Ars Electronica : la place de l’humain

Se réinventant dans différents lieux de la ville de Linz en Autriche depuis 1979, le festival d’art et de technologies Ars Electronica scrute chaque année les évolutions sociétales. En titrant l’édition 2026 Negotiating Humanity – Future Begins, son directeur artistique Gerfried Stocker replace l’humain au centre des débats suscités par l’intelligence artificielle.

Le festival Ars Electronica s’articule autour de prix dont les catégories évoluent depuis 1987, et c’est à Hito Steyerl que revient le Grand Prize – Artistic Exploration du S+T+ARTS Prize pour sa création Mechanical Kurds (photo d’ouverture). Les installations de cette artiste allemande ont souvent en commun de s’étendre au-delà de l’image projetée, comme c’est le cas au Lentos Kunstmuseum. Dans l’espace de l’exposition, les structures métalliques colorées sont similaires aux marqueurs dont les « salariés du clic » aux micro-salaires se servent dans le Sud global pour renseigner les modèles d’intelligence artificielle de nos services numériques. Dans cette fiction documentaire, l’action se passe à Erbil (Kurdistan irakien) comme l’évoque le titre qui renvoie aussi à l’automate turc du XVIIIe siècle, dont on sait aujourd’hui qu’il dissimulait un joueur d’échecs à l’intérieur du meuble lui servant de table. Il y a donc encore des humains dans l’IA, même, et peut-être surtout, des anonymes assignés à des tâches répétitives et aliénantes qui permettent aux machines d’apprendre et de répondre à la moindre de nos sollicitations.
C’est du festival Ars Electronica qu’a émergé, en 1996, le centre du même nom, qui envisage les imaginaires du futur. Dans sa galerie principale, on retrouve une autre installation révélant aussi la part d’invisible de l’intelligence artificielle. Intitulée Anatomy of an AI System, elle a été conçue et réalisée par l’Australienne Kate Crawford et le Serbe Vladan Joler. Pratiquant tant l’art que la recherche, les deux artistes font œuvre de documentation, nous permettant de visualiser, dans ce cas, les composants d’une enceinte connectée Amazon, de l’extraction des minerais nécessaires à son fonctionnement en Afrique centrale jusqu’à son devenir comme déchet électronique. Tout y est, des minerais présentés en vitrine aux processus de transformation représentés par des illustrations et légendes en négatif sur fond noir. De quoi saisir les implications sociales et environnementales inhérentes aux intelligences artificielles qui s’immiscent, subrepticement, dans nos environnements numériques quotidiens.

Kate Crawford & Vladan Joler, Anatomy of an AI System, 2018. © Photo Dominique Moulon

Cette année, Ars Electronica se déploie notamment dans le quartier de la OK Platz à travers une dizaine de lieux, comme l’église du grand séminaire où le duo !Mediengruppe Bitnik, établi entre Zurich et Berlin, présente son installation vidéo lumineuse Qwen Stefani Against Techfascism. Il s’agit d’une influenceuse virtuelle dont le nom renvoie à la fois au grand modèle de langage Qwen et à Gwen Stefanià, la pop star qui fait actuellement la promotion d’une application catholique. Celle-ci pleure, comme le font les pleureuses qui simulent le chagrin depuis l’Antiquité. Mais elle est aussi investie d’une mission consistant à nous inciter à lutter contre le technofascisme qui se situe à la croisée des pouvoirs politiques et technologiques. Pour cela, elle s’inspire du Manuel de sabotage simple sur le terrain, publié aux États-Unis en 1944 et qui bénéficie actuellement d’un regain d’intérêt en cette période où médias sociaux et intelligences artificielles fragilisent nos démocraties, avec des conseils ou questions comme : « Laissez votre téléphone à la maison et emportez plutôt un livre » ou « Comment pourriez-vous saboter un système qui exige constamment votre attention ? ».

Mediengruppe Bitnik, Qwen Stefani Against Techfascism, 2025. © Photo Dominique Moulon

Au sein du parcours OK Quarter, une autre installation, robotique celle-ci, a remporté le Grand Prix du State of the ART(ist). Il s’agit de Marmelade – du Colombo-Canadien Paolo Almario – un terme qui désigne aussi la corruption politique en Colombie. La Cène, diversement présentée selon ses expositions, en est la troisième version. Les portraits de personnalités qui poursuivent en justice le père de l’artiste (Luis Fernando Almario Rojas) nous font face. Derrière, des machines détruisent progressivement les visages en photomosaïque composés d’une myriade d’étiquettes de confiture colombienne. Jonché de ces pièces de puzzle, le sol de l’Hôpital Elisabethinen symbolise parfaitement les éléments de dossiers qui, selon l’artiste, auraient été montés de toutes pièces et pourraient s’écrouler. Car l’ancien homme politique clame son innocence, quand son fils, l’artiste, voit dans ces poursuites une machination politique et déconstruit les visages incarnant le pouvoir d’un pays qui, fragilisé par des décennies de conflit armé, poursuit sa reconstruction.

Paolo Almario, Marmelade : La Cène, 2026. © Photo Dominique Moulon

Le parcours du festival se poursuit non loin, au Francisco Carolinum Linz où se tient notamment l’exposition personnelle No applause. No life. No pain de l’Autrichienne Claudia Larcher. La commissaire Eva Fischer l’envisage comme « un panorama du changement : l’extinction des espèces, l’érosion des espaces culturels partagés et la transformation de notre perception à l’ère de l’IA générative ». L’exposition est organisée en salles thématiques, dont une dédiée au cinéma. À l’entrée, on découvre les collages en volume d’une série intitulée Baumeister initiée en 2011 et qui puise dans des revues d’architecture pour obtenir des hybridations d’extérieurs ou d’intérieurs de cinémas. Pénétrer dans la salle aux fauteuils de velours rouge revient à déclencher l’ouverture du rideau de même couleur pour un spectacle dédié à cet art, ô combien technique, qu’est le cinéma. Le papier, les ciseaux et la colle ont été remplacés par des jeux de données, des algorithmes et des modèles d’IA générative. Dans le film The End, le rideau rouge devient un acteur récurrent, tandis que les techniques de prises de vue se mêlent à celles de la production d’images par l’IA, témoignant des transformations et des mutations tant créatives que sociétales induites par les technologies numériques et documentées sans relâche par le festival Ars Electronica depuis sa création.

Claudia Larcher, The End, 2025. © Photo Dominique Moulon

Infos pratiques> Ars Electonica.

Image d’ouverture> Hito Steyerl, Mechanical Kurds, 2025. ©Photo Dominique Moulon