Trois ans après sa dernière exposition, Gérard Garouste revient à la galerie Templon avec un nouvel ensemble d’œuvres. Depuis longtemps concerné par l’empreinte du christianisme sur notre culture, l’artiste a choisi d’explorer le mythe de Faust tel que Goethe le présente en 1808, celui d’un homme qui dispute son destin au Diable et à Dieu. Huiles sur toile, gouaches et bronzes interrogent les grands thèmes de la tragédie : la quête de la connaissance, le désir de jouissance, la nature du Mal, la question du « pari » et du « pacte » avec les puissances maléfiques et alchimiques, l’accomplissement individuel. Walpurgisnachtstraum (Songe d’une nuit de Walpurgis) est à découvrir jusqu’au 29 octobre. A cette occasion, ArtsHebdo médias met en ligne l’article écrit par Dinah Sagalovitsch pour Cimaise (282).

 

Garouste est resté fidèle à la peinture. Certes, il est aussi graveur, sculpteur, « installateur », mais sa grande « affaire » reste « la toile sur châssis » sans heurter le procédé, ni chercher à l’accélérer. Un choix qui n’a pourtant rien d’évident lorsqu’il étudie aux Beaux-Arts au milieu des années 1960. L’avant-garde s’est détournée de la peinture, Buren et le groupe BMPT font l’actualité, et Marcel Duchamp, avec ses ready made, a signé la fin de l’aventure de la modernité en remettant en question l’intervention de l’artiste lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas sans ironie que Garouste constate que les avant-gardes de sa jeunesse, installées aujourd’hui dans les musées, sont devenues les classiques de l’époque.

C’est en plongeant dans l’histoire de l’art et en remontant aux origines de la culture occidentale, que Garouste affirme avoir trouvé les références dont il ne s’est jamais départi, celles de la peinture classique, notamment italienne et espagnole. C’est dans cette tradition qu’il a choisi de s’inscrire. « Avant même qu’on aborde la question du sujet de la peinture, la peinture elle-même est un mythe parce qu’elle est là depuis toujours, et plus on joue avec le mythe de la peinture, plus le sujet lui-même est porté par ce mythe. Or ce dernier n’est pas de l’ordre de la vérité, il est du côté du mensonge ; s’il révèle la vérité c’est d’une manière ambiguë et indirecte. » Le travail de Garouste est nourri des fruits de cette culture (littéraire, iconographique, symbolique), autant pour la transmettre que pour la dépasser. Formellement, il n’est pas adepte de « la table rase ». Il préfère se situer dans le passage, un thème d’ailleurs récurrent dans son œuvre.

« Si, à l’époque de Picasso, il y avait une subversion dans la peinture, aujourd’hui elle est dans le sujet. En abordant des thèmes religieux, je mets en question le sujet de la peinture tel qu’il a été abordé à la Renaissance. » Un défi auquel il s’attelle depuis plus de trente ans maintenant. Mais quel sujet au juste ? Pas simple à cerner, car l’ambition du peintre n’est pas d’imposer une vérité mais de faire réfléchir, de « mettre en marche l’esprit », de donner envie de « sortir de la forme » et ainsi de libérer la pensée de ses présupposés. De sorte que le spectateur à qui cette liberté est offerte, méditant sur maints détails de l’œuvre, puisse l’interpréter à sa guise, s’émanciper même du propos de l’artiste et accéder à son jugement propre. C’est l’éthique de l’artiste et sa position morale. Au préalable, celui-ci a pris soin d’ouvrir diverses voies d’exploration, en jouant notamment sur la racine des mots et les occurrences, un peu à la manière dont on appréhende l’étude du texte biblique dans les écoles talmudiques. En particulier dans les commentaires érudits des catalogues d’exposition qui révèlent, de façon passionnante, le cheminement de ses réalisations. A condition bien sûr que le spectateur de ce début de XXIe siècle soit un peu exigeant avec lui-même…

 

Ave Eva Gérard Garouste Ave-Eva.jpg Expositions Sculpture Peinture Gérard Garouste
Ave Eva

« Après le tableau de Dinah, assez sombre, j’avais envie de calmer le jeu. Je reçois alors une carte postale d’une amie artiste. Elle était enceinte, et elle y était nue... C’est elle qui a appelé sa carte Ave Eva. La composition était intéressante. Ce qui m’intéressait aussi c’était l’âne, il y avait une vague évocation de la fuite en Egypte. On n’est pas dans la représentation, on est dans le mythe qui donne à voir un petit morceau d’une grande mémoire. Par rapport à tous les autres tableaux, cela m’a amusé de ne rien inventer du tout et de respecter la carte postale. De voir jusqu’où cela m’emmènerait. Et j’ai appris des choses. Jamais je n’aurais traité un arbre comme cela. C’est comme si je n’avais pas voulu de stylisation et que j’en ai eu une malgré tout. »

 

Crédits photos : Le Pacte - Ave Eva © Gérard Garouste courtesy galerie Templon