La prochaine fois, l’amour : de Baldwin à Bell Hooks avec Mickalene Thomas

Du « feu » de James Baldwin à « l’amour » de bell hooks*, la rétrospective de Mickalene Thomas au Grand Palais, All About Love, fait de la représentation des femmes noires un laboratoire d’émancipation. Entre réécriture de l’histoire de l’art et réparation du réel, l’amour y devient une force politique : pratique du soin, de justice et d’auto-représentation, plutôt qu’affect consolateur.

Dans son ouvrage La prochaine fois, le feu, James Baldwin prévenait. Mickalene Thomas, elle, semble répondre : la prochaine fois, ce sera l’amour. Du 17 décembre 2025 au 5 avril 2026, le Grand Palais lui consacre une vaste rétrospective, All About Love, un titre emprunté à la penseuse féministe Gloria Watkins (1952-2021), connue sous le nom de plume bell hooks, figure majeure de l’afro-féminisme, née des angles morts du féminisme blanc et bourgeois.

Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025
Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025

Avant d’arriver à Paris, l’exposition All About Love a d’abord été présentée aux Abattoirs, Musée du FRAC Occitanie, à Toulouse, où elle posait déjà ses axes principaux : plongée dans l’intime, réécriture de l’histoire de l’art, célébration de la féminité noire. Le Grand Palais reprend ce corpus d’œuvres majeures et lui donne une autre échelle symbolique, au cœur de la scène parisienne. Dans All About Love: New Visions, hooks définit l’amour non comme un sentiment vague mais comme une pratique exigeante, combinant soin, engagement, responsabilité, connaissance, respect et confiance. Loin de la seule sphère privée, l’amour devient chez elle une force de transformation sociale, un refus des logiques de domination raciste et patriarcale. C’est dans ce cadre que se comprend le geste de Thomas : sur plus de vingt ans de création, à travers peintures, collages, photographies et installations, l’artiste américaine explore l’amour comme force d’émancipation – intime, politique et esthétique.

 

Entre le « feu » de la colère juste de Baldwin et l’« amour » comme pratique de résistance chez hooks, Mickalene Thomas trace un chemin singulier. Un chemin où l’on croise aussi Kerry James Marshall et Otobong Nkanga : trois artistes qui, chacun.e à leur manière, réinventent la représentation des corps noirs et ouvrent des brèches de liberté dans un canon encore largement blanc et masculin.

La transformation du regard, une ode à l’amour de soi

Née en 1971 à New York, Mickalene Thomas s’est imposée avec une proposition aussi simple que radicale : placer les femmes noires au centre de l’image, comme sujets souverains. Ses modèles – sa mère, ses amantes, ses amies – habitent la toile avec une assurance éclatante. Le regard planté dans le nôtre, allongées sur des canapés aux motifs saturés, elles occupent la scène plutôt qu’elles ne la subissent. Ce face-à-face direct relève de ce que hooks appelle un oppositional gaze : un regard qui ne se laisse plus définir par les attentes du spectateur blanc et masculin, mais qui affirme sa propre autorité.

Mickalene Thomas A Moment’s Pleasure #2 2008 Strass, peinture acrylique et émail sur panneau de bois 182.9 x 213.4 cm © Mickalene Thomas

La sensualité qui s’en dégage n’est jamais soumission, mais puissance. Thomas construit ainsi un panthéon d’icônes noires à partir de références multiples : histoire de l’art féministe noire (Faith Ringgold, Betye Saar), mouvement Black is Beautiful, photographies de mode d’Avedon ou de Penn, détournées en outil de réappropriation. Strass, bois, vinyle, papiers peints, paillettes composent des surfaces denses, presque baroques, où le décor devient partie prenante du pouvoir d’auto-mise en scène. Ces intérieurs saturés, inspirés autant des salons familiaux que de l’imagerie glamour, fonctionnent comme des refuges symboliques : des espaces où l’amour se manifeste par le soin apporté aux corps, aux gestes, aux environnements. Dans cette grammaire visuelle, l’amour au sens de bell hooks – amour de soi et de sa communauté – devient un opérateur critique : il s’agit de décoloniser le regard. Montrer ces corps dans toute leur complexité, c’est battre en brèche les stéréotypes qui ont longtemps assigné la féminité noire à l’hypersexualisation ou à l’invisibilité. Loin d’un romantisme apaisant, l’« amour » de Thomas et de hooks est un outil de lutte : aimer vraiment, c’est refuser d’adhérer aux images déformantes du racisme et du sexisme, et fabriquer des images capables de soutenir d’autres vies.

 

Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025
Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025

Kerry James Marshall et Otobong Nkanga : réécrire l’histoire pour réparer le réel

Ce geste de réappropriation résonne avec celui de Kerry James Marshall. Lorsqu’il reprend Le Déjeuner sur l’herbe de Manet en y plaçant uniquement des personnages noirs, il ne se contente pas d’un hommage ironique : il met à nu l’angle mort d’une histoire de l’art qui relègue les figures noires aux marges, en serviteurs ou silhouettes anonymes. Comme chez Thomas, ses personnages occupent le centre de la toile, imposant la légitimité de leur présence dans les récits dominants et les institutions muséales.

Chez Marshall comme chez Nkanga, ce déplacement du regard ouvre la possibilité d’une réparation du réel : non pas un effacement du passé, mais une réponse aux formes résiduelles de l’oppression – celles qui continuent de structurer qui est vu, qui compte, quels territoires et quels corps restent exploitables ou invisibles. Avec Otobong Nkanga, la question du visible se déplace vers les territoires. Là où Thomas et Marshall travaillent le portrait et la scène de genre, Nkanga interroge l’identité diasporique à travers des paysages marqués par l’extraction et la dépossession coloniale. Ses œuvres tissent des liens entre corps, mémoire et sols épuisés, ressources déracinées et circulations globales. L’identité n’est plus seulement affaire de visage : c’est une géographie matérielle et mentale, faite de terres spoliées et de récits à recomposer.

Mickalene Thomas Guernica Detail (Resist #7) 2021 Strass, peinture acrylique et à l’huile sur toile montée sur panneau de bois 152.4 x 243.84 cm © Mickalene Thomas
Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025

De « quand ils nous voient » à « quand nous nous voyons »

En revisitant Manet, Ingres ou Matisse, Mickalene Thomas ne se limite pas à les citer : elle pirate leur vocabulaire visuel pour y insérer ce qui en a été systématiquement exclu, des femmes noires maîtresses de leur image. Cette démarche fait écho à l’exposition When We See Us, qui retraçait un siècle de figuration panafricaine et constituait l’une des dernières grandes curations de Koyo Kouoh. La mort soudaine de la directrice de la Zeitz MOCAA, qui n’aura pas pu mener à bien le projet – longtemps rêvé – de diriger artistiquement l’édition 2026 de la Biennale de Venise, donne à ce cycle d’expositions une résonance particulière. Le passage de « quand ils nous voient » à « quand nous nous voyons » y résumait l’enjeu : déplacer le centre de gravité du regard, de l’objectivation vers l’auto-représentation.

Mickalene Thomas November 1950 2021 Strass, peinture acrylique, huile sur toile montée sur panneau de bois avec cadre en chêne 218.8 x 132.2 x 7.3 cm © Mickalene Thomas

Ce combat a des racines anciennes. Dès 1926, en pleine Harlem Renaissance, la revue avant-gardiste Fire!! abordait frontalement sexualité, homosexualité et vies en marge des communautés noires, contre la respectabilité imposée. Un siècle plus tard, la bataille se poursuit sur le terrain de l’image. En représentant des femmes noires, parfois queer, dans toute leur puissance et leur désir, Thomas montre combien ce qui a été traité comme « déviant » constitue un réservoir de formes, de savoirs et de récits alternatifs. On retrouve là une intuition forte de hooks : l’amour véritable ne peut s’accommoder de la honte imposée aux sexualités minoritaires ; il suppose la possibilité de se voir et de se dire pleinement, hors des normes patriarcales.

Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025

L’amour comme un feu qui éclaire

En revisitant Manet, Ingres ou Matisse, Mickalene Thomas ne se limite pas à les citer : elle s’autorise d’entrer en effraction dans leur vocabulaire visuel pour y insérer ce qui en a été systématiquement exclu, des femmes noires maîtresses de leur image. Afro Goddess Looking Forward (2015), avec son profil monumental entouré de strass, affirme cette présence au futur : la déesse afro, tournée vers l’avant, refuse de se laisser enfermer dans les rôles secondaires que l’histoire de l’art lui a réservés.

Chez Mickalene Thomas, le feu de la colère de Baldwin ne s’éteint pas : il se reconfigure. Ses figures, parées de strass et de motifs flamboyants, n’effacent ni la violence raciale ni le sexisme, mais affirment une autre réponse : l’amour de soi comme acte de résistance. Pour bell hooks, l’amour n’est pas un affect consolateur mais une pratique de courage, de justice et de soin ; Thomas en propose une mise en forme visuelle, jubilatoire. À travers la monumentalité des formats, la frontalité des poses, la confiance affichée entre artistes et modèles, se donnent à voir les dimensions mêmes que hooks associe à l’amour : responsabilité, respect, engagement, connaissance mutuelle.

Mickalene Thomas Afro Goddess Looking Forward 2015 Strass,acrylique et huile sur panneau de bois, 152,4 x 243,8 x 5,1 cm © Mickalene Thomas
Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 202

Réécrire l’histoire pour réparer le réel

Ce geste de réappropriation résonne avec celui de Kerry James Marshall. Lorsqu’il reprend Le Déjeuner sur l’herbe de Manet en y plaçant uniquement des personnages noirs, ce n’est pas un hommage ironique : il souligne un point de vue qui a été négligé d’une histoire de l’art qui relègue les figures noires aux marges. À Paris, la photographie Déjeuner sur l’herbe : Les trois femmes noires (2010) de Thomas, reprise de cette même matrice, dialogue directement avec ce geste. Là encore, les femmes noires occupent le centre de la composition et maîtrisent leur propre mise en scène.

Cette constellation d’artistes s’inscrit dans le sillage de When We See Us, grande traversée de la figuration panafricaine conçue par Koyo Kouoh. Le passage de « quand ils nous voient » à « quand nous nous voyons » y résumait l’enjeu : déplacer le centre de gravité du regard, de l’objectivation, à savoir à la manière dont les personnes noires ont été représentées dans l’art, ainsi que leur influence néfaste en termes de préjugés et stéréotypes à leur égard vers l’auto-représentation. Les toiles de Thomas, comme celles des artistes réunis par Kouoh, participent de cette archive visuelle où les vies noires ne sont plus réduites à la souffrance, mais montrées dans la joie, l’ordinaire, le désir et la pensée.

Mickalene Thomas Déjeuner sur l’herbe: Les trois femmes noires 2010
C-Print 121,9 x 152,4 cm Courtesy de l’artiste © Mickalene Thomas
Mickalene Thomas Sleep: Deux femmes noires 2012 – Strass, peinture acrylique, huile sur toile montée sur panneau de bois avec cadre en chêne 609,6 x 274,32 cm © Mickalene Thomas

Que cette rétrospective circule des Abattoirs (Toulouse) au Grand Palais (Paris), n’est pas anodin. Elle signale un déplacement en cours : les artistes afro-diasporiques ne se limitent plus à commenter l’histoire de l’art, ils en redessinent ses contours, ses hiérarchies et ses symboles, du musée régional au grand établissement parisien. L’exposition fait ainsi du musée un lieu d’apprentissage d’autres manières d’aimer : apprendre à voir autrement, à qui l’on accorde attention, valeur et soin.

Dans un contexte de durcissement des violences racistes et des attaques contre les personnes queer, ces œuvres ne célèbrent pas une victoire ; elles ouvrent un front esthétique et politique. L’amour, ici, n’est pas la résolution du conflit, mais livre une autre manière de l’habiter : feu stratégique qui ne vise pas à réduire le monde en cendres, mais à éclairer d’autres visages, d’autres histoires et d’autres horizons, ceux dont nos institutions, comme nos regards, ont aujourd’hui le plus urgent besoin.

Vue de l’exposition « Mickalene Thomas, All About Love », au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025
Mickalene Thomas Clarivel Centered 2013 Photographie couleur et collage sur papier sur carton d’archivage Courtesy de l’artiste 40,64 x 27,94 cm © Mickalene Thomas

*All About Love: New Visions / L’amour de bell hooks (1999 )
Le thème de la rétrospective est inspiré par le livre fondateur de bell hooks, All About Love: New Visions (1999), premier volume acclamé de la trilogie Love Song to the Nation de l’icône féministe bell hooks. All About Love révèle les causes de la polarisation de la société et la manière de guérir les divisions qui sont à l’origine de la souffrance. Voici la vérité sur l’amour et l’inspiration pour nous aider à inculquer la bienveillance, la compassion et la force dans nos foyers, nos écoles et nos lieux de travail. C’est ici, dans son style le plus provocateur et le plus personnel, que la célèbre universitaire, critique culturelle et féministe bell hooks propose une nouvelle éthique proactive pour une société privée d’amour – non pas le manque de romance, mais le manque d’attention, de compassion et d’unité. « Les gens sont divisés par l’incapacité de la société à fournir un modèle pour apprendre à aimer. Le mot « amour » est le plus souvent défini comme un nom, mais nous aimerions tous mieux si nous l’utilisions comme un verbe », écrit bell hooks.

Mickalene Thomas Untitled #10 2014, Acrylique, peinture à huile, paillettes, strass, pastel à l’huile, pastel sec et graphite sur panneau de bois 243.84 x 182.88 cm © Mickalene Thomas

Informations pratiques> All About Love, Mickalene Thomas, organisée par le Grand Palais Rmn, avec Rachel Thomas, conservatrice en chef de la Hayward Gallery, Londres, et Lauriane Gricourt, directrice des Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse et Erin Jones Gilbert, Commissaire indépendante. Scénographie : Nicolas Groult et Valentina Dodi

Grand Palais, Galerie 7, 17 Avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Du 17 décembre 2025 – 5 avril 2026. Du mardi au dimanche de 10h à 19h30. Nocturne le vendredi jusqu’à 22h.

Visuel d’ouverture> Vue de l’exposition Mickalene Thomas, All About Love, au Grand Palais, Paris © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, 2025