De mai à octobre 2025, l’artiste Christian Globensky, invité « en résidence » au Centre culturel canadien à Paris, hante les couloirs de l’institution ; il observe, écoute, et produit une série d’images dont il nous livre ici la première. En 2018, le CCC, qui fut fondé en 1970 à Paris, déménageait au sein de la nouvelle Ambassade du Canada rue du faubourg Saint-Honoré – autant dire que l’art y est bien gardé : un vrai coffre-fort ! Mais ce n’est pas tant les œuvres exposées, pas plus l’exposition des siennes, qui intéressent Globensky, c’est davantage, dans les interstices spatio-temporels de leur monstration que s’immisce le travail de l’artiste conceptuel. Armé le plus souvent d’un appareil photographique, le regard critique amusé d’un Dada assagi, Globensky s’est toujours inscrit en décalage, en marge et aux premières loges des arcanes de l’art contemporain et de ses productions de galerie ou de foire. Artiste-auteur « multicartes » (comme il aime à se définir), il est aussi compositeur à ses heures et publie des guides philosophiques « pratiques » au sein d’un laboratoire d’art et d’idées, KTA (Keep Talking Agency), autrement dit, Cause toujours ! , qu’il a lui-même créé.

« Déambuler dans le Centre Culturel Canadien à Paris, entre deux expositions, c’est tenter de faire surgir des formes, des images dans un espace de tous les possibles, entre un vide laissé vacant et ce qui est sur le point de se produire à nouveau. C’est aussi emprunter des chemins de traverses, et toujours et encore se rapprocher de ce qui est à venir. Dans l’intervalle, une absence momentanée, voire, et c’est ce qui est encore plus troublant, une origine absente… », écrit Globensky, docteur en Arts et Sciences de l’Art et enseignant à l’École supérieure d’art de Lorraine à Metz depuis 27 ans, où avec ses étudiants et la complicité d’autres artistes (Judith Deschamps et Hubert Renard) il « performe le réel », dans une série documentaires sur l’art.
Sous l’enseigne KTA Studio, Globensky poursuit depuis plusieurs années déjà cette même réflexion « intérieure » sur les institutions muséales et culturelles, lors de résidences où il se confronte à « l’économie du réel » autant qu’à la poésie des espaces : par un déplacement du regard, il met en exergue l’esprit des lieux, ses accès, ses dispositifs et les pratiques qui y sont associés, engendrant par là même, la production d’images photographiques et de produits dérivés.
L’artiste avait déjà réalisé une expérience similaire au Musée des Beaux-Arts de Nancy, du 19 novembre 2022 au 19 mars 2023, ainsi qu’au Musée National des Beaux-arts du Québec, en avril et mai 2024. Cette nouvelle intrusion au Centre Culturel Canadien fut l’occasion rêvée pour ArtsHebdoMédias, de revenir par le jeu des mots, sur les artéfacts et les motivations de ses investigations !

KTA
Le nom de Keep Talking est tout simplement la traduction française du titre d’une série d’œuvres, Cause toujours, réalisée en 1996. Le visuel de cette série, l’iconique corbeille du Macintosh, deviendra d’ailleurs la pochette de mon tout dernier album CD, Warhologie (2024). Le déclic pour la création de cette agence m’est venu avec la visite systématique depuis plusieurs années, des bookshops des musées, des foires et des centres d’art : j’ai réalisé que, comme 99% des gens, je n’achète jamais d’œuvres d’art, mais je me procure toujours un petit artéfact culturel de ma visite dans ces lieux institutionnels — auxquels, j’allais d’ailleurs proposer des « micro résidences » par la suite. Ainsi une partie importante de mon travail d’artiste se déploie sous la bannière de la Keep Talking Agency, aussi appelé KTA Studio, ou KTA Éditions, selon les différentes activités que je réalise, produis, édite et distribue. Un atelier d’artiste donc, que je définis comme un laboratoire d’art et d’idées, et dont l’ambition est de développer par des investigations dans les milieux de l’art contemporain, une réflexion de pointe (sic) quant aux usages de l’art aujourd’hui.

Alerte
L’une des spécificités de mon travail d’artiste plasticien se trouve du côté des corpus que je convoque, mobilise et réactualise. Ce processus de décantation conduit à des créations transdisciplinaires, de l’installation à la photographie, ainsi qu’à des conférences performées et à l’écriture de livres d’artiste visant à cerner certaines des questions liées aux ambiguïtés de la production artistique dans une époque de doute envers le réel et l’épaisseur de nos expériences. Le premier rapprochement fait entre Nietzsche et Bouddha s’est opéré par le biais d’un concept « d’hybridation d’auteurs », il y a quelques années, j’ai sollicité un programmeur informaticien pour développer le générateur de texte dont j’allais me saisir à la fois pour écrire une thèse en arts plastiques à Paris1 Sorbonne, mais aussi, pour créer des « événements textuels » au sein de mes réalisations plastiques. Il s’agissait bien d’un geste d’appropriation engendré par une pratique numérique et réalisé à partir d’extraits de textes d’auteurs – confrontant par exemple, Lewis Carroll à Williams Burroughs cela donnait : Alerte aux pays des merveilles, ou bien des propositions lexicales comme, Warhologie. L’une de mes motivations est d’être toujours « en alerte » ; une situation me fait penser à une autre, et je procède très souvent par cadavre exquis, ce qui me permet de rebondir sur une œuvre des années après.

Warhologie
J’ai toujours eu une pratique musicale. Au plus loin que je me souvienne, la guitare m’accompagnait, je pianotais aussi. Mais les montages sonores ont toujours constitué mon jardin secret. Je pouvais passer de heures sur une radio ondes-courtes à capter des sonorités venues d’un autre monde. Le multipiste aussi : avec deux magnétophones, je surimposais plusieurs pistes de piano, des montages de diverses sources sonores, de samples, dirions-nous aujourd’hui. Ce qui m’a mené beaucoup plus tard, à développer un concept « original » de composition musicale, assez proche de la génération de texte aléatoire et de l’idée d’hybridation d’auteurs. Il s’agissait d’un type de composition LowTechno, pur et dur, si je puis dire, puisque l’unique instrument était un petit lecteur CD portatif, un Technics SL-XP300 – Appelé CD-Trash, parce que recyclant des CD-audios destinés à la poubelle, parce que rayés, trainés dans la poussière, bref bon pour la Corbeille ! LowTechno, parce qu’avec un peu de montage sur cassette, magnétophone, ou un logiciel de son, je refaisais les gestes intuitifs qui me permettaient de créer et de survivre, dans notre monde maintenant sursaturé d’informations.

Philo
Les « Bookshops » des institutions culturelles offrent toujours une panoplie de livres de développement personnel, et c’est justement ce qui m’a poussé à écrire Comment j’ai appris à me tenir droit, en 2014 avec KTA Editions, diffusé par les Presses du réel. Une « farce sérieuse », qui propose de penser avec son corps, mais aussi d’affronter la vie sans culpabilité, afin de se délester des illusions les plus lourdes. Le bouquin a rencontré ce qu’on appelle dans le milieu de l’édition un « succès de librairie », avec plus de trois milles exemplaires vendus ! Avec Comment on devient Bouddha – selon Nietzsche, encore un manuel de développement personnel accessible, mais un peu plus ambitieux – ici on va bien au-delà de la simple notion de réussite (rires) – j’y affirme, en préambule, sans hésitation aucune, que le livre propose au lecteur de mettre en œuvre l’expérience ultime de toute vie : celle de devenir un bienfaiteur ou une bienfaitrice de l’humanité, un sage entre tous, un « Éveillé », c’est-à-dire, littéralement, un Bouddha – mais selon Nietzsche, bien sûr… !

Bifurcation
À l’occasion de l’exposition Architectures impossibles présentée au musée des Beaux-Arts de Nancy de novembre 2022 à mars 2023, j’ai réalisé un parcours intitulé, Dédale muséal, une exposition « carte blanche », composée de huit installations disséminées un peu partout dans l’espace. Trois d’entre elles font maintenant partie des collections du musée, deux d’entre elles sont installées de manière permanente, et cinq d’entre elles sont toujours présentes dans le musée aujourd’hui, plus de deux ans après leur accrochage. Dans cette perspective, mon travail photographique consiste à interroger coins et recoins de ces mondes en soi que sont les musées, centres d’art, et qui échappent habituellement au regard, qu’ils soient découverts de manière fortuite ou immédiatement identifiée, peu à peu, ou directement. Imprégné au préalable de l’historicité du lieu répertoriée. Puis je bifurque : l’évènement photographique et la série qui en découle sont la somme des particularités à partir desquelles je réalise sur site, des dispositifs d’installations, des livres-catalogue, des affiches-programmes, des cartes postales, etc.

Juxtaposition
En attendant Godot (2019-2022), est une photographie parée d’un cadre issu des réserves du musée. Elle positionne le visiteur face à une mise en abîme, où une chaise tronquée, toujours inoccupée, toujours dans l’attente d’un visiteur nommé Godot, semble être le sujet/objet principal sous-jacent de l’attention. L’attente, que symbolise cette chaise, éternellement inoccupée, n’est pas moins importante que tout le cérémonial et la grandiloquence exprimés par la chaise du pape Alexandre VII, qui jouxte ma photographie. Dans cette perspective, mon travail s’attache à des lieux de notre existence quotidienne que je tente de saisir sur le vif en prélevant des détails, des fragments… Ils nous révèlent que l’image, quelle que soit la situation ou le lieu dans lequel, elle a été saisie, un musée ou une station de métro, est toujours une « recontextualisation » de notre regard.

Capture
J’aime capter les images au smartphone dans les stations du métro parisien. Dans ces lieux de passage, je tente de saisir sur le vif, ce détail qui indique cette construction du regard. J’ai toujours cette impression (j’y crois) qu’en réinterprétant le réel qui nous entoure, dans notre monde saturé d’images, c’est tout notre « être-au-monde » qui s’en trouve à la fois (ré)affecté, déstabilisé, éprouvé… Dans cette optique, les affiches de métro m’offrent un large registre de représentations : un vocabulaire s’élabore sous mon objectif, tandis que le sens usuel disjoncte face à cet univers en apparence lisse, comme une défaillance pointée par le système même de production de ces images publicitaires. S’en révèle une syntaxe de faux raccords, de décalages, comme autant de glissements de sens induits par une somatisation post-traumatique imminente. Ces images constitueront une partie d’une exposition à avenir en duo avec Jeanne Susplugas, Dual perspective, en septembre 2025, à la Galerie des jours de lune, à Metz.

Collage
Et puis j’ai aussi une autre manie : je surligne tout ce que je lis. Je crois que ça remonte à un voyage en train, un départ en vacances, un long voyage vers le Sud, plus de cinq heures. A cette époque, la SNCF imprimait des revues mensuelles qui étaient distribuées gratuitement dans les trains. Voyant bien que j’avais du temps devant moi, n’ayant pas vraiment à l’esprit de travailler, je me suis muni de mon Stabilo, j’ai ouvert la première page de la revue SNCF, et j’ai commencé à surligner tous les mots, et les expressions, qui attiraient mon attention – et ce, jusqu’à la dernière page. J’ai par la suite, intensifié cette pratique, amassé des tonnes de documents, qui constituent aujourd’hui une source majeure de ma série Collage. Certains ressentis ne peuvent pas être simplement exprimés par des mots, et c’est là que mes collages entrent en jeu ! Les différentes couleurs de Stabilo contrastent avec les découpures d’images, d’origines très variées, et ont pour effet de proposer en une seule image, deux habitudes visuelles très ancrées en nous, la lecture du texte imprimé et la visualisation d’une très grande variété d’images imprimées. J’ai appris que les techniques de collage ont été utilisées pour la première fois à l’époque de l’invention du papier en Chine, vers 200 av. J.-C. Le collage est une invention relativement récente, âgée d’à peine un siècle. La légende veut que la technique ait été imaginée par le cubiste Georges Braque, inspiré par un magasin de papiers peints d’Avignon. Faire un collage c’est « du deux en un » : c’est à la fois identifier un contexte existant et en créer un nouveau !

Sourire
Le sourire m’apparaît comme une incarnation possible des forces émancipatrices vers la transformation de notre personne : « On peut arborer un sourire du matin au soir, et ce, sur une vie entière mais on ne peut pas rire perpétuellement, au risque d’en perdre la raison. Dans cette perspective, on réalisera rapidement que le sourire s’est longtemps fait rare dans la grande histoire de l’art et de ses représentations. Et pour cause, le sourire est la plus discrète manifestation des tensions verticales, cette légère ascension des commissures des lèvres, que nous dépeindrons ici comme un saisissement esthétique. » C’est ce que je développe au chapitre 2, intitulé La civilisation religieuse, d’un livre-catalogue, Anatomie du sourire (chez KTA Editions) réalisé à partir de l’exposition Dédale muséal, une carte blanche qui m’a été donnée au musée des Beaux-arts de Nancy entre 2022 et 2023. Je crois vraiment à la transformation de l’homme par la seule puissance de son sourire.

Liberté
L’origine de mon prochain livre, Sérendipité, qui sera publié aux Éditions-l à la rentrés 2025, remonte très probablement à cette anecdote, que j’adore toujours raconter. Je vais presque chaque semaine acheter un bouquin à mes différentes librairies de quartier. Très souvent, mes choix sont influencés par ma lecture hebdomadaire du Monde des livres – mais c’est là une autre histoire… Donc, annonçant à ma compagne ma sortie à la librairie, elle m’interpelle en me disant qu’elle souhaiterait que je lui prenne S/Z, de Roland Barthes – un format poche, toujours disponible au rayon science humaine. Pour ma part, j’avais une idée bien précise en tête, une sortie récente, Effacement, de Percival Everett, un romancier américain. Les deux bouquins dans la poche, je rentre chez nous avec cette sensation de la mission accomplie. Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque ayant commencé à lire Effacement, je découvre amusé et surpris, que le personnage principal est un professeur d’université, et qu’il donne justement une conférence sur… S/Z, de Roland Barthes !

Pour Christian Globensky, liberté rime avec le jeu des synchronicités, des hasards fortuits qui vous mettent sur la piste d’une nouvelle découverte et induisent ces instants de poésie, de bonheurs intérieurs comme autant de résistances aux injonctions du réel.
Vous pourrez retrouver sur son site, toutes les productions philosophiques des Editions KTA et son fameux CD Warhologie, composé de quatorze titres hétéroclites, véritable plongée esthétique dans les abysses mémorielles des années 1990, du cut up sériel hardcore, à l’ambiante troublée par un african beat énervé, qui nous font traverser des paysages générateurs d’émotions sensuelles et vibrantes à la vitesse d’un roller-coaster… Quelques petites madeleines de plus en guise de dessert !
Infos complémentaires> Résidence en cours, au Centre culturel canadien, 130, rue Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris. Tel 01 44 43 21 90. De mai à octobre 2025 Christian Globensky fera paraître une image paradoxale sur l’infolettre mensuelle du CCC dotée d’une légende explicitant sa démarche. Pour s’abonner à la newsletter du Centre canadien c’est ici !
Projets à découvrir aux Editions KTA, Sérendipité, éditions-l, septembre 2025 (salon MAD). Dual perspectives, une exposition en duo avec Jeanne Susplugas, du 23 septembre au 26 octobre 2025, à la galerie des jours de lune à Metz.
keeptalkingagency.wordpress.com
www.instagram.com/christianglobensky
Visuel d’ouverture > ©Globensky, Un futur à venir, transfère, 40 x 50cm, 2023.

