Norbert Hillaire : il était une fois l’éternel retour

ART #NUM @ LIEU Ouvert/Fermé ?  Art/Technique/Technologie. Sous ce titre énigmatique, Norbert Hillaire a rassemblé des essais qui portent sur des œuvres, des enjeux, des artistes, des écrivains et des thèmes assez différents, relevant soit des anciennes techniques dans l’art (vitrail, peinture, ornement, estampe, artisanat de la réparation), soit des technologies digitales, mais qui racontent une seule et même histoire : la relation problématique, conflictuelle, énigmatique, de l’art et de la technique. Christian Bonnefoi considère que ce qui est important et inédit, dans ces essais est le rapport de ces problématiques à « l’intrusion » du numérique qui, comme on le sait, a grandement perturbé les données « de la civilisation » dans chacun de ses recoins au point de nécessiter une reprise (l’un des noms de la réparation) : ce que fait Norbert Hillaire, évitant la position partisane pour relever les enjeux réels en méditant le rapport de la technique à la technologie, avec pour conséquence de revivifier la notion même de technique. Selon le peintre, le livre de Norbert Hillaire est d’autant plus salutaire qu’il ajoute à ses qualités intrinsèques une réflexion qui a valeur de stratégie : compréhension de l’époque, position et réponses. Dominique Soula, pour le texte qui suit, déploie sa réflexion dans le même sens. Il s’agit ainsi d’ouvrir des chemins inédits dans l’histoire de l’art, une perspective que développe en profondeur Pierre Caye, dans la postface qu’il a rédigée de cet ouvrage sous le titre : « Nous n’avons jamais été postmodernes ».

ART #NUM @ LIEU Ouvert/Fermé ? Art/Technique/Technologie, éditions H-Diffusion, collection Le Bon Voisin, dirigée par Marc Partouche, 2025. Prix 28 €.

Et si les arts numériques, jamais, ne l’avaient été ? Non pas dans leurs expressions, mais dans les ressources que réclament leurs déploiements. La Fée Électricité, à laquelle ils demeurent trivialement subordonnés, tient davantage de l’organique, au prix d’un mix énergétique majoritairement carboné, que de la baguette magique du storytelling convenu par les grands opérateurs numériques. Pour autant là n’est pas la problématique de fond abordée par Norbert Hillaire dans son ouvrage : Art #Num @ Lieu.
À sa lecture, nous sommes loin de la boutade, emportés par un mouvement d’ampleur dans l’histoire de l’art. Spécialiste depuis plus de 35 ans de ce domaine de l’art redevable aux évolutions conjointes de l’informatique et de la technologie, l’auteur, professeur émérite de l’université Côte d’Azur en sciences de l’art et des médias, interroge ici la notion de techné.
Si Aristote a défini celle-ci comme la capacité à produire, la techné n’a donc pas pour vocation d’induire ou de déduire quoi que ce soit, relativement à des opérations de l’esprit. Mais bien, en l’état, de matérialiser un contenu sous une forme donnée à l’expérience sensorielle – sans oublier qu’art, artisanat et technique, ces champs que les modernes distinguent, étaient pensés dans l’antiquité grecque sous ce seul et même terme.
Un nœud gordien que l’auteur (prévenu du geste d’Alexandre, Roi de Macédoine, qui voulut trancher ce nœud pour conquérir l’Asie), se donne ici pour tâche non de trancher mais de défaire, en dénouant les différents liens qui, par trop combinés, s’emmêlent étroitement les uns avec les autres. Ces écrits, sous forme d’essais, d’articles, mais aussi d’autres genres, tels que la nouvelle ou le poème, traversent les liens qui attachent, dans le champ de l’art, les anciennes techniques aux technologies digitales. Énigmatiques ou conflictuels, il n’a de cesse d’interroger ces liens, soumettant à son regard critique les réalisations de nombreux artistes. Ainsi, dans un texte consacré à Daniel Aulagnier (La mécanologie baroque de Daniel Aulagnier), Norbert Hillaire écrit  : « Car on est ici dans le hors-là du temps, dans un temps neutralisé et comme comprimé vers lequel tous les temps convergent et s’équivalent, également mis à plat dans le grand balayage du digital : ce pourquoi d’ailleurs Aulagnier réussit à faire coexister des matériaux qui renvoient à des états forts différents de l’évolution technique : bois, fer, et afficheurs numériques à cristaux liquides, mais cette coexistence n’en est pas moins problématique, tendue. »

Énergie verte, Daniel Aulagnier, 1982. Galerie Marguerite Milin, 2019

Comment un lecteur accroché dès l’énigme du titre peut-il aborder sans appréhension une telle entreprise – qui enjambe de très longs siècles d’histoire des arts à la rencontre d’une variété impressionnante de disciplines artistiques et de techniques artisanales parfois très anciennes – pour tenter de caractériser ce qui se trame dans la relation entre l’art contemporain et le numérique ? Ainsi par exemple du Gardien de Lascaux de Christian Bonnefoi, ou d’Odradek, ces personnages de peinture, qui chez cet artiste,  procèdent d’une opération de reprise – au double sens de réactualisation d’un passé qui se cristallise au présent d’un futur, et au sens couturier de « repriser », ainsi qu’il l’a fait avec Odradek, ce personnage surgi, à l’état démembré d’une nouvelle de Kafka, et qu’il évoque dans une conversation avec cet artiste, pour parler peinture dans ses relations fatalement conflictuelles avec les technologies digitales et l’économie globalisée.

Odradek. © Christian Bonnefoi, photographie Camille Bonnefoi, exposition au Centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay, à Saumur, 2020.

Ou encore, pour citer des techniques d’artisanat, à travers l’étude des relations entre réparation et innovation dans les ateliers de la Maison Hermès à Tokyo. « Ces outils exigent, comme ceux de l’artiste qui doit inventer son chemin, d’être non seulement appropries, mais incorporés : qu’ils soient destinés à la couture, tels l’alène et les aiguilles, ou à la teinture des tranches, à l’astiquage, ils font corps avec la main de l’artisan dont ils sont un prolongement. Et maintiennent inchangée cette merveilleuse opacité des techniques, telle une énigme qui nous obligerait à regarder simultanément vers le passé et vers le futur pour tenter de la résoudre. Mais il s’agit aussi d’outil de chauffage, de filetage, etc., outils parfois restés les mêmes depuis des temps immémoriaux (l’alène date du Paléolithique), parfois ayant évoluée avec le temps, pour permettre, par exemple, d’ajuster plus finement aujourd’hui qu’hier l’intensité de la chaleur à tel ou tel cuir. »
Comment caractériser ce livre, donc ? Tout d’abord en décodant la forme rébus de son titre. La scansion typologique par des marqueurs emblématiques d’internet, la catégorisation par l’hashtag et l’adressage avec l’arobase, nous fournit déjà quelques indices. Autant de signes rappelant que les arts numériques s’avèrent, d’une part, spécifiée par la quantification algébrique en guise de langage informatique (#) et, d’autre part, tributaires d’une machinerie technologique complexe miniaturisée dans le microprocesseur (@). On se souvient que les faux jumeaux Castor et Pollux, selon le mythe, peuvent revendiquer la paternité commune de Zeus, mais le premier connait la fatalité de l’humaine condition, tandis que le second s’avère immortel.
De même, et bien que l’industrie dominante du hard et du soft n’aie que faire des masques contemporains de ces antiques figures, on pourrait conjecturer que la puissance performative de l’énonciation divine dans les premiers versets de la Genèse, « Au commencement, Dieu créa et Dieu dit que la lumière soit et la lumière fût », conférerait au langage une éternité que lui envierait la technique, fille continument à la poursuite des mises à jour de ses caractéristiques et condamnée par là-même à l’obsolescence programmée. Mais qui n’en continue pas moins d’interroger et d’inquiéter vertigineusement l’humanité de l’homme.
L’érudition foisonnante de notre conteur, loin de nous perdre dans le rébus de l’intitulé de son ouvrage ou de nous toiser par l’abondance des références et des concepts, nous invite dans une ronde du temps et des genres, propre à nous enchanter. Cette ivresse que d’aucuns pourraient redouter est en fait une condition du cheminement de sa pensée. Norbert Hillaire construit une double spirale réflexive comme dispositif d’une dialectique tour à tour ascendante et descendante.
Dessinant les contours non d’une double hélice, mais ceux plus antiques d’un sablier dont les cônes se superposent. Et pour mesure des courses du temps restant, il n’hésite pas à le renverser. Par ce geste, à rebours, il nous révèle la part analogique des arts numériques en palimpseste du futur. Ce qu’il dévoile en le nommant non sans ironie dans le deuxième chapitre de la partie IV : « Le futur antérieur de l’œuvre d’art ». A l’instar de l’incise du film Babylone de Coppola récemment projeté, auquel l’auteur se réfère dans une Note sur ce film : « Ce progrès à l’envers, que nous dit-il ? Que la venue du sonore, de la voix est décidément humaine, trop humaine, tellement humaine qu’elle en devient comique, grotesque : là où Charlot fonde son cinéma muet sur la désarticulation et les maladresses du corps humain, il y a une transgression propre de l’humain, vers ce quelque chose de plus grand que lui (Brad Pitt dans sa définition récurrente du cinéma dans Babylone) qu’est le cinéma. Lequel admet cette condition paradoxale d’une grandeur qui peut s’autoriser de la mécanisation de la sensibilité et de la corporéité, mais sous réserve que cette réduction de l’humain se réalise dans le muet plutôt que dans le parlant. »

Boomerang, Bernard Demiaux, 2024.

Quand l’auteur place l’œuvre dans une tension avec le lieu, en particulier avec les arts in situ, il traverse les bouleversements nombreux qui se produisent sous l’effet du numérique entre les modes de l’œuvre et les modes du lieu. La question étant de savoir si les arts numériques auront finalement eu lieu. Avant eux, les arts entretenaient une intimité évidente avec leurs territoires de production. Mais, dans le processus de déterritorialisation de l’œuvre d’art en cours avec la globalisation digitalisée, engagé depuis longtemps déjà, on peut relever que le Pop Art, par exemple, est un art qui se trouve déjà partout chez lui. Alors que, en réaction à ce processus, dans l’art in situ, le Land Art ou les arts de l’environnement en général, c’est au contraire d’une réciprocité profonde entre l’œuvre et son contexte dont il est question :  le lieu invente l’œuvre et l’œuvre invente le lieu. Ces contradictions, ces contractions entre l’espace et le temps, entre présence réelle et présence à distance, sont au cœur de ce livre, qui permet d’en mieux comprendre la généalogie depuis trente ans.

Laurie Anderson, Dal Vivo, 1998, Milan, Fondation Prada.

Avec par exemple, Laurie Anderson, qui questionne ces perturbations à partir de : « l’expérience-performance de présence à distance – Dal Vivo – d’un prisonnier dialoguant depuis sa cellule avec le public d’une galerie d’art ». Un autre exemple de ces perturbations nous est donné avec l’expérience que relate l’auteur (dans son texte tiré de l’ouvrage Œuvre et Lieu qu’il a dirigé avec Anne-Marie Charbonneaux) d’une expérience de Jean-Luc Moulène. L’artiste a répondu à une proposition des Nouveaux Commanditaires en réponse aux attentes des commerçants de la ville d’Exideuil qui souhaitaient un portrait de leur cité.
« Moulène l’a conçu, écrit Norbert Hillaire, sous la forme d’une banque d’images, technologie de stockage qui évoquerait plutôt les nouveaux médias et les nouvelles technologies du temps comme technologies de la mémoire, et qui s’opposerait à ce titre aux technologies du flux, du live (et à ce titre technologies de l’oubli ou au moins de la mémoire courte) qui caractérisent les médias de masse, et la télévision en particulier. Mais, plus intéressant encore, cette banque d’images est diffusée sous la forme d’un bottin et sous le titre Les Pages Images et elle rassemble des scènes d’actualité et des symboles d’éternité relatifs à la communauté concernée. Elle se définit comme émergence de la parole publique,témoignant en cela même du privilège accorde aujourd’hui aux logiques du bottom-up (celles-là mêmes qui prévalent sur les supports nouveaux réseaux de communication comme l’Internet) par rapport aux logiques de top-down (celles-là mêmes qui s’étaient imposées avec les anciens réseaux de communication et de pouvoir) ».

Jean-Luc Moulène, Les pages-Images, Excideuil, 2000

Même si pour des nécessités d’approvisionnement de matières premières, le cercle géographique des arts plastiques par exemple pouvait s’élargir, en aucun cas il n’atteignait l’échelle planétaire. Cette caractéristique place les arts numériques dans une position inédite. Quel est leur lieu de création ? Quel est leur lieu de présentation ? On devrait d’ailleurs employer le pluriel de serveurs et de centres de donnés, si l’on voulait en respecter l’approche. Ces questions sont renouvelées par le statut spécifique de production de ces œuvres. Non seulement l’espace déterminé et déterminant s’en trouve probabilisé, mais le rapport au temps est lui aussi en devenir, de même que la notion d’adresse est perturbée.
Ainsi, dans sa conversation avec Hervé Fischer, qui revisite notamment l’art postal, il est question de cette relation entre l’adresse, l’espace et le temps, de l’articulation difficile du global et du local, du mouvement et de la fixité.
Conversation au cours de laquelle, selon le mouvement d’avance-retard propre à notre auteur, on rencontre Stéphane Mallarmé, ce poète déjà imprégné des questions de l’espacement du temps, du Lieu, et de la disparition élocutoire du poète, à travers sa publication de 27 quatrains : Les loisirs de la Poste.

Stéphane Mallarmé, Les Loisirs de la Poste, La revue blanche, 1895.

Pareillement celle d’émetteur-récepteur devient dynamique. Qui (s’)adresse à qui ? Créateur ou concepteur – vers quel spectateur ? Lui-même revendiquant quel statut : actif ou passif ? Dans quels délais ? Se réclamant possiblement de l’immédiateté, le fameux temps réel, en quoi cette absence de médiation, si l’on adhère à cette fiction, inscrit-elle un changement esthétique inhérent à ces dispositifs ? La disponibilité apparente des arts numériques dans un partout et toujours leur confère-t-elle un don d’ubiquité effectif ? Et dans l’affirmative, avec quelles conséquences quant à la question de la sérialité ou de la copie ? L’auteur note que la vitesse a évolué du simple rapport de mesure espace/temps pour dorénavant tenir lieu de performance. Pendulant de l’étalon au viatique dans nos sociétés consommatrices de valeurs renouvelables selon les lois de la mode et du commerce. Générant un risque de conflit temporel voire de désynchronisation homme /machine aux dépens du sujet.
D’autre part, quelle trace les arts numériques laissent-ils ? Pour quel type de mémoire ? Évanescente, éphémère ? Où se trouve-t-elle stockée, sous quels formats ? Dans quels espaces, privés, publics ? Sous quels régimes juridiques ? Porter attention au champ lexical employé pour décrire les écrans, les dalles, interfaces incontournables du pilotage des arts numériques audio et/ou vidéo : définition, résolution, fréquence, réponse… et mettre en perspective ces substantifs avec leurs verbes : définir, résoudre, fréquenter, répondre, permet d’observer le type de correspondances que ces vocables entretiennent avec leurs nouveaux usages linguistiques. Et de s’interroger sur la nature de ces imaginaires en vogue qu’il nous incombe de déconstruire. Les différentes conversations auxquelles nous invite Norbert Hillaire nous placent au cœur des investigations qu’il a menées tout au long de son parcours dans un compagnonnage exigeant avec des artistes, des écrivains (car la littérature et la poésie sont très présentes dans ces essais, en particulier dans la deuxième partie : Le tourment digital de l’écriture) qui, très tôt, se sont risqués à débattre au sujet de ces impensés.
Un autre paysage que l’on rencontre dans ce livre se présente sous l’aspect du retour, au sens du come-back : comme l’écrit l’auteur p. 227 à propos des marques d’imprimeurs : « Les marques d’imprimeurs se rappellent ainsi discrètement a nous a travers les modernes images de marques, et elles offrent au regard curieux des origines du paysage urbain dans lequel nous évoluons tous les jours sans le connaitre, comme une généalogie de ce que nous désignons aujourd’hui par image de marque, expression que l’on croyait relever exclusivement des stratégies du marketing appliquées aux enseignes mondialisées, mais dont on s’aperçoit qu’elle s’inscrit aussi en filiation avec un registre d’expression et presque un monde oublie aujourd’hui : celui des premiers libraires imprimeurs. »

Marques de libraires et d’imprimeurs, 221 pages. Portfolio – Le comptoir du Livre, Marseille, 2020.

On peut s’interroger sur ce phénomène de la mondialisation, qui désagrège les unités de temps, de lieu et d’action chères aux classiques. En effet, la standardisation de la production, imposée pour satisfaire à l’élargissement du marché aux cinq continents, provoque, pour ainsi dire, un « hors-sol ». Appelant, dans un mouvement inverse de réassurance et de visibilisation, au recours à l’ancrage et à l’identification, aux vieilles appartenances locales. Quand l’œuvre avait Lieu. Autant de moyens que des industries multinationales concurrentielles cultiveraient dans l’intention d’asseoir leur hégémonie. Cette remémoration et ce rembobinage – la dernière partie de l’ouvrage s’intitule En marche vers le passé – n’auraient dans un tel cas rien d’anodin, ou de nostalgique. Bien au contraire, elle renforcerait le point de vue de l’auteur selon lequel la nouveauté recycle, sous la forme de la reprise, de la réappropriation de l’art de toutes les époques, et ne se réduit nullement à la fiction de la Tabula rasa. Il s’agit d’entendre cette idée du recyclage au pied de la lettre. Elle initie un nouveau cycle, un de plus. Ce processus de recyclage, n’est en rien un choix que la nouveauté pourrait arbitrer, mais une force d’entraînement qui l’agit, une force de transmission au sens mécanique, cycliste.
Ce développement ne peut en ce premier quart du XXIe siècle s’entendre sans soulever conjointement la question des conditions de sa pérennité. Voire, de s’alarmer d’un éventuel retour du refoulé. A ce titre, il n’est pas vain, de recouvrer, telle une conversation qui jamais ne s’achève, l’intimité d’avec les récits fondateurs d’une conscience en action de la modernité artistique et littéraire. Ainsi, p. 373 il est fait référence à une lettre de Roland Barthes à Michelangelo Antonioni, l’interrogeant sur : « …les trois forces, ou, si vous préférez, les trois vertus, qui constituent à mes yeux l’artiste. Je les nomme tout de suite : la vigilance, la sagesse et la plus paradoxale de toute la fragilité. » « La fragilité est ici celle du doute existentiel qui saisit l’artiste… » Relevons la structure ternaire de ces trois vertus qui évite de clore la proposition sur elle-même. La fragilité, selon l’auteur des Mythologies, préserve l’artiste du circuit fermé dans lequel le narcissisme pourrait le piéger. Tel un Œdipe à Colone, héros criminel de la tragédie de Sophocle, arraché à la toute-puissance hypnotique de l’image de soi qui le noyait dans l’ignorance, il peut, guidé par sa fille Antigone, enfin témoigner du monde. Certes, dorénavant aveugle, il accède néanmoins du fait de la conscience de son infirmité à la connaissance de son parcours.
Norbert Hillaire préfère évoquer la figure d’Orion en écho au tableau de Poussin et à la beauté du récit de Claude Simon, Orion Aveugle, ici mis en résonance avec une œuvre d’Edmond Couchot intitulée elle aussi Orion (1973, 2 x 8 m : un grand mobile lumineux produisant automatiquement des constellations lumineuses monochromes générées par un tirage au sort et pulsant à des rythmes variés).

Orion aveugle, Claude Simon, Les sentiers de la création, Albert Skira éditeur, 1970.

Le géant partage avec l’infortuné roi de la dynastie des Labdacides la condamnation à errer vers la connaissance, le soleil dans le cas d’Orion, chacun d’eux en quête du sens manquant. L’inachevé, l’incomplet remplissent ici une fonction d’entraînement, d’exploration d’un hors de soi entendu comme un sine qua non de la création.  L’ailleurs, l’altérité du sens, ne présentent-ils pas alors le risque d’une violence ourdie par la déception fatale du public de l’art, face à des œuvres qui portent au plus profond d’elles-mêmes la présence vivante de l’inactuel, au cœur même de leur époque ? Cette menace de la violence dont l’artiste doit assumer, non pas les effets de bords ou les externalités bien commodes, mais, intrinsèque à son désir, le point aveugle qui engage sa responsabilité.
Quid de « l’ouvert et du fermé » ? Le sous-titre de l’ouvrage ne manque pas, lui aussi, d’intriguer. Derrière l’apparente banalité de ce qui pourrait faire office de refrain d’une comptine du temps jadis, le vertige émerge une fois que l’on est pénétré des quelques 400 pages de ce il était une fois l’éternel retour. En effet, abîme ou abysse, le lecteur est traversé par des sentiments plurivoques. La prospérité des formes symboliques portées par l’art de toutes les époques n’est ni virtuelle, ni statistique, ni soluble dans le temps réel : « L’art, précise l’auteur, ne relève pas des mêmes régimes de temporalité que ceux de l’information et de sa transmission instantanée sur les réseaux : l’art relève du temps différé (et non du temps réel, même dans le cas de l’œuvre éphémère, ou même de l’œuvre virtuelle inscrite dans le temps réel d’une interaction avec ses publics). » Il a côtoyé le ciel olympien des idées tout au long de ce parcours ébouriffant et pris conscience que quelque chose se forgeait au-delà ou en deçà des arts numériques. Sans parvenir à repérer si ces derniers menaçaient d’ébranler non seulement un monde de l’art qui n’en était pas à sa première révolution, mais plus largement, d’entailler une brèche dans notre humanité, à travers des technologies et industries culturelles qui affectent fondamentalement nos manières d’habiter le monde.
Enfin, ne passons pas sous silence que le plaisir de surcroît d’un tel ouvrage est qu’il incite le lecteur à cheminer. Le projet de ce recueil d’essais ne vise nullement à le retrancher derrière les murs d’une Babel aux falaises de marbre, en idolâtre d’un édifice sophistiqué combinant les abstractions les plus savantes. Et si d’aventure, un irrépressible exercice d’admiration nous visite, c’est en réponse à l’invitation qui parcourt son écriture : nous confronter à la rugosité du terrain. Norbert Hillaire ne s’adonne pas à l’étude en misanthrope, retiré dans le secret d’une chambre froide. Non, l’homme alchimise les troubles et les affects du temps au creuset de son incarnation. Sa sensibilité le pousse à dialoguer en amitié avec les artistes et les chercheurs. A la quête d’un équilibre dans le mouvement, d’une rythmique dont il pourrait revendiquer l’ascèse. Sa déambulation n’est pas nécessairement celle du cloître ou des portiques, lui préférant la cité en arpenteur infatigable de nos urbanités. Autre spécialité qui l’anime. Il ne s’efforce guère à aplanir l’abrupt des versants du sentier que nous empruntons à sa suite. Confiant quant à notre appétence à découvrir cette matrice protéiforme, d’où surgissent, hybrides, ce que l’on qualifie faute de mieux d’arts numériques.
Nulle promesse de l’aube, mais une danse d’orientation, pour, en veilleur vulnérable se garder de succomber à l’épuisement du nihilisme ambiant, enclin sans relâche au geste de la réparation salvatrice.

Infos pratiques> ART #NUM @ LIEU Ouvert/Fermé ? Art/Technique/Technologie, éditions H-Diffusion, collection Le Bon Voisin, dirigée par Marc Partouche, 2025. Prix 28 €.

Image d’ouverture> Hervé Fischer, Le robinet à pixels, Tweet art, 2018.