait prendre conscience que l’œuvre que j’étais en train de développer ne correspondait pas à ce que profondément je souhaitais. Si œuvre il devait y avoir, elle devait en priorité parler à tous, aussi bien en Europe que dans la forêt amazonienne. Je voulais que mon travail soit compréhensible pour n’importe quel humain sur la planète. Mon histoire de papier peint n’avait ni queue ni tête pour des gens qui n’avaient ni porte, ni fenêtre. C’était complètement absurde.

Comment avez-vous résolu votre « équation » ?
En théorie, c’était assez simple. Il me fallait revenir à l’essentiel. L’œuvre devait s’adresser à tous et être le miroir de mes émotions. Une œuvre d’élévation, sans code culturel, forte et transcendante. En rentrant du Brésil, j’ai complètement arrêté le travail critique. J’ai dressé des listes de choses à faire et à ne pas faire, à utiliser et à ne pas utiliser. Puis, j’ai conclu qu’il me fallait trouver un moyen de réaliser une œuvre au langage universel, en matériau naturel, qui puisse être travaillé n’importe où sur la planète, sans moyens considérables. Une œuvre qui soit un signe. Un jour, l’allure d’un morceau de bois, que je venais de fendre pour mettre dans ma cheminée, a attiré mon attention. Je l’ai retravaillé un peu et me suis dit que je tenais peut-être la solution : redressée, cette forme quasi autonome pourrait être nous. Dès les premiers essais, j’ai noirci les silhouettes parce qu’ainsi elles étaient symboliquement plus fortes mais aussi pour éviter que les gens ne s’intéressent trop à l’essence du bois. A l’époque, ma galerie à Bâle a accroché et décidé d’exposer les pièces. Leur taille était d’environ 1 m 10-1 m 20. Les réactions ont été positives. Nous étions en 1995 et j’ai décidé que dorénavant j’utiliserais toujours la même forme, le même signe. Parfois il n’y a qu’une silhouette, parfois un ensemble. La variation est introduite par la taille. Je joue avec les rythmes et les espacements comme un compositeur avec les notes sur une partition.
Quelle est votre définition de la nature ?
Je n’en ai pas. Je n’ai jamais fait de différence entre ce que je suis, mon œuvre et la nature. Il n’y a pas Christian Lapie d’un côté et la nature d’un autre. Tout est lié par essence depuis le départ. Que nous ayons les pieds dans l’eau ou la tête dans les arbres… c’est pareil. Cette idée de séparer les choses, qui est assez récente, me surprend toujours. Car pour moi, c’est évident : nous sommes une part de nature.

Comment travaillez-vous au quotidien avec la forêt ?
Je choisis mes arbres en forêt, des arbres qui sont voués à être coupés parce que sélectionnés par l’ONF et marqués par elle. Il faut passer par une scierie. Je les sélectionne sur pied ou abattus. Les gens avec lesquels je travaille savent la qualité d’arbre que je recherche. Des arbres qui peuvent être fendus à la main. Ce sont toujours des chênes. Pourquoi ? Parce que c’est un bel arbre mais aussi pour sa symbolique. Il réunit tous les critères. On trouve encore beaucoup de mitraille, datant de 1870 à 1945, dans les chênes de ma région. Par-là, je conserve un lien avec ce qui a construit mon travail : la terre, la forêt et la guerre. Je suis un faux sculpteur comme me la fait remarquer une de vos collègues, du moins, je ne suis pas un sculpteur au sens où on l’attend habituellement. Mon travail se situe entre performance et chamanisme. Bûcheron parce qu’il faut fendre les chênes, chamane à cause de l’émotion puissante procurée par le moment où l’arbre révèle la forme qu’il a choisie. Le premier point est décisif, il est impossible de revenir en arrière. Même si j’ai une idée, c’est l’arbre qui fait la proposition et je ne suis jamais déçu. Ensuite, je prends la main pour lui donner une allure de silhouette en faisant émerger de vagues tête et épaules. Un travail qui se fait à plat. Une fois terminé, je le redresse avec un engin. C’est seulement à ce stade que je commence à penser à son titre. Je l’imagine comme une poésie en me promenant entre les mots, en les croisant. Je tente intuitivement de les mettre en accord avec la silhouette et de ne pas me répéter !
Que disent vos sculptures ?
Il faut les écouter. Ce n’est pas une pirouette. Ils doivent pouvoir s’adresser à n’importe quel être humain, de n’importe quelle culture, de n’importe quel sexe… Je souhaite que chacun puisse s’identifier à un groupe ou à une seule pièce et entende une histoire. Celle de l’homme qui se tient debout, digne, dans un esprit d’élévation comme le chêne va de la terre au ciel. Cette idée d’élévation est très importante pour moi. Elle est présente dans tout ce que je fais depuis l’enfance. Enfant, je ne construisais pas vraiment des cabanes mais plutôt des chapelles. L’art a toujours un rapport avec quelque chose de plus grand, quelque chose qui nous dépasse. Je n’ai rien de particulier à transmettre seulement un message général, humaniste, ouvert : mettons ce que nous avons en commun au centre. L’arbre est un symbole partagé par toutes les cultures de la Terre. Il fait partie des quelques éléments qui nous rassemble.

Que vous évoque « L’appel de la forêt », titre des prochaines Conversations sous l’arbre ?
Ce titre m’évoque la naissance de l’humanité et ma première émotion quand j’ai rencontré la forêt d’Amazonie. Quand j’en parle, me reviennent les odeurs, la puissance des arbres, et aussi ce sentiment d’une forêt impénétrable. C’est difficile à décrire tellement ce que l’on ressent est intense et profond. Chaque arbre a un symbole, abrite certains animaux, a son rôle dans l’écosystème. Chaque arbre est un don, une personnalité, dégage une émotion unique. A l’atelier, j’en ai des dizaines, il n’y en a pas deux identiques. Je n’ai pas de préférence, mon travail est une quête, celle de la figure ultime. Puisque nous parlons d’immersion en forêt, il faut évoquer mes dessins. Quand j’étais étudiant, le dessin était une pratique encadrée, que j’ai arrêtée dès que j’ai commencé à travailler la matière. C’est dans la forêt amazonienne que j’ai repris. Je me suis senti libre de dépasser l’enseignement reçu. Libre, frais et spontané. J’aime dessiner des ambiances de forêt dense, noire, au fusain ou lavis, j’y plonge avec ravissement. Je réalise les dessins à l’atelier à partir de documents, photographies et croquis. Il faut parfois chercher un peu, mais toujours se distinguent à l’intérieur des figures.
Quelle est la qualité de la forêt que vous aimeriez voir chez les humains ?
Sous nos latitudes, dans les forêts de chênes, toutes les essences poussent en même temps. Elles se renouvellent en se donnant toujours l’espace nécessaire les unes aux autres. Bref, elles grandissent ensemble dans un même périmètre. Ce que les humains n’arrivent pas toujours à faire.

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, L’appel de la forêt, les 19 et 20 juin 2025, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art et le Festival international des jardins sont visibles jusqu’au 2 novembre. Site de l’artiste.
Image d’ouverture> Monts d’Ardèche. ©Christian Lapie

