Paysages corporels en tension

À Paris, l’Institut Giacometti poursuit son dialogue avec la création contemporaine en invitant l’artiste pakistano-américaine Huma Bhabha à présenter ses œuvres récentes aux côtés de celles d’Alberto Giacometti. Ni hommage grandiloquent, ni démonstration de filiation, mais la rencontre de deux univers traversés par la figure humaine, sa fragilité intrinsèque, sa verticalité obstinée, son étrangeté irréductible. Dans cet espace à l’échelle intime, s’instaure un face-à-face. Au-delà des différences de génération et de contexte, c’est une même interrogation sur l’être-au-monde qui affleure, portée par la force silencieuse des sculptures. L’exposition est à découvrir jusqu’au 24 mai 2026.

Née en 1962 à Karachi, Huma Bhabha n’a pas pu rencontrer Giacometti, si ce n’est son œuvre, découverte la première fois en 1998 lors d’une grande rétrospective à Montréal, qui, confie-t-elle, l’a profondément marquée. Le travail avec la terre viendra progressivement, avant de s’essayer, quelque trois années après, à réaliser son premier pied en argile. Mais sa pratique reste dominée par l’assemblage des matériaux de récupération et/ou essentiellement industriels, comme le liège et le polystyrène expansé, matières à la fois organiques et inorganiques, qui constituent, pourrait-on dire, le socle de ses sculptures. L’humanité est partout, de l’expression déchirante des visages et des corps, à la rugosité même des surfaces dont la matité semble littéralement absorber la lumière. La verticalité aussi, qui ose s’ériger comme en miroir face aux plâtres effilés du maître des lieux. La complicité est évidente : les deux œuvres se regardent et répondent à la retenue du temps.

Vue de l’exposition Huma Bhabha/Alberto Giacometti. ©Photo Fondation Giacometti

L’univers d’Huma Bhabha est empreint de cinéma, dont l’esthétique hantait tout autant Giacometti. Interrogée à son propos, elle le décrit comme un artiste post-cinéma : « Les figures qu’il réalise paraissent floues, ce qui leur donne une profondeur. Il crée une perspective avec quelque chose qui est juste devant lui, une distance cinématographique. »  Elle-même s’y réfère sans cesse, passionnée de films de genre ou de science-fiction, jusqu’au chef-d’œuvre surréaliste de Jean Cocteau, La Belle et la Bête, dont un extrait est présenté dès l’entrée de l’exposition. Nourris de cette même dramaturgie et attirance pour le fantastique, ses bustes ou portraits oscillent entre violence et fragilité, à la frontière de la vie et de la mort, rejoignant à travers une chair toujours sur le point de se décomposer, la représentation qui obsédait Giacometti d’une humanité décharnée et au bord de l’effondrement. L’utilisation qu’elle fait de l’argile, et des matériaux pauvres en général, renforce le caractère étrange et quasi monstrueux de cet état du monde qu’elle nous force, non sans un certain humour mais aussi avec beaucoup de cynisme, à voir et à toucher.

Vue de l’exposition Huma Bhabha/Alberto Giacometti. ©Photo Fondation Giacometti

Sous la verrière de la grande salle, Don’t cast a shadow, sculpture réalisée tout spécialement pour l’exposition, se tient dressée là tel un grand guerrier blessé, dieu déchu abandonné au cœur d’une cour des miracles aussi merveilleuse qu’effrayante, constituée de l’accumulation d’une sélection d’œuvres des deux protagonistes. D’entrée l’émotion est forte face à ce duel à main levée, de ces regards portés l’un vers l’autre, pour mieux embrasser cette inédite épiphanie de l’art. Plus loin dans la salle médiane, la couleur sera abordée, permettant chez les deux artistes de faire ressortir la structure, tout en lui conférant une dimension rituelle. Enfin, convoquant cette fois Rodin, Bhabha a choisi d’associer La jambe de Giacometti à une série fragmentaire, constituée de neuf terres cuites représentant des parties de corps, qu’elle a réalisée début 2022 lors d’une résidence à Oaxaca au Mexique. Partout, à chaque nouvelle proposition de cette exceptionnelle confrontation, et davantage qu’une communauté d’esprit, se révèle une réelle complicité, un lien indéfectible dans la façon qu’ont les deux artistes à puiser dans l’art de toutes les époques – de celui de la Grèce antique aux bouleversements de la Renaissance, en passant par les arts africains ou encore par le cinéma – pour créer une œuvre essentielle, un paysage corporel à la fois universel et intemporel.

Vue de l’exposition Huma Bhabha/Alberto Giacometti. ©Photo Fondation Giacometti

A travers cette exposition, peut-être perçoit-on plus que jamais l’intérêt de l’Institut de faire perdurer l’œuvre de Giacometti en la confrontant à la scène artistique contemporaine. D’un format pourtant modeste qui a pu surprendre lors de son inauguration en 2018, ce lieu qui accueille l’atelier – déplacé et reconstitué – du peintre et sculpteur d’origine suisse, a su grâce à la pertinence de sa programmation, trouver sa place dans le circuit des institutions culturelles parisiennes et donner toute sa dimension à l’œuvre d’un des plus grands artistes du XXe siècle.

Infos pratiques> Huma Bhabha/Alberto Giacometti, « Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent… », jusqu’au 24 mai 2026, Institut Giacometti, 5, rue Victor Schœlcher 75014 Paris.

Image d’ouverture> Vue d’exposition Huma Bhabha/Alberto Giacometti, Institut Giacometti, 2026. © Photo MLD