À la Galerie Keshavarzian, Echoes of Existence de Fabien Zocco réunit matériaux traditionnels et technologies numériques dans une exploration spéculative des formes. Entre science, histoire et littérature, l’artiste y interroge les frontières du vivant, de l’humain et du langage. Une exposition à méditer. Jusqu’au 6 août, à Paris.
Fabien Zocco n’en est pas à son premier trouble formel. Avec Echoes of Existence, l’artiste amorce une inflexion plastique qui, tout en conservant les préoccupations fondamentales de sa recherche – langage, altérité, machine –, explore de nouvelles modalités d’expression. Sans abandonner son ancrage numérique, l’œuvre propose des matérialités plus archaïques, plus pérennes, et engendre une dialectique féconde entre calculs algorithmiques et savoir-faire artisanaux. Une évolution éclairée par la présence, auprès de deux nouvelles séries, Xeno et Collapsologies, d’une pièce plus ancienne intitulée Donc je suis. L’exposition s’envisage comme une tension née à la croisée de ce que les philosophes grecs nommaient « zôè », la vie naturelle, partagée par les humains, les animaux ou les dieux, et « bios », la vie singulière, située, façonnée par des conditions spécifiques. Une dualité rejouée par chaque sculpture dans l’espace immaculé de la Galerie Keshavarzian, dans le 8e arrondissement parisien. Silhouettes inexplicables ou trajectoires civilisationnelles, vies spéculatives ou mémoires fragmentaires, toutes convergent vers une interrogation de la vitalité, réelle ou métaphorique, des formes.
Vers l’ailleurs
Sur une table en verre circulaire, quatre sculptures apparaissent à la surface d’un sable noir comme des êtres en dormance, organiques et muets, œufs ou protubérances, coquillages ou embryons fossiles. Elles ne renvoient à rien de précis, mais semblent familières, inquiétantes autant qu’attirantes. Leur blancheur accentue encore l’étrangeté muette de leur présence. Xeno – du grec ancien ξένος, désignant « étranger » ou « hôte » – puise dans la xénobiologie, discipline qui imagine des formes de vie développées dans des environnements radicalement différents de ceux de la Terre, aux confins du cosmos. Cette série a été inspirée par une conférence du paléoanthropologue et professeur au Collège de France Jean-Jacques Hublin invitant à une expérience de pensée autour de la question suivante : serions-nous capables, en débarquant sur une autre planète, d’y reconnaître la vie ? A cette interrogation vertigineuse, l’artiste formule une réponse tout en acceptant d’en assumer les limites. Car imaginer l’inimaginable est simplement impossible. Tout juste sommes-nous capables d’identifier les biais de notre réflexion. Peu importe, l’extrapolation demeure toujours possible. Concrètement, l’artiste est parti de sphères réalisées en 3D, modelées et déformées, grâce à un processus évoquant l’élaboration d’une sculpture traditionnelle mais transposée dans l’espace numérique. Ces formes originales ont ensuite échappées à la machine. Imprimées en matière plastique, elles ont été confiées à la verrière Élise Dufour, qui les a interprétées en céramique. Une chaîne de production hybride, comme une archéologie du futur : la porcelaine y devient la relique paradoxale d’un monde qui n’existe pas encore.

Civilisations témoins
Mises en valeur par la blancheur immaculée de la galerie, quatre sculptures composent la série Collapsologies. Chaque pièce représente l’évolution dans le temps d’un empire – perse achéménide (559 av. J.-C. – 330 av. J.-C.), romain (env. 260 av. J.-C. – 476 apr. J.-C.), Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.) ou ottoman (1299 – 1920) –, en une forme inattendue obtenue à partir de données historiques : durée, étendue des territoires, poids démographique. Les sculptures de verre noir traduisent diverses transformations survenues au fil des siècles, mises en graphique par l’artiste et réalisées par Élise Dufour. Sorte de memento mori, elles matérialisent le développement de chaque empire, de sa naissance et sa chute. L’histoire y devient matière, non dans une nostalgie sublimée mais dans une conscience aiguë de ce qui advient inexorablement. Au-delà de la dimension historique, c’est l’ambivalence des formes qui frappe. Animalières, rampantes, presque liquides, elles affectent nos catégories perceptives. La noirceur du verre piège la lumière, l’enferme tel un linceul. Désormais figée, l’histoire devient le vecteur d’une pensée sur la précarité des civilisations humaines, même les plus puissantes. Tout ce qui est humain naît, se développe et meurt. Ondoyantes et sensibles, les pièces endeuillées en témoignent.

Langage en suspens
En contrepoint, Donc je suis a la présence d’une stèle. Plus ancienne, l’œuvre donne à lire une suite de phrases, en lettrage blanc sur fond noir, extraites d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, du Procès de Kafka et d’Ecce Homo de Nietzsche. Chacune d’elles contient la formule « je suis », qu’il s’agisse du verbe être ou du verbe suivre. Véritable litanie ontologique en pointillés. Ce texte-objet, dont la graphie fait écho au noir et blanc des pièces récentes, rappelle combien le langage a toujours été un point d’entrée, et un moteur, pour Fabien Zocco. En juxtaposant ces énoncés selon une logique arbitraire, l’œuvre fait émerger une narration et, dans le droit fil, le portrait d’un personnage à la subjectivité fragmentée portée par le langage lui-même, sorte de biographie automatisée d’un sujet qui cherche sa voix.

Une archéologie spéculative
En choisissant des formes plus pérennes, Fabien Zocco inscrit profondément le numérique dans l’histoire de l’art et le plie à une exigence poétique renouvelée. La technicité ne domine plus l’impact visuel de l’œuvre, elle s’enfouit en son cœur, se dissout dans une matière qui vibre d’histoires, pleines de débuts et de fins, de morts programmées et de naissances possibles. Echoes of Existence marque un tournant. Ses sculptures n’ont plus besoin de bouger, comme les robots d’autrefois, mais affirment un mouvement, une dynamique intérieure, contenue, latente. Elles font de chaque modulation le ressac d’une narration silencieuse. Face à la prolifération d’images normées et automatiques, l’artiste propose des formes jamais vues, issues d’un passé effondré ou extrapolant un futur improbable. Elles sont existentielles. Que restera-t-il de l’humanité ? D’un point de vue organique, historique et peut-être même numérique ? Sans doute, les plus lucides et persistants échos de ses différentes manières d’exister. Osons l’espérer.

Infos pratiques> Fabien Zocco, Echoes of existence, du 17 juillet au 6 août 2025, Galerie Keshavarzian, Paris.
Lire aussi> L’écriture rhizomique de Fabien Zocco, 2018.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition, Echoes of existence, à la Galerie Keshavarzian, à Paris. ©Fabien Zocco

