Depuis que Gwangju a été désignée, en 2014, première ville créative de l’UNESCO en Corée du Sud, la cité s’est imposée comme un point névralgique des arts numériques et des innovations culturelles. Le 27 novembre dernier, la Gwangju Media Art Platform – en collaboration avec l’Organisation des Nations Unies – a organisé une journée d’étude consacrée aux enjeux de l’intelligence artificielle dans la création artistique. Une rencontre qui a permis aux participantes et participants de découvrir le dynamisme de l’Asia Culture Center, où se tiennent simultanément une vaste exposition consacrée à l’œuvre de Ryoji Ikeda et Artificial You, manifestation réunissant des artistes en résidence, notamment le Canadien Timothy Thomasson.
C’est avec l’installation test pattern (2008) de Ryoji Ikeda que l’Asia Culture Center (ACC) a été inauguré à Gwangju en 2015. Et c’est pour célébrer son dixième anniversaire que l’institution présente une exposition monographique de cet artiste et compositeur japonais. L’entrée se fait en empruntant le couloir de la pièce dada.flux [n°2] produite pour l’occasion. Le flux incessant des caractères de lumière blanche qui défilent par paquet, littéralement, nous aspire. Il s’agit de data, sa véritable signature, qui sont ici de nature génétique. Leur nombre dit la complexité de l’ADN qui nous singularise en tant qu’individu, d’autant plus qu’il contient des fragments d’informations relatives à nos ancêtres les plus lointains. Nos vies durant nous avons à gérer nos coefficients de différences et de similarités pour faire société : comme souvent chez Ryoji Ikeda, l’approche formelle est minimale et le discours universel.


Le cercle comptant parmi les obsessions de l’artiste visuel, il lui consacre une pièce de sa série sleeping beauty en se focalisant sur le nombre π qui désigne le rapport entre sa circonférence et son diamètre. Il s’agit d’une plaque en impression UV sur acrylique qui est disposée sur le socle qui la rétro-éclaire donnant au nombre infini le statut d’une œuvre d’art. Sa surface, à distance, semble n’afficher que du bruit et il convient de s’en approcher pour en décrypter quelques fragments. L’idée que l’inscription de Pi puisse s’étendre sur toutes les surfaces jusqu’à la fin des temps est saisissante. Sachant que son calcul est aussi précieux aux biologistes pour l’appréhension du vivant qu’aux astronomes pour celle de l’univers, soit des beautés propres à ces domaines scientifiques.

L’autre pièce marquante de l’exposition se compose des data verse 1, 2 et 3 (2019-2020) en projections de grande taille qui confèrent sa dimension immersive propice à la contemplation à l’espace de monstration baignant dans une relative obscurité. Les visualisations animées de données allant des activités de nos cellules de l’infiniment petit à l’immensité d’un univers dont on a peine à saisir les limites spatiales et temporelles sont ponctuées par la répétition de sons stridents qui participent grandement de l’esthétique du compositeur. On ne peut que s’abandonner aux formes sonores et visuelles, et il est même difficile de s’en extraire tant elles sont hypnotisantes comme le sont les dimensions qui nous surpassent.

Associant art et culture ou recherche et pédagogie, l’Asia Culture Center de Gwangju est aussi impressionnant par la taille de ses bâtiments que par la diversité de ses activités. Par exemple, un studio de production créative accueille l’exposition Artificial You des artistes d’un programme de résidence. On y découvre notamment l’installation en 3D temps réel Centurion (2025) de l’artiste canadien Timothy Thomasson. Dans l’armée romaine, le centurion commandait une soixantaine d’hommes, ici il n’en commande plus aucun. Dans son appartement contemporain sans décor, il n’exprime que l’ennui d’un combattant dans l’attente d’engagements. La vacuité de son existence évoque celle des personnages non-joueurs des jeux vidéo dans l’attente des actions d’avatars contrôlés. On pense alors aux mondes persistants désertés par leurs utilisatrices ou utilisateurs bien que restant accessibles sur quelques serveurs qui ne sont plus mis à jour. Ce qui pose la question de l’oubli tant des lieux virtuels que des avatars à l’ère de l’augmentation exponentielle des données ou des mémoires des intelligences artificielles qui, de plus en plus, s’interconnectent. On est là au cœur des problématiques abordées par la Media Art Platform de Gwangju pendant les temps d’échanges qu’elle organise régulièrement pour anticiper des futurs souhaitables.

Remerciements au Service culturel de l’ambassade de France en Corée.
Infos pratiques> Ryoji Ikeda, du 10 juillet au 28 décembre 2025, au Asia Culture Center, Gwangju, Corée du Sud.
Image d’ouverture> Ryoji Ikeda, dada.flux [n°2], 2025.

