Institut français de Paris – Alain Reinaudo, tisseur de liens

Placé sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, l’Institut français est un outil d’influence et de coopération culturelles en même temps qu’un pôle d’expertise et de conseil. Venu se substituer à l’association Culturesfrance en janvier 2011, il en a repris les missions premières – promouvoir la culture française à l’étranger et favoriser les échanges artistiques – tout en élargissant son action à la promotion de la langue française, des savoirs et des idées, ainsi qu’à la formation des agents du réseau culturel français. A terme, cet instrument atypique de la diplomatie, présidé par Xavier Darcos et dirigé par Sylviane Tarsot-Gillery, a pour ambition de réunir dans un même réseau la centaine d’instituts français et plus de 900 alliances françaises – 400 d’entre elles ont signé une convention avec le ministère des Affaires étrangères – répartis à travers le monde. Le rattachement juridique à l’Institut français de Paris de ces postes à l’étranger est en cours d’expérimentation dans douze pays. Conseiller pour les arts visuels et l’architecture, et directeur adjoint du Département échanges et coopérations artistiques, Alain Reinaudo fait le point sur les actions et projets de l’établissement public plus particulièrement liés à la création contemporaine.

ArtsHebdo|Médias. – Comment se déroule le rattachement expérimental des douze instituts français à l’établissement parisien ?

Alain Reinaudo. – Nous sommes dans la troisième et dernière année de l’expérimentation, qui sert de test grandeur nature. Jusqu’ici, ça fonctionne bien. On a choisi des postes assez différenciés*. Il sera par la suite nécessaire de mener une analyse beaucoup plus pointue sur l’ensemble – encore plus varié que les douze que nous avons retenus –, et nous la ferons en collaboration avec les politiques. L’idée de départ était de fédérer l’ensemble des structures sous une même identité, comme pour le British Council ou le Goethe-Institut. C’est déjà fait au niveau du logo, et ça a changé énormément de choses. Il était auparavant très complexe pour les partenaires de s’y retrouver, selon les pays, parmi les instituts, les centres culturels, les alliances françaises, les services des ambassades ou encore Culturesfrance – le tout, rappelons-le, constituant le réseau de diffusion culturelle à l’étranger le plus riche du monde, avec une présence dans 161 pays. Aujourd’hui, nous sommes identifiés de la même manière à Bangkok, Jakarta ou Berlin.

De quelle manière ce réseau participe-t-il concrètement à la promotion des artistes contemporains français à l’étranger ?

Il exerce un rôle de relais : nous lui demandons de se mettre en relation avec toutes sortes de structures professionnelles – musées, centres d’art, de design, écoles, etc. –, afin de permettre que des artistes soient présentés dans ces structures. Car ils ne sont pas valorisés de la même façon selon qu’ils sont montrés dans une institution franco-française ou dans une institution locale. Le réseau joue bien ce jeu, même s’il arrive, bien sûr, qu’un institut ou un centre culturel français, forts de leur autonomie financière, montent une exposition dédiée à un plasticien français, notamment en Asie. Mais, dans ce cas, nous ne sommes pas partenaires. A de très rares exceptions près, nous ne travaillons en effet jamais à l’organisation de manifestations au sein des instituts et centres culturels français. Par contre, nous réalisons des modules itinérants et évolutifs – s’adaptant aux besoins du lieu d’accueil – qui peuvent leur être destinés à défaut d’une institution locale.

Ces formes d’expositions itinérantes sont-elles nouvelles ?

Elles existent depuis longtemps, ça fait partie de notre mission. Mais on a essayé ces dernières années de développer des modules moins classiques – il y avait déjà des expositions itinérantes autour de la photographie ou de l’estampe, par exemple –, plus originaux et dans lesquels il y a davantage de participation de la part des artistes, des concepteurs. Certains s’articulent d’ailleurs autour de modalités et de protocoles bien différents du cadre accroché au mur. Je pense par exemple à des artistes de street art envoyés réaliser des fresques dans les villes demandeuses ; nous avons aussi organisé quelque chose, une forme de performance, autour de plasticiens travaillant avec la nourriture, ou encore œuvré à la lisière entre art et sciences avec le projet OnLab, mené par Michel Paysant en collaboration avec le laboratoire du Louvre et le CNRS et ayant conduit à la création d’œuvres d’art nanoscopiques.* Ils sont situés au Cambodge, au Chili, au Danemark, aux Emirats arabes unis, en Géorgie, au Ghana, en Inde, au Koweït, au Royaume-Uni, au Sénégal, en Serbie et à Singapour.

Fabien Mérelle, courtesy galerie Edouard Malingue
Pentateuque, sculpture installée sur une place@de Hong Kong dans le cadre du festival@French May, Fabien Mérelle, 2013
Pablo Reinoso Studio
Two for Tango, exposition proposée@lors du French May 2013 à Hong Kong, Pablo Reinoso, 2012
Qui définit les thématiques et assure le financement de ces modules ?

Nous formulons des propositions, mais nous ne sommes jamais commissaires, car il n’entre pas dans nos attributions de faire des choix, qu’ils soient esthétiques ou artistiques. L’Institut français assure la production et la circulation d’un module donné auprès du réseau. Nous éditons aussi un petit catalogue, qui n’est pas destiné à être diffusé au public mais livre quelques clés essentielles pour assurer une médiation. Sur place, le réseau amène en général une modeste participation : pour les graffeurs, il s’agissait notamment de leur acheter du matériel ; dans le cadre de Tableaux-Tables – une série de tables conçues par des grands noms du design en collaboration avec des maisons telles que Bernardaud ou Baccarat –, certains postes ont rajouté des tables créées sur place avec des designers du pays hôte.

Votre mission s’exerce-t-elle uniquement dans le cadre de la création contemporaine ?

Oui. Ceci n’exclut pas, loin de là, la mise en valeur de nos savoir-faire issus de techniques ancestrales. Cela m’intéresse d’ailleurs beaucoup de montrer comment ceux-ci se sont adaptés à la modernité, combien ils restent d’actualité. Nous travaillons autour de cette thématique avec la Cité de la céramique de Sèvres et la Manufacture des Gobelins, à Paris. Nous avons également en projet une collaboration avec le Centre international d’art verrier de Meisenthal (Ciav), en Lorraine. Ces trois lieux accueillent régulièrement des artistes en résidence. Dans un autre esprit, nous sommes partenaires de l’exposition Futurotextiles, laquelle vient démontrer comment la recherche en matière de textile, qui date de siècles et de siècles, continue d’évoluer, est ancrée dans la création contemporaine d’aujourd’hui. On commence à peine à mettre tout ça en place, petit à petit, car il s’agit d’un programme lourd en termes de financement.

Les arts numériques font-ils l’objet d’une attention particulière ?

Oui, nous avons commencé à développer différentes actions. On travaille notamment avec le Réseau des arts numériques (RAN), basé à Enghien-les-Bains, mais également beaucoup avec notre poste à Ottawa, car le Canada est en train de déployer une politique extrêmement forte autour de ce qu’on appelle la mobilité numérique en termes artistiques. Nous suivons par ailleurs de près ce qu’on appelle les entreprises créatives, dans le domaine du cinéma d’animation, par exemple, dans lequel les Français sont des pionniers. Cela étant dit, les arts numériques, il s’agit de bien définir ce que c’est… Il faut bien avouer que c’est aussi un peu l’auberge espagnole et que, dans ce domaine aussi, il y a aussi des croûtes ! Or, pour faire la distinction entre une croûte et une œuvre, il faut déjà soi-même avoir fait un certain cheminement. Même au niveau de nos ministères, les choses ne sont pas forcément très claires ; le secteur est extrêmement vaste. Il est cependant nécessaire de nous adapter aux nouvelles formes de création. Les choses évoluent à une vitesse forte, les modes de production des artistes changent très vite ; cela veut dire une adaptation continue à ces changements, c’est toute la complexité de notre activité. C’est aussi plus que passionnant, car c’est l’avenir, tout simplement.

Parmi les autres nouveaux champs d’actions figure un programme d’aide aux jeunes commissaires et critiques français. En quoi consiste-t-il ?

Nous avons constaté, malheureusement, qu’ils étaient encore mal identifiés sur la scène internationale, faute d’être insérés dans les réseaux adéquats. Nous avons donc initié un programme de professionnalisation, en partenariat avec des structures internationales telles que le Banff Centre, au Canada, ou l’Independent Curators international (ICI), à New York, qui organisent des Curatorial Intensives. Il s’agit de sessions de quelques semaines réunissant des commissaires du monde entier. Dans le cadre de notre partenariat, le commissaire français propose une thématique et mène plus ou moins le séminaire, ce qui crée évidemment des liens. Plusieurs types d’actions à destination des commissaires ont vu le jour en 2012, nous sommes en train de mettre en place la même chose pour les critiques d’art. Un grand programme de traduction des meilleurs textes des critiques français a par ailleurs été lancé par le ministère de la Culture.

Yves Lion, photo 11h45 courtesy Institut français
Lors de la 13e Biennale@d’architecture de Venise, le Pavillon français a été confié@à l’architecte Yves Lion, 2012
Photo Institut français de Dakar, courtesy galerie Le Manège
La 4e édition du festival Festigraff@s’est tenue en avril à Dakar, dans le cadre du Tandem Paris-Dakar, 2013
Vous ciblez également les professionnels étrangers. Quelles sont les actions menées dans ce sens ?

Nous les accueillons dans le cadre des Focus – deux à trois sont organisés chaque année depuis trois ans pour une dizaine de personnes. Là encore, nous nous appuyons sur nos postes à l’étranger, chargés de repérer autour d’eux les acteurs du monde de l’art – susceptibles de devenir des prescripteurs dans les années à venir –, connaissant mal, ou pas du tout, la scène française. De notre côté, nous organisons leur venue autour d’événements particuliers. Cette année, ils viennent au printemps sur le salon de Montrouge – qui se tient jusqu’au 12 juin –, et iront à Lyon voir les travaux de Daniel Firman présentés au Mac – du 25 mai au 21 juillet –, ainsi qu’une exposition collective à l’IAC de Villeurbanne – 1966-1979, du 24 mai au 11 août. Un autre Focus est prévu à la rentrée prochaine autour d’événements majeurs tels que la Fiac, la Biennale de Lyon ou encore l’exposition Les Pléiades, organisée à l’occasion des 30 ans des Fracs à Toulouse. Ça a beaucoup d’impact : quatre projets à l’étranger ont par exemple été montés suite au dernier Focus.

Vous apportez votre aide à la promotion à l’étranger du Prix Marcel Duchamp ou de celui du Sam Art Projects. Ce soutien à des initiatives privées est-il voué à se développer ?

Oh, oui ! Il me semble très important de travailler sur cette question des prix. Car ils participent aujourd’hui à une évolution de la scène artistique, en même temps qu’à une mise en place de modes de soutien qui ne sont pas des modes traditionnels. Cela permet également de promouvoir les collectionneurs français. Il est intéressant de constater que ceux-ci, longtemps restés dans l’intime – par pudeur ou par intérêt –, s’ouvrent aujourd’hui au public, se font acteurs de la scène de l’art contemporain. Ils ouvrent des espaces et font partager leur passion. Les collectionneurs sont des passeurs, au même titre que les commissaires et les critiques d’ailleurs. Si, eux, ont choisi ces artistes, se sont mobilisés, ont investi pour les soutenir, cela ne peut que valoriser les artistes en question. Notre pays a longtemps eu la réputation de ne promouvoir que des artistes « officiels », aidés par le système public. Ces initiatives, aucunement institutionnalisées, prouvent le contraire.

On en revient finalement toujours à ces notions de relais et de réseau.

Elles sont essentielles et correspondent à ma façon de travailler. Je me suis toujours considéré davantage comme un entremetteur, un passeur, que comme un faiseur. J’ai été commissaire, aussi, mais cela m’intéresse bien davantage de trouver les bonnes personnes et de les réunir pour produire quelque chose. De la même manière, je ne considère jamais l’artiste comme un élément seul. Lorsqu’on envoie quelqu’un en résidence ou qu’on lui attribue une bourse, il me semble nécessaire de prendre en compte et l’artiste et tout son environnement : avec quelle galerie travaille-t-il ? Est-il représenté, collectionné à l’étranger ? Avec quel type d’institution a-t-il déjà travaillé ? Je me bagarre depuis des années pour faire comprendre que l’important, ce n’est pas tant le projet en tant que tel, c’est qui le porte et dans quel périmètre il est porté. On en revient en effet toujours à cette idée de réseau, de connexion, de toile, qui, à l’image d’Internet, continue de se développer. Et c’est ce qui rend tout cela passionnant.

Théo Mercier, courtesy galerie Gabrielle Maubrie
La famille invisible, présentée actuellement dans le cadre@de France in SongEun :@The French Haunted House, à Séoul, Théo Mercier, 2012
Des actions tous azimuts

Alors que la Biennale de Venise s’apprête à lancer sa 55e édition, le « Tandem » Paris-Dakar bat son plein au Sénégal, le French May s’est emparé de Hong Kong, et le Mois européen de la photographie est à l’honneur à Luxembourg… Ces quelques rendez-vous éclectiques ont pour point commun l’implication concrète de l’Institut français. Du commissariat général – assuré pour le pavillon français de Venise – au simple partenariat, en passant par la production et l’aide logistique, l’Epic (établissement public à caractère industriel et commercial) peut intervenir de moult façons et selon des méthodologies les plus diverses. Ceci n’est pas… – vaste ensemble d’expositions, conférences et rencontres présentées à Los Angeles cette année sur la base de multiples collaborations entre centres d’art, universités, galeries, écoles et autres institutions d’art contemporain français et américains – est par exemple le fruit« d’un travail mené directement avec le réseau, explique Alain Reinaudo. Nous sommes partis de l’idée qu’il n’y avait pas beaucoup de choses de faites en termes d’action culturelle française sur la côte Ouest américaine et nous avons invité les professionnels de Los Angeles à venir faire leurs choix, en fonction de leur vision de notre scène artistique. » Un projet similaire devrait voir le jour à New York l’année prochaine. A Séoul, en Corée, une initiative conduite par le centre culturel français et le centre d’art SongEun a permis de monter France in SongEun : The French Haunted House, une exposition offrant cette fois une vision franco-française de la création contemporaine hexagonale, puisque présentant une douzaine de jeunes talents français, réunis sous l’égide du commissaire et critique d’art parisien Gaël Charbau.

GALERIE

Contact
Institut français, 8-14, rue du Capitaine Scott, 75015 Paris. Tél.: 01 53 69 83 00.
Crédits photos
Westwood Cracks (détail), exposition au Hammer Museum@de Los Angeles, projet Ceci n’est pas… © Cyprien Gaillard, courtesy Sprueth Magers Berlin London,Pentateuque, sculpture installée sur une place@de Hong Kong dans le cadre du festival@French May © Fabien Mérelle, courtesy galerie Edouard Malingue,La 4e édition du festival Festigraff@s’est tenue en avril à Dakar, dans le cadre du Tandem Paris-Dakar © Photo Institut français de Dakar, courtesy galerie Le Manège, © Institut français, photo S. Deman,Two for Tango, exposition proposée@lors du French May 2013 à Hong Kong © Pablo Reinoso Studio,Lors de la 13e Biennale@d’architecture de Venise, le Pavillon français a été confié@à l’architecte Yves Lion © Yves Lion, photo 11h45 courtesy Institut français,La famille invisible, présentée actuellement dans le cadre@de France in SongEun :@The French Haunted House, à Séoul © Théo Mercier, courtesy galerie Gabrielle Maubrie