Quatre lieux patrimoniaux composent le parcours de la troisième édition de la Biennale d’Aix. Sous le commissariat de Christel Pélissier-Roy, Incarnation de Jeanne Vicérial, artiste invitée, s’y déploie pour faire apparaître ce qui, d’ordinaire, demeure invisible : un corps absent, la mémoire d’un geste, le souvenir d’une présence. L’artiste textile entre dans ces espaces comme dans une peau étrangère, avec la délicatesse de celle qui cherche moins à s’imposer qu’à écouter. Ses œuvres ne viennent pas simplement occuper les lieux. Elles semblent y prendre vie, s’y glisser, parfois s’y fondre, jusqu’à donner l’impression qu’elles en ont toujours fait partie. À découvrir jusqu’au 4 octobre.
Chez Jeanne Vicérial, le vêtement n’habille pas seulement le corps. Il en est le prolongement, l’empreinte, la silhouette fantôme. Une fois débarrassé de celui ou celle qui le porte, il devient une présence en creux, conservant quelque chose d’un mouvement, d’une posture, voire d’une intimité. Il est cette seconde peau qui demeure lorsque le corps s’est absenté. C’est sans doute pourquoi ses sculptures textiles provoquent une sensation si particulière. Elles paraissent à la fois très matérielles et étrangement vivantes. Elles ont la fragilité des choses qui pourraient se défaire, mais aussi la persistance de celles qui ont traversé le temps.
Il n’est plus nécessaire de présenter Jeanne Vicérial, dont le travail s’est déployé ces dernières années dans des lieux où l’art contemporain vient à la rencontre d’autres temporalités. Les Magasins Généraux à Pantin en 2021, la basilique Saint-Denis en 2022, le Musée Soulages à Rodez en 2024, jusqu’au Lieu Unique à Nantes en 2025. Chercheuse autant qu’artiste, diplômée des Arts Décoratifs de Paris, elle développe une pratique qui refuse les frontières entre les disciplines. Textile, sculpture, costume, musique, performance, vidéo, tout participe chez elle d’une même recherche sur le corps, sa représentation, sa disparition et ses métamorphoses. Le geste de la main y occupe une place essentielle. Tricoter, nouer, assembler, tresser, construire patiemment une forme : autant d’actions qui inscrivent dans la matière le temps nécessaire à son apparition.
À Aix, cette recherche trouve un terrain particulièrement fertile. Quatre lieux, quatre atmosphères, quatre façons de faire résonner une même œuvre. L’artiste ne répète pas une forme d’un espace à l’autre mais se laisse littéralement traverser par les lieux. Elle les regarde, les éprouve, en recueille quelque chose pour mieux y déposer à son tour une présence. Son intervention tient ainsi de la mue. À chaque étape, une nouvelle peau apparaît.
Dans la Chapelle de la Visitation, cette métamorphose prend la forme d’une grande apparition blanche. L’œuvre semble flotter dans l’espace sacré, comme si la matière, après avoir été tissée, cousue, façonnée par la main, avait soudain perdu son poids. Le blanc n’est pas ici celui de la neutralité, mais celui de la lumière, du silence, de ce qui échappe encore à la forme. L’installation semble respirer avec la chapelle. Elle en accompagne la verticalité et transforme le regard. On ne sait plus très bien si l’on contemple une sculpture ou une présence. Quelque chose s’élève, quelque chose veille. La matière devient presque souffle, nuage ou voile, et l’on songe à ces vêtements laissés derrière soi, à ces enveloppes qui conservent la forme d’un corps longtemps après qu’il les a quittées.

Au Musée des Tapisseries, le vêtement revient au premier plan. Il retrouve son histoire, sa fonction, mais aussi sa capacité à transformer celui qui le porte. Avec les costumes qu’elle a conçus pour Atys de Lully, mis en scène et chorégraphié par Angelin Preljocaj au Grand Théâtre de Genève en 2022, Jeanne Vicérial rappelle que l’habit n’est jamais immobile. Il devient corps lorsqu’il entre dans la danse. Il accompagne le mouvement, le prolonge, parfois semble le provoquer. Sur scène, le costume ne se contente pas de recouvrir le danseur. Il participe à son apparition. Il donne une forme visible au geste, au rythme, à l’élan. Mais une fois exposé, privé de son corps, il change à nouveau d’existence pour devenir le vestige d’une chorégraphie, la mémoire silencieuse de mouvements désormais absents

Le Pavillon Vendôme offre, lui, une autre tonalité, plus secrète, presque intime. Jeanne Vicérial y entre dans une relation de proximité avec l’architecture et son décor. Ses œuvres semblent avoir trouvé refuge dans cet écrin, s’y cachant parfois pour mieux se laisser découvrir. Ici, le regard doit s’approcher, se déplacer, accepter de ne pas tout saisir immédiatement. Il y a quelque chose du théâtre dans cette manière de jouer avec le décor, d’habiter l’espace. Un rideau semble bouger, une figure surgir, des lettres traînent sur le bureau, un vêtement plus loin est prêt à retrouver un corps. L’espace domestique devient alors le lieu d’une étrange fiction, où les objets semblent attendre quelqu’un.

Au Musée Granet, enfin, le dialogue s’installe avec les sculptures antiques. Là où le marbre affirme la permanence, Jeanne Vicérial introduit la souplesse, le mouvement et la vulnérabilité du textile. Face aux corps sculptés, fragmentaires ou idéalisés, ses œuvres paraissent restituer une autre mémoire du corps, celle de la peau, de l’étoffe, de ce qui se froisse et se déforme. Les statues ont traversé les siècles mais les vêtements, eux, ont disparu. En faisant entrer ses sculptures textiles dans la galerie, l’artiste semble combler cette absence. Elle imagine une vie à ces corps de pierre. Le passé n’est plus alors une histoire figée, mais une matière encore disponible à l’imagination.

Ainsi se dessine, d’un lieu à l’autre, une exposition qui ressemble moins à un ensemble de quatre propositions distinctes qu’à un seul mouvement. Une respiration en quatre temps. Une mue qui se poursuit d’une architecture à l’autre. Le blanc de la chapelle, les costumes du théâtre, l’intimité du pavillon, les corps antiques du musée… autant de formes qui procèdent d’une même interrogation sur ce qui demeure lorsque le corps s’est retiré.
Car c’est peut-être cela que les œuvres de Jeanne Vicérial savent le mieux faire : donner une présence à l’absence, offrir une vie après la vie. Ses vêtements ne sont pas portés, et pourtant ils semblent attendre un corps. Ses sculptures ne bougent pas, et pourtant elles paraissent traversées par un mouvement. Ses matières sont fragiles, et pourtant elles résistent. Elles nous parlent de ce qui disparaît, mais aussi de ce qui reste. Une forme, une empreinte, une sensation d’un déjà vécu.
À Aix, dans ces lieux d’histoire où le temps s’est déposé par couches successives, Jeanne Vicérial ajoute une autre temporalité, celle du geste et de la métamorphose. Et c’est peut-être là que se situe la force de ces quatre rendez-vous. Faire que dans chacun de ces espaces patrimoniaux, quelque chose semble avoir été laissé derrière soi, comme une peau abandonnée après la mue. Au visiteur de l’habiter du regard et d’imaginer, derrière la matière silencieuse, le corps qui pourrait encore y apparaître, l’âme qui pourrait encore presque s’en échapper…

Infos pratiques> Incarnation, Jeanne Vicérial, jusqu’au 4 octobre. Commissariat : Christel Pélissier-Roy. Biennale d’Aix 2026. Musée du Pavillon de Vendôme/Musée des Tapisseries/Chapelle de la Visitation/Musée Granet – Galerie des sculptures.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition Incarnation au Pavillon de Vendôme. © Jeanne Vicérial, photo Charlotte Delrieu

